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Manuel de master · chapitres assignés · traduction du STC

Le livre de Josué

William Garden Blaikie · The Expositor’s Bible · 1893

Note éditoriale. Le commentaire historique de William Garden Blaikie sur Josué contient un langage racial et colonial qui reflète son époque et peut être dévalorisant. Le STC reproduit l’ouvrage à des fins d’étude ; son inclusion n’implique aucune approbation de ce langage ni de ces opinions.

Traduction provisoire. Traduction automatique publiée pour relecture, paragraphe par paragraphe, des chapitres assignés pour l’examen du manuel de master. Elle conserve les opinions et la terminologie de l’auteur et de son époque, que le STC ne partage pas nécessairement. Les citations bibliques suivent la Bible Louis Segond 1910 lorsque le passage est clairement le même. Les chapitres portent la numérotation de l’édition anglaise.

Chapitre I. Introduction : le livre de Josué

Devant un livre purement historique comme celui de Josué, il importe d’avoir présentes à l’esprit deux manières de considérer l’histoire de l’Ancien Testament, selon l’une ou l’autre desquelles toute exposition d’un tel livre doit être conçue.

Selon l’une de ces conceptions, les livres historiques de l’Écriture, étant donnés par l’inspiration de Dieu, ont pour objet principal non de raconter l’histoire de la nation hébraïque ou de s’attarder sur ses fortunes, mais de déployer la révélation progressive que Dieu a faite de lui-même à la postérité d’Abraham, et de rapporter la manière dont cette révélation fut reçue et les effets qu’elle produisit. L’histoire de la nation hébraïque n’est que le cadre dans lequel cette révélation divine est enchâssée. Il a plu à Dieu de se révéler non par un traité en forme, mais en rapport avec l’histoire d’une nation, par des déclarations, des institutions et des dispensations pratiques qui la concernaient en premier lieu. Les livres historiques des Hébreux, tout en nous donnant une excellente vue des progrès de la nation, doivent donc être étudiés en rapport avec le dessein principal de Dieu et avec les interventions surnaturelles par lesquelles, de temps à autre, ce dessein fut accompli.

L’autre conception considère les livres historiques des Hébreux à peu près sous le même jour que ceux des autres nations. Quelle qu’ait pu être leur origine, ils sont, tels que nous les trouvons, semblables aux autres livres, et notre but en les étudiant doit être le même qu’en étudiant des livres de contenu semblable. Nous devons les traiter, en premier lieu du moins, d’un point de vue naturel. Nous devons les regarder comme le récit de l’histoire et du développement d’une nation ancienne — une nation très remarquable, sans doute, mais une nation dont les progrès peuvent être ramenés à des causes vérifiables. Si nous trouvons des causes naturelles suffisantes pour rendre compte de ces progrès, nous ne devons pas faire appel au surnaturel. C’est une loi reconnue, au moins aussi ancienne que lord Bacon, qu’il ne faut pas assigner aux phénomènes plus de causes qu’il n’en faut de vraies et de suffisantes pour les expliquer. Cette loi, et les recherches menées sous son autorité, ont effacé de l’histoire des autres nations beaucoup de ce qu’on y tenait autrefois pour surnaturel ; et ce ne sera que conforme à l’analogie si l’on arrive au même résultat pour l’histoire d’Israël.

C’est dans cet esprit que nous avons eu récemment plusieurs traités qui abordent cette histoire d’un point de vue purement naturel. On s’est très sérieusement efforcé d’éclaircir l’atmosphère, de démêler les faits, d’appliquer les lois de l’histoire, de peser les affirmations dans la balance des probabilités, de ramener l’histoire hébraïque aux principes de la science. L’effet général de cette méthode a été de produire des résultats très différents de ceux qui étaient admis auparavant. En particulier, le surnaturel a été entièrement éliminé de l’histoire hébraïque. On a jugé les causes naturelles suffisantes pour expliquer tout ce qui est arrivé. L’introduction du surnaturel dans le récit serait due aux causes évidentes qui ont agi chez d’autres nations et dans d’autres religions : le goût du mythe, le désir patriotique de glorifier la nation, la tendance de la tradition à exagérer, et la facilité à traduire des tableaux symboliques en récits d’événements littéraux. Les historiens hébreux n’étaient pas exempts des tendances et des faiblesses des autres historiens, et ils étaient tout disposés à colorer et à appliquer leurs récits selon leurs propres vues. C’est en soumettant les livres hébreux à de tels principes (nous disent ces écrivains) que nous atteignons l’histoire réelle de la nation, dépouillée sans doute d’une bonne part de la gloire dont on l’a d’ordinaire revêtue, mais devenue pour la première fois une histoire digne de foi, sur laquelle les esprits les plus scientifiques peuvent s’appuyer. Quant à son but moral, c’est simplement le but moral qui traverse tout le plan du monde : montrer qu’au milieu de beaucoup de conflits et de confusion, le vrai, le bien, le juste et le miséricordieux finissent par triompher du faux et du mal.

La différence entre les deux méthodes, comme le remarque un habile écrivain, est en substance celle-ci : « l’une regarde les livres hébreux comme un déploiement de la nature de Dieu, l’autre comme un déploiement de la nature de l’homme ».

La méthode naturaliste revendique avec force le titre de scientifique. Elle ramène tous les événements à des lois historiques et leur trouve une explication naturelle. Mais que dire si l’explication naturelle n’explique rien ? Que devient la prétention d’être scientifique si les causes assignées ne suffisent pas à rendre compte des phénomènes ? Si la science ne tolère pas de causes contraires à la nature, elle ne devrait pas davantage tolérer des effets contraires à la nature. Une méthode vraiment scientifique doit montrer une juste proportion entre la cause et l’effet. Nous soutenons qu’à cet égard la méthode naturaliste échoue. Dans bien des cas, ses causes sont tout à fait insuffisantes pour les effets. Nous sommes contraints de revenir au surnaturel ; sinon, nous nous trouvons devant une longue série d’événements dont on ne peut trouver aucune explication raisonnable.

Cela nous rappelle un épisode qu’une romancière populaire, sous le nom de plume d’Edna Lyall, a introduit dans un roman intitulé « We Two ». Erica, fille d’un athée, aide son père à rédiger un journal. Il lui donne à recenser une Vie de David Livingstone, avec la consigne de laisser entièrement de côté sa religion. À mesure qu’elle avance dans son travail, elle se convainc que cette condition est impossible. Décrire Livingstone sans sa religion serait comme jouer Hamlet sans le rôle d’Hamlet. Non seulement elle trouve sa tâche impossible, mais, lorsqu’elle arrive à un épisode où Livingstone, dans le plus imminent danger de mort, retrouve une entière paix d’esprit par un acte de dévotion, elle se convainc que cela n’aurait pu arriver s’il n’existait une réalité objective correspondant à sa foi ; et elle cesse d’être athée. Erica croit désormais en Dieu. Se non e vero e bene trovato.

De même, nous croyons qu’il est aussi impossible de retracer l’histoire de l’Ancien Testament sans faire référence au surnaturel que de décrire Livingstone sans sa religion. On échoue à expliquer les événements réels. Il y a longtemps, Edward Gibbon tenta de rendre compte des progrès rapides et du brillant succès du christianisme dans les premiers siècles par ce qu’il appelait des causes secondes. C’était en réalité une tentative d’éliminer le surnaturel de l’histoire chrétienne primitive. Mais les cinq causes qu’il indiquait n’étaient pas vraiment des causes, mais des effets — les effets de cette action surnaturelle qui avait sa source dans la personne surnaturelle de Jésus-Christ. Ces « causes secondes » n’auraient jamais pu exister si Jésus-Christ ne s’était déjà recommandé à toutes sortes d’hommes comme un Sauveur divin, envoyé par Dieu pour bénir le monde. De même, nous soutenons que derrière les causes par lesquelles nos historiens naturalistes tentent d’expliquer l’histoire remarquable du peuple juif, il y avait une force surnaturelle sans laquelle les Hébreux n’auraient pas été essentiellement différents des Édomites, des Ammonites, des Moabites ou de toute autre tribu sémitique de leur voisinage. C’est l’élément surnaturel sous-jacent à l’histoire hébraïque qui en a fait le développement merveilleux qu’elle fut ; et cet élément commença dès le commencement et continua d’agir, plus ou moins activement, jusqu’à ce que Jésus-Christ vînt dans la chair.

Essayons d’établir cette position. Choisissons quelques-uns des faits les plus remarquables de l’histoire hébraïque primitive, et, pour parler comme Gibbon, faisons « une enquête franche et raisonnable » pour savoir s’ils peuvent ou non s’expliquer, selon les principes ordinaires de la nature humaine, sans cause surnaturelle.

1. Il est certain que dès les temps les plus reculés, et au moins pendant les quatre premiers siècles de son histoire, le peuple hébreu eut la conviction inébranlable que le pays de Canaan lui était divinement destiné. De l’emprise singulière que cette conviction exerça sur l’esprit des patriarches, nous avons des preuves innombrables. Abraham quitte les riches plaines de la Chaldée pour habiter en Canaan, et il y passe cent ans, étranger et voyageur, sans posséder un seul arpent à lui. Lorsqu’il envoie chercher à Paddan-Aram une femme pour Isaac, il adjure son serviteur de n’écouter en aucun cas une proposition qui voudrait qu’Isaac s’établisse là-bas ; la jeune fille doit à tout prix venir en Canaan. Lorsque Jacob décide de se séparer de Laban, il tourne résolument sa face vers son pays natal au-delà du Jourdain, bien que son frère offensé y soit, assoiffé de son sang, il le sait. Lorsque Joseph fait venir son père en Égypte, Jacob doit obtenir la permission divine à Beer-Schéba avant de pouvoir partir l’esprit tranquille. Joseph, pour ses services rendus à l’Égypte, aurait raisonnablement pu s’attendre à un tombeau magnifique dans ce pays pour couvrir ses restes et perpétuer sa mémoire ; mais, chose étrange, il préfère rester sans sépulture pour un temps indéfini, et il laisse à son peuple l’ordre solennel de l’ensevelir en Canaan, en emportant ses os lorsqu’ils quitteront l’Égypte. Dans l’amertume de l’oppression que leur infligeait Pharaon, il eût été beaucoup plus praticable pour leurs champions, Moïse et Aaron, de chercher à obtenir un allègement de leurs fardeaux ; mais leur demande fut singulière — la liberté d’aller au désert, avec le dessein à peine voilé de s’enfuir vers le pays de leurs affections. Gosen était un bon pays, mais Canaan portait un nom plus cher : c’était le pays de leurs pères et de leurs plus brillantes espérances. La tradition constante était que le Dieu qu’adorait Abraham avait promis de donner le pays à sa postérité, et, avec le pays, d’autres bénédictions d’une portée mystérieuse mais glorieuse. À cette promesse était liée l’espérance messianique qui, comme un fil d’or, traversait toute l’histoire et toute la littérature hébraïques, et les illuminait toujours davantage à mesure que les siècles avançaient.

C’est en vain qu’on voudrait expliquer cette foi extraordinaire dans le pays comme étant le leur, et cette assurance remarquable qu’il serait le théâtre d’une bénédiction inaccoutumée, sans une communication surnaturelle de Dieu. Supposer qu’elle soit née de quelque caprice ou de quelque fantaisie d’Abraham, ou de la saga de quelque vieux barde comme Thomas le Rimeur, et qu’elle se soit maintenue intacte siècle après siècle, c’est supposer ce qui ne s’est jamais réalisé dans l’histoire d’aucun peuple. En vain chercherons-nous parmi les causes naturelles une cause qui ait pu s’imprimer ainsi dans toute une nation et dominer tout son être, d’âge en âge, avec une force irrésistible. Que « Dieu ait parlé à Abraham pour lui donner le pays », telle était la conviction inaliénable de ses descendants ; et aucune considération moins puissante n’aurait pu soutenir leurs espérances, ni leur donner le courage d’affronter les efforts et les périls nécessaires pour les réaliser.

2. La sortie d’Égypte, avec tout ce qui suivit, ne peut pas davantage s’expliquer sans une action surnaturelle. L’historien naturaliste soutient que les Israélites étaient beaucoup moins nombreux que ne l’affirme le récit de l’Écriture. Mais s’il en est ainsi, comment un empire disposant des immenses ressources que les monuments attribuent à l’Égypte aurait-il été incapable de les retenir ? Wellhausen affirme qu’à cette époque l’Égypte était affaiblie par une peste. Nous ne savons sur quelle autorité il s’appuie ; mais si les Égyptiens étaient affaiblis, les Israélites (à moins d’être surnaturellement protégés) devaient l’être aussi. Quoi que l’on fasse de la lutte entre Moïse et Pharaon, il est incontestable que l’orgueil de Pharaon était profondément piqué et qu’il était fermement résolu à ne pas laisser aller les enfants d’Israël. Et si nous accordons que ses six cents chars se perdirent par quelque accident dans la mer Rouge, qu’était-ce en comparaison des forces immenses dont il disposait, et qu’est-ce qui l’empêchait de lever une nouvelle armée et d’attaquer les fugitifs dans le désert du Sinaï ? Pharaon lui-même ne semble pas être entré dans la mer avec ses soldats ; il était donc libre de prendre d’autres mesures. Comment alors expliquer l’abandon soudain de la campagne ?

3. Quant au séjour dans le désert, même si nous supposons que les Israélites étaient beaucoup moins nombreux qu’on ne le dit, ils formaient une multitude bien trop grande pour être nourrie par les maigres ressources du désert. Le désert avait déjà ses habitants, comme Moïse le savait fort bien par son expérience de berger ; il avait ses Madianites, ses Amalécites et d’autres tribus pastorales, qui s’appropriaient avidement les meilleurs pâturages pour l’entretien de leurs troupeaux. Comment, en plus de ceux-là, les armées d’Israël allaient-elles trouver leur subsistance ?

4. Et comment expliquer l’itinéraire extraordinaire qu’ils suivirent ? Pourquoi ne s’avancèrent-ils pas vers Canaan par la route ordinaire — le désert de Schur, Beer-Schéba et Hébron ? Pourquoi traverser la mer Rouge, ou avoir affaire au mont Sinaï et à ses falaises redoutables, qui, un coup d’œil sur la carte le montre, étaient entièrement hors de leur chemin ? Et une fois cette route prise, quoi de plus facile pour Pharaon, s’il avait choisi de les poursuivre avec une nouvelle armée, que de les enfermer au milieu de ces montagnes formidables et de les massacrer ou de les affamer à son gré ? Si les Israélites n’avaient eu aucune puissance surnaturelle sur laquelle compter, toute leur marche était pure folie. On peut parler de la bonne fortune qui tire les hommes des difficultés, mais quelle fortune imaginable aurait pu secourir un peuple qui, se disant en route pour le pays de Canaan, sans nourriture ni boisson ni provisions d’aucune sorte, s’était égaré au cœur d’un vaste labyrinthe sans aucun but raisonnable sous le soleil ?

5. La carrière de Moïse ne peut pas non plus se comprendre sans un appui surnaturel. On soutient que le désir de délivrance du peuple en Égypte étant devenu très fort, surtout dans la tribu de Lévi, ils envoyèrent Aaron chercher Moïse, se souvenant de sa tentative antérieure en leur faveur ; et que, sous la direction habile de Moïse, leur délivrance fut obtenue par des moyens naturels. Mais cela explique-t-il la campagne réelle au Sinaï ? Qui a jamais entendu parler d’un chef qui, après avoir soulevé l’enthousiasme de son peuple par une brillante délivrance, arrêta sa marche pour lui prêcher pendant une année et lui donner un système de lois ? Moïse n’avait-il pas cet instinct de général qui aurait dû le pousser à aller de l’avant dès que les Égyptiens furent noyés et, au milieu de l’enthousiasme de ses troupes et de la consternation des Cananéens, à lancer son armée sur les sept nations et à s’emparer de leur pays par un coup de main ? Abraham avant lui et Josué après lui éprouvèrent la valeur de tels mouvements prompts et soudains. Jamais chef n’eut plus belle occasion. Qu’est-ce qui aurait pu amener Moïse à laisser passer sa chance, à enfouir son peuple au milieu des montagnes et à rester inactif des mois et des mois ? Y a-t-il une explication concevable, sinon qu’il agissait sous une direction surnaturelle ? Le plan divin était entièrement différent de tout ce que la sagesse humaine aurait imaginé. Il est clair comme le jour que, s’il n’y avait eu aucune puissance divine pour diriger le mouvement, la conduite de Moïse aurait été tout simplement insensée.

6. La loi de Moïse, donnée d’abord dans de telles circonstances, n’aurait pas non plus pu acquérir la gloire qui l’entoura toujours par la suite s’il n’y avait eu aucune manifestation de la présence divine au Sinaï. Le peuple était fort mécontent, surtout de ses retards. La seule conduite qui l’aurait apaisé eût été de pousser vers Canaan, afin que son esprit fût animé par l’enthousiasme de l’espérance. Pendant ces arrêts, il saisissait avidement chaque occasion de murmurer contre Moïse. Combien peu il partageait ses idées de religion et de culte, l’affaire du veau d’or le montra. L’histoire de cette époque est un récit presque ininterrompu de murmures, de plaintes et de rébellions. Pourtant la loi qui eut son origine en Moïse dans ces circonstances devint l’idole même du peuple et, selon les historiens naturalistes, fut le moyen de créer la nation et de souder les tribus en une unité vivante ! Nous comprenons fort bien comment, malgré tous leurs murmures, la loi donnée au Sinaï a pu s’emparer le plus fermement de leur imagination et allumer finalement tout leur enthousiasme, si elle était accompagnée de ces signes de la présence divine que suppose toute la littérature des Hébreux. Et si Moïse était étroitement associé à l’Être divin, la gloire incomparable de l’événement a dû se refléter sur lui. Mais supposer qu’un peuple mécontent se soit enthousiasmé pour la loi simplement parce que ce Moïse lui ordonnait de l’observer, et qu’il l’ait toujours tenue ensuite pour la loi la plus sainte, la plus divine que les hommes aient jamais connue, c’est encore une fois postuler un effet sans cause et supposer tout un peuple agissant au mépris des penchants les plus forts de la nature humaine.

7. Venons-en ensuite aux talents militaires de Moïse. Comment expliquer que le peuple ait encore été retenu au désert pendant près de quarante ans ? Si ce ne fut pas l’effet d’un décret divin surnaturel, ce dut être l’effet de l’incapacité de Moïse à mener le peuple à la victoire. Aucun peuple sorti à grand-peine de la servitude pour entrer dans un pays où coulent le lait et le miel n’aurait de lui-même passé quarante ans au désert. À Horma, ils étaient disposés à combattre, mais Moïse ne voulut pas les conduire, et ils furent battus. Ou bien les quarante ans d’errance furent un châtiment divin, ou bien le commandement de Moïse fut en défaut. Il s’abandonna à l’inaction pendant une période sans précédent. Il n’y avait pas l’ombre d’un avantage à tirer de ce retard ; il ne pouvait en sortir (en dehors du dessein divin) que l’épuisement de la patience du peuple et la mort lente d’une espérance différée. Et si l’on disait que les quarante années d’errance sont un mythe, et que le séjour au désert ne dépassa probablement pas un an ou deux tout au plus, est-il concevable qu’un peuple sain d’esprit invente une telle légende ? — une légende qui le couvrait de honte, et qui était ressentie comme si déshonorante que toute la région fut évitée par lui ; à tel point que, à l’exception d’Élie, nous ne lisons pas qu’aucun membre de la nation ait jamais fait un pèlerinage en ce lieu qui, autrement, aurait dû exercer un attrait irrésistible.

8. Enfin Moïse s’éveille soudain à l’activité et au courage. Et la difficulté suivante est d’expliquer son succès à la onzième heure de sa vie, s’il n’eut aucun secours surnaturel. Aucune expression ne revient plus souvent dans les explications naturalistes que « il est probable ». La probabilité est la pierre de touche à laquelle on soumet toutes les affirmations extraordinaires, bien que, comme nous le disait lord Beaconsfield, « c’est l’inattendu qui arrive ». Empruntant pour l’occasion cette pierre de touche, nous pouvons demander : Est-il probable qu’après un sommeil de trente-huit ans, Moïse, de son propre mouvement, sans aucun changement apparent des circonstances, se soit soudain dressé et ait pressé le peuple de tenter l’invasion du pays ? Est-il probable que toute l’inertie et toutes les craintes du peuple se soient évanouies en un instant, comme au toucher de la baguette d’un magicien ? Et quand on en vint aux combats réels, est-il probable que ces bergers du désert aient été capables par eux-mêmes non seulement de tenir tête à un guerrier exercé et victorieux comme Sihon, roi des Amoréens, qui venait de ravager le pays, mais de le défaire entièrement et de prendre possession de tout son territoire ? Est-il probable que le voisin de Sihon, Og, roi de Basan, bien qu’averti par le sort de Sihon et donc assuré de se défendre avec plus de soin, ait partagé le sort de l’autre roi ? Ou si Og n’était qu’un mythe, comme Wellhausen le soutient étrangement, est-il probable que les Israélites se soient emparés des puissantes villes et du royaume bien défendu de Basan sans porter un coup ? Est-il probable qu’après cette brillante victoire Moïse, encore en pleine vigueur, les ait de nouveau retenus des semaines pour leur prêcher de vieux sermons, leur chanter des cantiques et prononcer des discours émouvants, au lieu de s’élancer aussitôt sur le peuple pétrifié de l’autre côté et de conquérir le grand prix — la Palestine occidentale ? Étrange mortel que ce Moïse ! — assez sage pour donner au peuple une constitution et un système de lois sans exemple, et pourtant aveugle aux lois les plus évidentes de la science militaire et aux perceptions les plus élémentaires du bon sens.

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Nous arrivons maintenant à Josué et au livre qui rapporte ses exploits.

Josué n’était pas prophète ; il ne prétendit pas au caractère prophétique ; il succéda à Moïse seulement comme chef militaire. Par conséquent, le livre de Josué contient peu de matière qui relèverait du terme « révélation ». Mais l’œuvre de Josué comme le livre de Josué servirent un dessein important dans le plan de la manifestation divine, en ce qu’ils montrèrent Dieu accomplissant ses anciennes promesses, justifiant sa fidélité et posant de nouveau un fondement à la confiance de son peuple. À ce point de vue, l’œuvre et le livre ont une importance qu’on ne saurait exagérer. L’historien naturaliste ne voit dans le livre que l’exposé, avec divers embellissements traditionnels, de la manière dont un peuple en chassa un autre de son pays, à peu près comme ceux qui furent alors expulsés avaient dépossédé les habitants précédents. Mais quiconque croit que, des siècles auparavant, Dieu fit à Abraham la promesse solennelle de donner ce pays à sa postérité, doit voir dans l’histoire de l’établissement le déploiement d’un dessein divin et un gage solennel de bénédictions à venir. « L’ancien des jours », qui « annonce dès le commencement ce qui doit arriver », se montre fidèle à ses promesses ; et s’il a été ainsi fidèle dans le passé, on peut assurément compter qu’il sera fidèle à l’avenir.

Si donc l’œuvre de Josué fut la continuation de l’œuvre de Moïse, et son livre la continuation des livres de Moïse, il faut considérer les uns et les autres du même point de vue. On ne peut raisonnablement expliquer ni l’une ni l’autre dans un sens simplement rationaliste. Josué n’aurait pas plus pu établir le peuple en Canaan par des moyens simplement naturels que Moïse n’aurait pu le délivrer de Pharaon et l’entretenir des années au désert. Dans l’histoire de l’un et de l’autre, on voit un bras divin, et dans les livres de l’un et de l’autre, on trouve un chapitre de la révélation divine. C’est ce qui donne pleine crédibilité aux miracles qu’ils rapportent. Ce qui arriva sous Josué forma un chapitre très important du processus de révélation par lequel Dieu se fit connaître à Israël. Dans de telles circonstances, les miracles n’étaient pas déplacés. Mais si le livre de Josué n’est rien de plus que le récit d’une razzia d’une nation sur une autre, les miracles n’avaient pas de raison d’être et doivent être abandonnés.

Les rationalistes peuvent nous trouver dans l’erreur de croire que les livres historiques hébreux sont plus que des annales hébraïques — qu’ils sont le récit d’une manifestation divine. Mais ils ne peuvent nous tenir pour déraisonnables ou inconséquents si, le croyant, nous croyons aux miracles que ces livres rapportent. Les miracles prennent un tout autre caractère lorsqu’ils se rattachent à un dessein sublime dans l’économie de Dieu ; lorsqu’ils marquent une grande époque dans l’histoire de la révélation — l’achèvement d’une grande ère de promesse, l’accomplissement d’espérances différées pendant des siècles. Le livre de Josué occupe ainsi dans l’histoire de la révélation une place bien plus digne que ne le supposerait un observateur superficiel. Et les historiens qui le rabaissent au niveau d’un simple récit d’invasion, et qui ne tiennent aucun compte de son rapport avec des actes divins remontant jusqu’aux jours d’Abraham, le dépouillent de sa principale gloire et de sa principale valeur pour l’Église de tous les temps. Il n’est rien de plus important, pour le croyant individuel comme pour l’Église tout entière, que la ferme conviction, que le livre de Josué fournit avec force, que les longs délais de la part de Dieu n’impliquent aucun oubli de ses promesses, mais que, chaque fois que vient le moment fixé, « de toutes les bonnes paroles qu’il a prononcées, aucune ne restera sans effet ».

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Le livre de Josué se compose principalement de deux parties, l’une historique, l’autre géographique. L’ancienne opinion voulait qu’il fût l’œuvre d’un seul écrivain, avec une légère révision postérieure telle qu’un écrit peut en recevoir sans atteinte essentielle à sa substance. On a supposé parfois que l’auteur était Josué lui-même, mais plus communément l’un des prêtres ou des anciens qui survécurent à Josué, et qui pouvaient donc rapporter convenablement sa mort. On a remarqué qu’il y a dans le livre plusieurs traces d’une origine contemporaine, comme la remarque sur Rahab : « Elle a habité au milieu d’Israël jusqu’à ce jour » (6.25). Il faut reconnaître, croyons-nous, qu’il n’y a pas grand-chose dans ce livre qui suggère au lecteur ordinaire l’idée d’une origine tardive ou de l’emploi de matériaux tardifs.

Mais des critiques récents ont adopté une autre opinion. Ewald soutenait qu’outre les écrivains jéhoviste et élohiste, dont les contributions distinctes dans la Genèse semblent incontestablement attestées, il y avait trois autres auteurs de Josué, avec un ou plusieurs rédacteurs ou réviseurs. L’opinion de Kuenen et de Wellhausen est semblable, avec cette différence que le livre de Josué montre tant d’affinité, par son objet et par son style, avec les cinq livres précédents, qu’il doit être rangé avec eux, comme exposant l’origine de la nation juive, laquelle n’aurait pas été complète sans le récit de son établissement dans son pays. La composition de Josué doit donc être ramenée à une date tardive ; nous la devons aux documents, aux écrivains et aux éditeurs qui ont concouru à la composition du Pentateuque ; et au lieu de suivre les Juifs qui mettent à part les cinq premiers livres, nous devrions y joindre Josué et parler, au lieu du Pentateuque, de l’Hexateuque. Le chanoine Driver accepte en substance cette opinion ; selon lui, la première partie du livre repose principalement sur le document JE (jéhoviste-élohiste), avec de légères additions de P (le code sacerdotal) et de D^2 (le second deutéronomiste). La seconde moitié du livre est tirée principalement du code sacerdotal. Mais le chanoine Driver a la franchise de dire qu’il est beaucoup plus difficile de distinguer les écrivains dans Josué que dans les livres précédents ; et il est si peu sûr de son terrain que même des documents aussi importants que J et E doivent être désignés par de nouvelles lettres, a et b. Mais il n’en poursuit pas moins son système, en nous fournissant tout du long des tableaux où il montre que le livre de Josué se compose de quatre-vingt-dix morceaux différents, dont deux consécutifs ne sont jamais du même auteur. Il en rapporte la plus grande partie à trois écrits antérieurs, mais certains de ceux-ci étaient composites, et il est difficile de dire combien de mains ont été employées à assembler cette histoire si simple.

On est tenté de dire de ce système compliqué mais soutenu avec assurance qu’il est justement trop complet, trop merveilleusement achevé, beaucoup trop ingénieux. Tout en reconnaissant très volontiers la remarquable habileté et l’ingéniosité de ses auteurs, on ne saurait guère attendre de nous que nous leur accordions le pouvoir de démonter un livre d’une si haute antiquité, de le passer dans un hachoir moderne, de le répartir entre tant d’écrivains supposés et de fixer les parties exactes écrites par chacun ! Y a-t-il un écrit ancien qui ne donnerait pas un résultat semblable si on exerçait sur lui la même ingéniosité ?

Juger de la source des écrits par des variétés apparentes de style, et faire intervenir un écrivain différent pour chacune de ces variétés, c’est s’en remettre à une règle fort précaire. Il y a sans doute des cas où la diversité de style est si marquée que la conclusion est justifiée, mais dans ces cas l’évidence est d’une clarté indéniable. Souvent, l’évidence contre l’unité d’auteur paraît très claire, alors qu’elle est absolument sans valeur. Supposons que dans trois mille ans on trouve un livre anglais composé, premièrement, d’un exposé éloquent d’un budget parlementaire ; deuxièmement, d’un projet d’autonomie pour l’Irlande ; troisièmement, d’une dissertation sur Homère ; et quatrièmement, d’essais sur « Le roc inexpugnable de la sainte Écriture » — avec quelle force convaincante les critiques du temps pourraient démontrer, sans contradiction possible, que ce livre ne saurait être l’œuvre de l’homme unique qui portait le nom de William E. Gladstone ! De même, on pourrait rendre tout à fait évident que Milton n’a jamais pu écrire à la fois « L’Allegro » et « Il Penseroso », ou « Le Paradis perdu » et la « Défense du peuple anglais ». Cowper n’aurait pu écrire « John Gilpin » et « God moves in a mysterious way ». Samuel Rutherford n’aurait pu écrire ses « Lettres » et son « Droit divin du gouvernement de l’Église ». De plus, au cours des années, un écrivain peut changer de style, même lorsque son sujet reste le même. Les premiers essais de M. Carlyle ne montrent aucune trace de ce style si original, si concis, si pittoresque, qui devint l’un de ses traits marquants dans ses dernières années. Le plus remarquable exemple de changement de style chez un grand écrivain est peut-être celui de Jeremy Bentham. Dans la Dissertation de sir James Mackintosh placée en tête de l’Encyclopædia Britannica (huitième édition), il dit : « Le style de M. Bentham subit une révolution plus remarquable peut-être que celui de tout autre écrivain célèbre. Dans ses premiers ouvrages, il était clair, libre, vif, souvent et à propos éloquent.... Il cessa peu à peu d’employer les mots pour communiquer ses pensées aux autres, et ne s’en servit plus que comme d’une sténographie pour conserver sa pensée à son propre usage. Il n’est pas étonnant que son langage soit ainsi devenu obscur et rebutant. Bien que beaucoup de ses termes techniques soient en eux-mêmes exacts et expressifs, le débordement de sa vaste nomenclature suffisait à obscurcir toute sa diction. »

Si nous comparons la critique du livre de Josué avec celle, disons, de la Genèse, la différence dans la clarté des conclusions est très grande. La base de loin la plus frappante de la critique de la Genèse est le trait qui fut remarqué en premier — l’emploi de noms divins différents, Élohim et Jéhovah, dans différentes parties du livre. Or, bien qu’on tienne que le document JE combiné a servi à la compilation de Josué, il n’y a dans ce livre aucune trace de cette distinction de noms. Il n’y a guère de trace non plus des autres distinctions observées dans la Genèse. Il n’est donc pas très étonnant que le chanoine Driver se demande si, après tout, c’est bien ce document qui a servi à compiler Josué. Viennent ensuite les raisons pour lesquelles on suppose que le deutéronomiste a eu part au livre. Partout où il est dit quelque chose qui indique que, sous Josué, les desseins et les ordonnances divins prescrits par Dieu à Moïse furent accomplis, on l’attribue à l’écrivain deutéronomiste, comme s’il eût été peu naturel pour un historien ordinaire d’attirer l’attention sur une telle circonstance. Par exemple, la remarque de Rahab, que dès que les Cananéens apprirent ce que Dieu avait fait à l’Égypte et aux deux rois des Amoréens de l’autre côté du Jourdain, leur cœur défaillit, est attribuée au deutéronomiste, comme si c’était plutôt une idée à lui qu’une déclaration de Rahab. Il est étrange que le chanoine Driver n’ait pas vu que c’est là le pivot même du discours de Rahab, car cela nous donne l’explication de la foi remarquable qui s’était emparée de son cœur souillé. La vérité est que nous pouvons difficilement concevoir qu’une partie quelconque du livre ait été écrite par quelqu’un qui n’aurait pas rattaché Josué à Moïse, et l’un et l’autre aux patriarches, et qui n’aurait pas été frappé du lien vital entre les événements anciens et les plus récents, ainsi que de l’unique dessein divin qui traverse toute l’histoire.

Mais nous sommes loin de penser qu’aucune des conclusions des critiques au sujet du livre de Josué ne soit fondée. Ce qui semble leur grande faiblesse, c’est l’assurance avec laquelle ils attribuent telle partie à un écrivain et telle autre à un autre, et ramènent la composition du livre à une époque tardive de l’histoire. Que l’auteur du livre se soit servi de divers documents plus anciens paraît très clair. Par exemple, dans le récit du passage du Jourdain, il semble qu’on ait utilisé deux documents, qui ne s’accordent pas toujours dans les menus détails, et qu’on les ait assemblés d’une manière primitive, caractéristique d’une époque très ancienne de la composition littéraire. Le relevé de la délimitation des possessions des diverses tribus a dû être tiré du rapport des hommes qui furent envoyés pour arpenter le pays, mais ce n’est pas un relevé complet. Il y a d’autres traces de documents différents dans d’autres parties du livre, mais les divergences entre eux sont tout à fait insignifiantes et n’altèrent en rien sa valeur historique.

Quant à la main d’un ou de plusieurs réviseurs dans le livre, nous ne voyons aucune difficulté à l’admettre. Nous pouvons concevoir qu’un réviseur autorisé ait développé des discours, mais tout à fait dans la ligne de ceux qui les prononcèrent, ou ait inséré des remarques explicatives sur des lieux, ou sur des usages qui avaient subsisté « jusqu’à ce jour ». Mais il est odieux de s’entendre parler de réviseurs qui auraient coloré les récits et modifié les faits dans l’intérêt de partis religieux, ou même dans l’intérêt de la vérité elle-même. Les modifications par voie de révision semblent avoir été très limitées ; sinon, nous ne trouverions pas dans le texte actuel ces raccords maladroits de documents différents qui ne s’accordent pas parfaitement. Quels qu’aient été les réviseurs, ils semblent avoir jugé préférable de laisser ces choses telles qu’ils les avaient trouvées, plutôt que d’encourir la responsabilité de modifier ce qui avait déjà été écrit.

* * * * *

Les commentateurs spirituels ont généralement admis qu’il doit y avoir quelque chose de profondément symbolique dans un livre qui raconte l’œuvre de Josué, ou Jésus, le premier, à notre connaissance, à porter le nom qui est « au-dessus de tout nom ». Le sujet est traité avec quelque ampleur dans l’« Exposition of the Creed » de Pearson, où divers points de ressemblance, pas tous également valables,1 sont relevés entre Josué et Jésus.

1 « La main de Moïse et d’Aaron fit sortir le peuple d’Égypte, mais le laissa dans le désert, et ne put l’établir en Canaan.... Josué, le successeur, put seul accomplir ce en quoi Moïse avait échoué.... La mort de Moïse et la succession de Josué préfiguraient la durée de la loi jusqu’à la venue de Jésus.... Moïse devait mourir pour que Josué lui succédât.... Si nous regardons Josué comme juge et chef d’Israël, il n’y a guère une de ses actions qui ne soit une prédiction de notre Sauveur. Il commence son office sur les bords du Jourdain, là où Christ est baptisé et entre dans l’exercice public de son office prophétique. Il y choisit douze hommes du peuple pour emporter avec eux douze pierres ; de même notre Jésus commença de là à choisir ses douze apôtres.... On a remarqué que le salut de Rahab la prostituée, laissée en vie, annonçait ce que Jésus dirait un jour aux Juifs : “Je vous le dis en vérité, les publicains et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu.”... »

Le seul point de ressemblance sur lequel il nous semble légitime d’insister beaucoup, c’est que Josué donna au peuple le REPOS. Nous lisons à maintes reprises : « Le pays fut en repos et sans guerre » (11.23), « Le pays fut dès lors en repos et sans guerre » (14.15), « L’Éternel leur accorda du repos tout alentour » (21.44), « L’Éternel, votre Dieu, a accordé du repos à vos frères » (22.4), « L’Éternel eut donné du repos à Israël, après l’avoir délivré de tous les ennemis qui l’entouraient » (23.1). Ce fut la grande œuvre de Josué, comme instrument du dessein de Dieu. Pourtant nous lisons dans l’épître aux Hébreux que ce n’était pas le vrai repos — ce n’en était que le symbole : « Car, si Josué leur eût donné le repos, il ne parlerait pas après cela d’un autre jour. » Le vrai repos était celui qui naît de la foi en Jésus-Christ. Beaucoup regardent Josué comme un livre assez aride, plein de noms géographiques aussi peu suggestifs qu’ils sont durs et peu familiers. Pourtant, sur chacun des lieux ainsi nommés, la foi peut voir inscrit, comme en lettres venues du ciel, le doux mot de REPOS. Chacun de ces lieux devint un foyer pour des hommes qui avaient erré quelque quarante ans dans un désert affreux, plein de hurlements. Ils parvinrent enfin en un lieu où ils ne craignaient plus l’ordre longtemps familier : « Levez-vous et partez. » La mère maladive, la jeune fille poitrinaire, le vieillard paralysé pouvaient se reposer en paix, sans plus redouter la perspective de voyages qui ne faisaient qu’accroître leurs maux et aggraver leurs souffrances.

La leçon spirituelle de ce livre est donc qu’en Jésus-Christ il y a du repos pour le pèlerin. Ce n’est pas une leçon légère ni étrangère à l’Évangile. C’est l’écho de ses propres paroles glorieuses : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » Quiconque est las — sous le fardeau des soucis, ou le sentiment de la culpabilité, ou l’amertume de la déception, ou l’angoisse d’un cœur brisé, ou la conviction que tout est vanité —, le message de ce livre pour lui est : « Il y a donc un repos de sabbat réservé au peuple de Dieu. » Dès maintenant, le repos de la foi ; et plus tard, ce repos que proclama la voix du ciel : « Heureux dès à présent les morts qui meurent dans le Seigneur ! Oui, dit l’Esprit, afin qu’ils se reposent de leurs travaux, car leurs œuvres les suivent. »

Chapitre II. Les antécédents de Josué

Quatre cents ans, c’est remonter loin pour retracer une généalogie. Celle de Josué aurait pu être remontée bien plus haut — jusqu’à Noé, ou même jusqu’à Adam ; mais les Israélites jugeaient d’ordinaire suffisant de commencer par le fils de Jacob qui était le chef de leur tribu. Ce ne pouvait être une petite satisfaction pour Josué d’avoir Joseph pour ancêtre, et, des deux fils de Joseph, de descendre de celui que Jacob mourant plaça si expressément avant l’autre comme héritier de la bénédiction la plus riche (1 Chroniques 7.20-27). Il est remarquable que les descendants de Joseph n’aient attaché aucune importance au fait que, du côté de la femme de Joseph, ils descendaient de l’un des plus hauts dignitaires de l’Égypte (Genèse 41.45), pas plus que les enfants de Méred, de la tribu de Juda, dont la femme, Bithia, était fille de Pharaon (1 Chroniques 4.18), ne gagnèrent de rang en Israël par le sang royal de leur mère. La gloire des alliances illustres avec les païens ne comptait pour rien ; elle était entièrement éclipsée par la gloire de la postérité élue. Être de la maison de Dieu valait plus que d’être né de rois.

Josué semble être issu de la principale famille de la tribu, car son grand-père, Élischama (1 Chroniques 7.26), était capitaine et chef de sa tribu (Nombres 1.10 ; 2.18), et dans l’ordre de marche à travers le désert il marchait à la tête des quarante mille cinq cents hommes qui formaient la grande tribu d’Éphraïm ; son fils Nun et son petit-fils Josué marchaient naturellement à ses côtés. Élischama n’était pas seulement à la tête de la tribu, mais apparemment aussi de tout « le camp d’Éphraïm », qui, outre sa propre tribu, comprenait Manassé et Benjamin, c’est-à-dire toute la descendance de Rachel (Nombres 2.24). C’est vraisemblablement à leur garde qu’était confiée une relique remarquable apportée d’Égypte avec grand soin — les os de Joseph (Exode 13.19). Grand dut être le respect témoigné au cercueil qui contenait le corps embaumé du gouverneur de l’Égypte, et qu’on ne perdit jamais de vue durant toute la période des errances, jusqu’à ce qu’il fût enfin solennellement déposé en son lieu de repos à Sichem (Josué 24.32). Le jeune Josué, petit-fils du prince de la tribu, devait bien le connaître. Car Josué était lui-même coulé dans le moule de Joseph : un jeune homme ardent, courageux, craignant Dieu, patriote. Combien il devait lui être intéressant de se rappeler l’histoire romanesque de la vie de Joseph, ses cruelles injustices et ses épreuves, sa douceur au milieu de toutes, sa foi patiente et invincible, sa haute pureté et sa maîtrise de soi, son intense dévouement au devoir, et enfin son élévation merveilleuse et son heureuse expérience comme sauveur de ses frères ! Et ce cercueil devait sembler à Josué prêcher sans cesse ce sermon : « Dieu vous visitera. » Avec Joseph, le jeune Josué croyait profondément en sa nation, parce qu’il croyait profondément au Dieu de sa nation ; il sentait qu’aucun autre peuple au monde ne pouvait avoir une telle destinée, ni être aussi digne du service de sa vie.

Ce sentiment de la relation d’Israël avec Dieu éveilla en lui un patriotisme enthousiaste et attira bientôt sur lui l’attention de Moïse, qui discerna vite chez le petit-fils un esprit plus semblable au sien que celui du père ou du grand-père. Moïse lui-même n’avait pas un amour plus chaud que Josué pour Israël, ni un désir plus ardent de servir le peuple qui avait une destinée si bénie. Selon toute vraisemblance, la première impression que Josué fit sur Moïse aurait pu se décrire par ces mots : « L’âme de Moïse fut attachée à l’âme de Josué, et Moïse l’aima comme son âme. »

On ne peut expliquer autrement la marque extraordinaire de confiance dont Josué fut honoré lorsqu’il fut choisi, dans les premiers temps du séjour au désert, non seulement pour repousser l’attaque que les Amalécites avaient lancée contre Israël, mais pour choisir les hommes par qui elle devait être repoussée. Pourquoi passer par-dessus le père et le grand-père, si ce jeune homme, Josué, n’avait déjà montré des qualités qui le rendaient plus apte que l’un ou l’autre à cette tâche difficile ? Nous ne pouvons manquer de relever en passant la preuve que nous avons du caractère contemporain de l’histoire : il n’est fait aucune mention des raisons pour lesquelles Josué, entre tous, fut nommé à ce commandement. Si l’histoire fut écrite à une date proche, alors que la brillante carrière de Josué était encore fraîche dans l’esprit du peuple, les raisons étaient notoires et n’avaient pas besoin d’être données ; si elle fut écrite longtemps après, quoi de plus naturel que de dire quelque chose pour expliquer ce choix remarquable ?

Pour quelque raison que Josué ait été nommé, le résultat justifia amplement le choix. Chez Josué, on ne trouve rien de cette hésitation à accepter sa tâche que montra Moïse lui-même lorsqu’il reçut sa mission au buisson ardent. Il semble avoir accepté sa nomination avec une foi humble et un vaillant enthousiasme, et il se prépara aussitôt à cette périlleuse entreprise.

Il n’avait d’ailleurs guère de temps pour s’y préparer, car une nouvelle attaque des Amalécites devait avoir lieu le lendemain. Nous pouvons nous le représenter, après avoir prié son Seigneur, partant avec quelques compagnons choisis pour inviter des volontaires à se joindre à sa troupe, soulevant leur enthousiasme en leur dépeignant la lâche attaque que les Amalécites avaient faite contre les malades et les infirmes (Deutéronome 25.17-18), et dissipant leurs craintes en leur rappelant la promesse faite à Abraham : « Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront. » Que Moïse le connût pour un homme de foi qui se confiait dans le Dieu vivant, c’est ce que montra sa promesse de se tenir le lendemain matin au sommet de la colline, la verge de Dieu dans sa main. Oui, la verge de Dieu ! Josué ne l’avait-il pas vue étendue sur la mer Rouge, d’abord pour ouvrir un passage à Israël, puis pour ramener les eaux sur l’armée de Pharaon ? N’était-il pas justement l’homme qui saurait estimer à sa juste valeur ce symbole de la puissance divine ? La troupe choisie par Josué était peut-être aussi petite que la bande de Gédéon ; mais si elle était aussi pleine de foi et de courage, elle était amplement capable d’accomplir sa tâche !

On suppose parfois que les Amalécites descendaient d’un Amalek qui était petit-fils d’Ésaü (Genèse 36.12), mais le nom est beaucoup plus ancien (Genèse 14.7) et s’appliquait de bonne heure aux habitants de la région qui s’étend vers le sud depuis la mer Morte jusqu’à la péninsule du Sinaï. Quelle qu’ait été leur origine, c’étaient d’anciens habitants du désert, qui en connaissaient probablement chaque montagne et chaque vallée, et qui étaient fort habiles dans ce genre de guerre bédouine auquel même des troupes exercées peuvent difficilement faire face. Ils étaient donc des adversaires très redoutables pour la levée inexpérimentée des Israélites, qui ne pouvaient guère connaître le maniement des armes et n’avaient aucune habitude du combat.

Les Amalécites ne pouvaient ignorer l’avantage d’une bonne position, et ils occupaient probablement un poste difficile à attaquer et à enlever. Évidemment, la bataille fut sérieuse. La tactique exercée et habile des Amalécites l’emportait sur la jeune vaillance de Josué et de ses compagnons ; mais chaque fois que la verge levée de Moïse se voyait au sommet de la colline voisine, une vie et un courage nouveaux affluaient dans l’âme des Israélites, et pour un temps les Amalécites reculaient devant eux. Heure après heure, la bataille fit rage, jusqu’à ce que le bras de Moïse fût trop las pour tenir la verge levée. Il fallut trouver une pierre pour qu’il s’y assît, et ses compagnons, Aaron et Hur, durent soutenir ses mains. Mais même alors, bien que l’avantage fût du côté de Josué, ce ne fut qu’au coucher du soleil qu’Amalek fut entièrement défait. L’issue de la bataille ne faisait plus de doute : « Et Josué vainquit Amalek et son peuple, au tranchant de l’épée » (Exode 17.13).

Ce fut une victoire mémorable, due en effet à la main de Dieu aussi réellement que la destruction des Égyptiens, mais due, comme instrument, à la foi et à la fermeté de Josué et de sa troupe, dont l’ardeur ne put être éteinte par les assauts sans cesse renouvelés d’Amalek. Et quand le combat fut terminé, Josué ne pouvait manquer d’être le héros du camp et de la nation, aussi réellement que David après son combat avec Goliath. Les félicitations durent affluer de toutes parts, non seulement vers lui, mais aussi vers son père et son grand-père. Josué dut les accueillir avec des sentiments mêlés : la satisfaction d’avoir pu rendre un tel service à son peuple, et la reconnaissance envers la présence de Celui par qui seul il avait vaincu. « Non pas à nous, Éternel, non pas à nous, mais à ton nom donne gloire. » C’était un magnifique commencement pour l’histoire d’Israël au désert, si seulement le peuple l’avait poursuivie dans le même esprit. Mais il n’y avait pas beaucoup de Josués dans le camp, et cet esprit ne se répandit pas.

Il est remarquable de voir quelle emprise cet épisode de Rephidim a exercée sur l’imagination chrétienne. D’âge en âge, depuis plus de trois mille ans, on en a ressenti l’influence. Et il ne pourra jamais cesser de faire impression sur les croyants que, tant que Moïse tient sa verge levée, tant qu’on place une confiance active dans la puissance et la présence du Très-Haut dans le grand combat contre le péché et le mal, Israël doit l’emporter ; mais si cette confiance venait à faiblir, si Moïse laissait retomber sa verge, Amalek vaincrait. Il était bon que Moïse reçût l’ordre d’écrire l’événement dans un livre et de le déclarer à Josué. Bon aussi qu’il fût commémoré par un autre monument, un autel à l’Éternel sous le nom de « l’Éternel ma bannière ». Combien de fois la foi a tourné ses regards vers cette montagne inconnue où Aaron et Hur soutenaient les bras las de Moïse, et quel frisson nouveau de courage et d’espérance ce spectacle a fait passer dans des cœurs souvent « fatigués, mais poursuivant toujours » ! Heureusement, l’effet sur Josué fut salutaire ; un homme moins spirituel se serait enflé de sa remarquable victoire ; mais chez lui, comme le montra toute la teneur de sa vie future, elle n’eut d’autre effet qu’une confiance plus ferme en Dieu et une résolution plus profonde de s’attendre à lui seul.

Il n’est pas étonnant qu’après cela Josué ait été choisi par Moïse pour être son compagnon personnel et son serviteur dans le plus solennel de tous ses devoirs — la réception de la loi au sommet de la montagne. C’était encore un honneur tout particulier pour un homme si jeune. Aaron, Nadab et Abihu, avec soixante-dix des anciens, furent appelés à monter jusqu’à une certaine hauteur et à se prosterner de loin ; tandis que Moïse, accompagné de Josué, monta à la montagne de Dieu (Exode 24.13). Ce que devint Josué pendant que Moïse était en communion immédiate avec Dieu n’apparaît pas très clairement. La première impression que nous laisse le récit est qu’il fut tout le temps avec Moïse, car lorsque Moïse commence à descendre, Josué est à ses côtés (Exode 32.17). Pourtant nous ne pouvons supposer que, dans cette rencontre si solennelle de Moïse avec l’Éternel lorsque la loi fut donnée, un tiers ait été présent. Une étude attentive de tout le récit montrera probablement que lorsque Moïse, après être monté jusqu’à une certaine distance en compagnie d’Aaron, de ses fils et des soixante-dix anciens, fut appelé à une partie plus élevée de la montagne, Josué l’accompagna (Exode 24.13), et qu’il fut avec Moïse pendant les six jours où la gloire de Dieu reposa sur le mont Sinaï et où la nuée couvrit la montagne (v. 15) ; mais que, lorsque Dieu, après ces six jours, appela de nouveau Moïse à monter plus haut encore, et que Moïse « entra au milieu de la nuée, et monta sur la montagne » (v. 18), Josué resta en arrière. Son lieu de repos se trouvait ainsi à mi-chemin entre l’endroit où les anciens virent la gloire de Dieu et le sommet où Dieu parla avec Moïse. Mais ce qui est remarquable, c’est que Josué ne semble jamais avoir quitté ce lieu pendant les quarante jours et les quarante nuits où Moïse fut avec Dieu. On peut difficilement concevoir un cas d’obéissance plus remarquable, un exemple plus frappant de l’attente paisible de la foi. Pour un jeune homme de son tempérament et de ses habitudes, cette contrainte dut être assez pénible. Nous savons qu’Aaron ne resta pas longtemps sur la montagne, car il était là quand le peuple réclama « des dieux qui marchent devant nous » (Exode 32.1). L’impatience devant les lenteurs de Dieu avait été un piège pour les pères — pour Abraham et Sara dans l’affaire d’Agar ; pour Rachel quand elle poussa ce cri irrité : « Donne-moi des enfants, ou je meurs ! » ; pour Jacob quand les promesses semblaient brisées en mille morceaux et que « tout » semblait « contre lui ». Joseph seul avait soutenu l’épreuve de la patience, et maintenant Josué se montrait animé du même esprit. La parole de Moïse était pour lui comme une ancre qui retient fermement le navire contre la force du vent et de la marée. Quel temps solennel ce dut être, et quelle précieuse leçon il dut lui enseigner pour tout l’avenir de sa vie !

Plus de trois mille ans se sont écoulés, mais les serviteurs de Dieu ont-ils, en moyenne, atteint la mesure de la patience de Josué ? Prières non exaucées, promesses non accomplies, maladie prolongée pendant de longues années de douleur, déceptions et épreuves arrivant en troupes comme si toutes les vagues et tous les flots de Dieu passaient sur eux, persécution active mettant en œuvre contre eux tous les moyens de torture — combien de telles choses ont éprouvé la patience, la capacité d’attendre des serviteurs de Dieu ! Mais qu’ils se souviennent que si l’épreuve est rude, la récompense est grande, et qu’à la fin rien ne les affligera davantage que d’avoir manqué de confiance en leur Maître et d’avoir cru possible que ses promesses fassent défaut. « Dieu n’est pas injuste pour oublier. » Richard Cecil raconte qu’un jour, se promenant avec son petit garçon, il lui dit de l’attendre à une certaine porte jusqu’à son retour. Il pensait revenir au bout de quelques minutes, mais entre-temps un événement imprévu l’obligea à se rendre en ville, où, absorbé par une affaire, il resta toute la journée, oubliant complètement la consigne donnée à l’enfant. Quand il rentra le soir dans sa maison de banlieue, l’enfant était introuvable. En un instant, l’ordre de rester à la porte revint à la mémoire du père. Était-il possible qu’il y fût encore ? Il y courut et le trouva — on lui avait dit d’attendre jusqu’au retour de son père, et il avait fait ce qu’on lui avait dit. L’enfant capable d’agir ainsi devait être d’une trempe peu commune. Ainsi en est-il de ceux qui peuvent dire : « J’avais mis en l’Éternel mon espérance ; et il s’est incliné vers moi, il a écouté mes cris. »

Enfin Josué rejoint son maître, et ils descendent vers le pied de la montagne. Comme ils approchent du camp, un bruit se fait entendre au loin. Son instinct militaire trouve une explication : « Il y a un cri de guerre dans le camp. » Non, dit Moïse, plus expérimenté ; ce n’est ni le cri des vainqueurs ni celui des vaincus, c’est le bruit de gens qui chantent que j’entends ; et il en était ainsi. Car lorsqu’ils atteignirent le camp, le peuple était au comble des réjouissances idolâtres qui suivirent la fabrication et l’adoration du veau d’or, et les sons qui frappaient les oreilles de Moïse et de Josué étaient les cris bachiques d’une orgie impie et honteuse. Quel contraste avec la scène solennelle et sainte du sommet ! Quel abîme sépare la sainte volonté de Dieu des passions souillées des hommes !

Pendant les scènes douloureuses qui suivirent, Josué continua de servir fidèlement Moïse ; et lorsque Moïse déplaça le tabernacle (la construction provisoire qui servait jusque-là au culte) et le plaça hors du camp, Josué était avec lui et ne sortait pas du milieu de la tente (Exode 33.11). On ne nous dit pas s’il monta une seconde fois sur la montagne avec Moïse, mais il est probable qu’il le fit. En tout cas, il fut beaucoup avec Moïse à cette période précoce et impressionnable de sa vie. Le jeune homme ne fuyait pas la compagnie du vieillard, et celui qui avait commandé à la bataille de Rephidim ne se dérobait pas au devoir d’un serviteur. Toujours plus profonde, à mesure qu’il fréquentait Moïse, dut être l’impression que lui faisaient sa sagesse, sa foi, sa fidélité envers Dieu et son entier dévouement au bien de son peuple ; et toujours plus fort dut croître son propre désir, si jamais il était appelé à un service semblable, de montrer le même esprit et d’atteindre le même but élevé !

La fois suivante où Josué paraît n’est pas aussi flatteuse pour lui. C’est à l’occasion où l’Esprit descendit sur les soixante-dix anciens nommés pour assister Moïse, et où ils prophétisèrent autour du tabernacle. Deux des soixante-dix n’étaient pas avec les autres, mais ils reçurent néanmoins l’Esprit et prophétisaient dans le camp. L’instinct militaire de Josué fut blessé par cette irrégularité, et son souci de l’honneur de Moïse fut éveillé par leur indifférence apparente à la présence de leur chef. Il courut en informer Moïse, ne doutant pas qu’il interviendrait pour corriger l’irrégularité. Mais l’esprit étroit de la jeunesse reçut une réprimande mémorable de l’esprit plus large et plus noble du chef : « Es-tu jaloux pour moi ? Puisse tout le peuple de l’Éternel être composé de prophètes ; et veuille l’Éternel mettre son esprit sur eux ! »

Peu après, Josué fut désigné pour un autre service mémorable. Lorsque le don de la loi fut achevé et que l’armée d’Israël eut quitté la montagne pour les frontières de la terre promise, il fut choisi comme l’un des douze espions envoyés en avant pour explorer le pays. Auparavant son nom avait été Hosée ; il fut alors changé en Jehoschua, ou Josué. Le changement de nom était en lui-même significatif, et plus encore la nature du changement, par lequel une syllabe du nom divin y fut insérée. Car, selon l’usage de la nation, le changement de nom marquait l’entrée d’un homme dans un nouveau chapitre de son histoire, ou sa manifestation devant le monde sous un nouveau caractère. Ainsi en fut-il quand le nom d’Abram fut changé en Abraham, celui de Saraï en Sara, et celui de Jacob en Israël ; ainsi encore quand Simon devint Céphas, et Saul Paul. Mais le nouveau nom donné à Josué était en lui-même plus remarquable — Josué, c’est-à-dire : l’Éternel sauve ; dans le Nouveau Testament, Jésus. Sans doute regardait-il en arrière vers la victoire de Rephidim, lorsque l’Éternel opéra une telle délivrance en Israël par Josué. Mais il indiquait que le trait apparu à Rephidim continuerait de le caractériser durant sa vie. C’était un témoignage rendu par Moïse, et par Celui qui inspirait Moïse, au caractère de Josué tel qu’il s’était manifesté pendant toutes ses relations intimes avec Moïse. Et il revêtait Josué d’une dignité qui aurait dû l’élever très haut aux yeux des autres espions et de toute l’assemblée d’Israël. Qui pouvait être plus digne de leur respect que le jeune homme qui s’était montré si fidèle dans toute son histoire passée, et qui recevait maintenant un nom indiquant que la distinction de sa vie serait, comme Celui qu’il préfigurait, de conduire son peuple à la jouissance du salut de Dieu ?

Les quarante jours que les douze hommes passèrent à explorer le pays furent un grand contraste avec les quarante jours que Josué passa sur la montagne. Tout était inaction et attente patiente dans un cas ; tout était activité et agitation dans l’autre. Car il y a un temps pour travailler et un temps pour se reposer. Si à l’une de ces périodes Josué avait dû mettre un frein à son activité naturelle, à l’autre il pouvait lui donner libre cours.

En dehors de son objet immédiat, cette première tournée à travers la Palestine dut être d’un intérêt incomparable. Voir chaque lieu rendu mémorable et classique par la vie de ses ancêtres ; s’asseoir près du puits de Beer-Schéba et se rappeler tout ce qui s’y était passé ; se reposer sous le chêne d’Abraham à Mamré ; se prosterner devant la caverne de Macpéla ; se rappeler les visites des anges à Béthel et l’échelle qu’on avait vue monter jusqu’au ciel — tout cela était non seulement très émouvant, mais, pour un homme ayant la foi de Josué, très fortifiant ; car chaque lieu chargé de tels souvenirs était un témoin que Dieu leur avait donné le pays, et une preuve que, même si les fils d’Anak s’y trouvaient et si leurs villes étaient fortifiées jusqu’au ciel, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob serait fidèle à sa promesse et, si seulement le peuple se confiait en lui, le mettrait très promptement en pleine possession du pays.

Caleb et Josué furent les deux seuls hommes dont la foi résista à l’épreuve de cette exploration ; les autres furent complètement intimidés par la grandeur des difficultés. Et Caleb semble avoir été le premier des deux, car en certains endroits il est nommé comme s’il était seul. C’est probablement lui qui s’avança et parla ; mais même si la foi de Josué ne fut pas aussi forte au début, ce n’était pas un déshonneur d’être redevable au courage et à l’assurance plus grands de son frère.

Nous ne pouvons guère douter qu’au cours de leurs longues marches et de leurs campements tranquilles, les douze hommes n’aient souvent discuté de ce qu’ils conseilleraient, et que les dix ne se soient sentis battus, et dans l’argument et dans la foi, par les deux. Bien avant leur retour au camp d’Israël, ils avaient pris parti, et ils étaient résolus à s’en tenir au parti qu’ils avaient pris.

À leur retour, les dix ouvrent l’affaire et donnent un avis catégorique contre toute tentative de prendre possession du pays. Impatienté de leurs déformations, Caleb intervient peut-être, rejette l’idée que le peuple soit incapable de prendre possession, et le presse, au nom de Dieu, de monter immédiatement. Mais il est bien plus facile d’attiser le mécontentement et la peur que de stimuler la foi. Le cri de l’assemblée : « Nommons un chef, et retournons en Égypte », montre avec quelle force monte la marée de l’incrédulité. Moïse et Aaron sont accablés. Les deux chefs tombent sur leur visage devant l’assemblée. Mais ni le cri de l’assemblée ni l’attitude de Moïse et d’Aaron n’intimident les deux espions fidèles. Les vêtements déchirés, ils s’élancent, renouvelant leurs éloges du pays, se saisissant du Protecteur tout-puissant et méprisant l’opposition des habitants, dont le cœur était abattu par la terreur et dont l’ombre s’était retirée. C’était un beau spectacle — deux contre un million — le petit reste « trouvé fidèle parmi les infidèles ». Mais tout fut vain. « Toute l’assemblée parlait de les lapider. » Et dans leur humeur impulsive et excitable, ce cri horrible aurait été suivi d’effet si la gloire de l’Éternel n’avait brillé et arrêté le peuple aveuglé (Nombres 14.10).

Pour ce péché impudent, le châtiment fut très lourd. L’assemblée devait errer au désert pendant quarante ans, jusqu’à ce que toute cette génération eût péri ; les dix espions infidèles devaient mourir aussitôt d’une plaie devant l’Éternel ; et pas un seul de la génération sortie d’Égypte ne devait entrer dans la terre promise. Avec quelle facilité Dieu peut déjouer les desseins de l’homme ! Où est maintenant la proposition de nommer un chef et de retourner en Égypte ? « Te voilà tombé du ciel, astre brillant, fils de l’aurore ! »

Josué et Caleb sont doublement honorés : leur vie est préservée quand les dix autres meurent de la plaie, et eux seuls, de tous les hommes faits de cette génération, seront admis à entrer dans le pays de la promesse et à y obtenir des foyers.

* * * * *

Pendant trente-huit ans, nous n’entendons plus parler de Josué. Comme Moïse, il a une jeunesse intéressante, puis un long ensevelissement au désert, puis il sort de son obscurité et accomplit une grande œuvre, inférieure seulement à celle de Moïse lui-même. La première mention de lui après sa longue éclipse se trouve juste avant la mort de Moïse. Dieu le désigne pratiquement comme son successeur et ordonne à tous deux de se présenter dans la tente d’assignation (Deutéronome 31.14). Et Moïse l’appelle à son office, lui donne ses ordres et dit : « Fortifie-toi et prends courage, car c’est toi qui feras entrer les enfants d’Israël dans le pays que j’ai juré de leur donner ; et je serai moi-même avec toi » (Deutéronome 31.23).

Nous pourrions désirer vivement, en abordant l’étude de la vie de Josué, soulever le voile qui couvre ces trente-huit années et voir comment il fut davantage préparé à sa grande œuvre. Nous aimerions regarder dans son cœur et voir de quelle étoffe était fait cet homme à qui fut confiée la destruction des Cananéens. Un guerrier religieux est un caractère particulier : un Gustave-Adolphe, un Oliver Cromwell, un Henry Havelock, un général Gordon ; Josué était de la même trempe, et nous aurions aimé le connaître plus intimement ; mais cela nous est refusé. Il se présente à nous simplement comme l’un des héros militaires de la foi. En profondeur, en constance, en endurance, sa foi ne fut surpassée ni par celle d’Abraham ni par celle de Moïse lui-même. La conviction unique qui dominait tout en lui, c’est qu’il était appelé par Dieu à son œuvre. Si cette œuvre fut souvent rebutante, ne refusons pas pour autant notre admiration à l’homme qui ne consulta jamais la chair et le sang, et que ni le danger ni la difficulté n’épouvantèrent jamais, car il « voyait celui qui est invisible ».

Chapitre III. Un successeur de Moïse

Josué 1.2.

Il y a des hommes à qui il est presque impossible de trouver des successeurs. Des hommes d’une trempe impériale ; des primats de la nature, qui dépassent les autres de toute la tête et des épaules, nés pour diriger. Non seulement doués à l’origine de grands dons, mais placés par la Providence dans des situations qui ont merveilleusement élargi leur capacité et fait de leurs cinq talents dix. Appelés à conduire de grands mouvements, à défendre des intérêts de premier ordre, souvent dotés d’une présence imposante et d’une puissance magnétique qui fait céder l’opposition et allume l’enthousiasme comme par magie. Quel deuil quand de tels hommes sont soudain enlevés ! Combien pauvres, en comparaison, ceux qui viennent après eux et parmi lesquels il faut choisir des successeurs ! Quand les Hébreux pleurèrent la mort de Samson, la différence de force physique entre lui et ses frères n’a pu paraître plus grande que ne paraît l’abîme intellectuel et moral entre un grand roi parmi les hommes, soudain enlevé, et les enfants endeuillés qui se penchent, impuissants, sur sa tombe.

Un sentiment de ce genre dut se répandre dans l’armée d’Israël quand on apprit que Moïse était mort. Il ne pouvait y avoir de spéculation sur son successeur, car non seulement Dieu avait désigné Josué, mais avant de mourir Moïse lui avait imposé les mains, et le peuple l’avait reconnu pour son futur chef. Et Josué avait déjà à son actif des états de service peu communs, et il avait été favorisé de hautes marques de l’approbation divine. Pourtant, quelle descente ce dut paraître, de Moïse à Josué ! De l’homme qui avait si souvent été face à face avec Dieu, qui avait commandé à la mer d’ouvrir un chemin pour le passage des rachetés de l’Éternel, qui avait été leur législateur et leur juge depuis qu’ils étaient enfants, vers qui ils étaient allés dans toute difficulté, et qui par sa sagesse et son désintéressement avait gagné la profonde confiance de chacun d’eux — quelle descente, disons-nous, jusqu’à ce fils de Nun, connu jusque-là seulement comme serviteur de Moïse — un soldat intrépide, sans doute, et un homme d’une foi inébranlable, mais dont le nom semblait ne pas pouvoir s’associer à celui de leur chef impérial !

Si bien que Josué ait fait son œuvre par la suite, et si brillant qu’ait finalement été l’éclat de son nom, il n’atteignit jamais le rang de Moïse. Alors que le nom de Moïse reparaît constamment dans les prophètes, dans les psaumes, dans les évangiles, dans les épîtres et dans l’Apocalypse, celui de Josué ne se trouve pas en dehors des livres historiques, sauf dans le discours d’Étienne et dans le passage bien connu de l’épître aux Hébreux (4.8), où la version anglaise reçue nous embarrasse en le traduisant par Jésus. Mais ce n’était pas le rabaisser que de dire qu’il fut de si loin surpassé par l’homme à qui, sous Dieu, la nation devait son existence même. Et à certains égards Josué est pour nous un exemple plus utile que Moïse. Moïse semble se tenir à mi-chemin du ciel, presque hors de portée de l’imitation. Josué est davantage à notre niveau. S’il n’était pas un homme d’un génie supérieur, il se recommande par le fait d’avoir fait le meilleur usage possible de ses talents et d’avoir accompli sa part avec soin et bien.

On a remarqué que les époques de grande vigueur créatrice sont souvent suivies de périodes ternes et banales. L’histoire des lettres et des beaux-arts montre que des éclats de splendeur artistique comme la Renaissance, ou d’originalité littéraire comme le siècle d’Auguste dans la littérature romaine ou l’époque élisabéthaine dans la littérature anglaise, ne sont pas suivis de périodes d’un égal éclat. Et le même phénomène s’est souvent vu dans l’Église chrétienne. En plus d’un sens, les apôtres n’eurent pas de successeurs. Qui, dans tout l’âge postapostolique, fut digne même de délier la courroie des souliers de Pierre, de Jean ou de Paul ? Cette infériorité est si manifeste que, si rien d’autre n’avait guidé l’Église dans la formation du canon du Nouveau Testament, la différence entre les écrits des apôtres et de leurs compagnons d’une part, et ceux d’hommes comme Barnabas, Clément de Rome, Polycarpe, Ignace et Hermas d’autre part, aurait suffi à trancher la question. Il en fut de même à l’époque de la Réforme. Il n’y avait guère de pays qui n’eût son étoile ou sa constellation de première grandeur. Luther et Mélanchthon, Calvin et Coligny, Farel et Viret, Jean de Lasco et John Knox, Latimer et Cranmer — quels hommes incomparables ! Mais dans l’âge qui suivit, quels noms pouvons-nous trouver à associer aux leurs ?

On a fait la même remarque au sujet d’autres branches de l’Église, et on en a parfois fait un usage injuste. Si, dans la seconde génération, après un grand jaillissement de puissance et de grâce, il y a peu ou point d’hommes d’égal calibre, il ne s’ensuit pas que la gloire se soit retirée, ni que l’Église doive baisser la tête et se demander à quelle conduite indigne de sa part il faut attribuer cette dégénérescence. Nous ne devons pas nous attendre, en pareil cas, à ce que les lois de la nature soient suspendues pour flatter notre orgueil. Nous devons reconnaître un état de choses que Dieu a établi pour de sages desseins, même s’il n’est pas flatteur pour nous. Nous devons nous placer dans l’attitude où Josué fut appelé à se placer lorsque la brève annonce du texte au sujet de Moïse fut suivie d’un ordre tout aussi bref à son adresse : « Moïse, mon serviteur, est mort ; maintenant, lève-toi. »

La question pour Josué n’est pas de savoir s’il est apte à succéder à Moïse. Son exercice d’esprit n’est pas de se comparer à Moïse et de relever les innombrables points d’infériorité de tous côtés. Son attitude n’est pas de courber la tête comme un jonc, pleurant la gloire disparue d’Israël, s’affligeant du mort puissant dont ni lui ni son peuple ne reverront jamais le pareil. S’il y eut jamais un temps où il pouvait sembler excusable pour une nation endeuillée et pour un serviteur endeuillé de s’abandonner au sentiment de leur impuissance, ce fut à la mort de Moïse. Mais même à ce moment suprême, l’ordre adressé à Josué est : « Maintenant, lève-toi. » Ceins-toi pour les nouveaux devoirs et les nouvelles responsabilités qui t’incombent. Ne te tourmente pas à te demander si tu es capable d’accomplir ces devoirs, ni à chercher vainement en toi-même les dons et les qualités qui distinguaient ton prédécesseur. Il te suffit que Dieu, dans sa providence, t’appelle à prendre la place de celui qui est parti. S’il t’a appelé, il t’équipera. Ce n’est pas sa manière d’envoyer des hommes à la guerre à leurs propres frais. L’œuvre à laquelle il t’appelle n’est pas la tienne, mais la sienne. Souviens-toi qu’il est bien plus intéressé que toi à son succès. Ne pense pas à toi, mais à lui, et avance sous la devise : « Nous nous réjouirons de ton salut, nous lèverons l’étendard au nom de notre Dieu. »

Dans bien des situations différentes de la vie, nous pouvons entendre la même exhortation qui fut alors adressée à Josué. Un père sage, prévenant et honoré est enlevé, et le fils aîné, à peine un adolescent, est appelé à prendre sa place, peut-être au comptoir ou dans les affaires, certainement dans le cercle familial. Il est appelé à être le consolateur et le conseiller de sa mère veuve, l’exemple et l’aide de ses frères et sœurs. Heureux est-il s’il entend une voix du ciel : « Ton père est mort ; maintenant, lève-toi ! » Réveille-toi pour les devoirs qui t’incombent désormais ; ils sont peut-être lourds et au-dessus de tes forces, mais il ne faut pas pour autant les éluder ni les refuser ; il faut plutôt les regarder comme des aiguillons fournis et voulus par Dieu, afin que tu t’appliques de tout ton cœur et de toute ton âme à tes devoirs, dans la conviction qu’une application fidèle et patiente ne sera pas sans récompense !

Ou bien l’appel parvient à quelque jeune pasteur, successeur d’un père en Israël dont les dons mûris et le caractère plein de parfum avaient gagné la confiance et l’admiration de tous. Ou à quelque moniteur d’école du dimanche, où l’homme de poids, de sage conseil et de sainte influence a été soudain enlevé. Mais quelle que soit l’occasion, le départ de tout homme d’un caractère et de dons mûris vient toujours au survivant avec l’appel divin : « Maintenant, lève-toi ! » C’est la seule manière dont tu dois chercher à tirer profit de cette dispensation ; le monde est plus pauvre de la perte de ses dons — apprends, toi, à tirer le meilleur parti des tiens !

Ce n’était pas une mince idée de Moïse que Dieu voulait donner par la désignation : « Moïse, mon serviteur. » Ce n’était certes pas un titre ronflant. Quel contraste avec la longue liste de titres honorifiques qu’on grave parfois sur les cercueils ou les tombeaux des hommes, ou que proclame le héraut royal ou le roi d’armes sur des rois ou des nobles défunts ! L’un des plus grands hommes n’a rien qui précède son nom — il est simplement Moïse. Il n’a aucun titre de rang ou de fonction — il est simplement « mon serviteur ». Mais la vraie grandeur n’est jamais mieux parée que sans parure. Moïse est un homme réel, un homme d’une grandeur réelle ; il n’y a donc aucune raison de l’affubler de clinquant et de dorures ; il est d’or jusqu’au cœur.

Mais pensez à ce qu’implique réellement cette désignation : « mon serviteur ». Même si Moïse n’avait pas été le serviteur de Dieu dans un sens et à un degré que peu d’autres hommes ont jamais connus, c’eût été une chose glorieuse d’obtenir cette simple appellation. Il est vrai que l’expression « serviteur de Dieu » est si rebattue, et représente souvent si peu ce qu’elle signifie réellement, que nous avons besoin de nous arrêter pour en peser toute la portée. Il peut y avoir beaucoup d’honneur à être serviteur. Même dans nos familles et nos usines, un serviteur modèle est un trésor rare et précieux. Car un vrai serviteur est celui qui a à cœur l’intérêt de son maître aussi pleinement que le sien, et qui ne recule devant aucun sacrifice de son intérêt ou de ses sentiments personnels pour faire tout ce qu’il peut pour le bien de son maître. Un vrai serviteur est celui dont son maître peut dire : « Il n’est absolument pas besoin que je lui rappelle ce que réclame mon intérêt ; il pense toujours à mon intérêt, il est toujours en éveil pour y veiller, et il n’est pas une seule chose que je possède qui ne soit en sûreté entre ses mains. »

Dieu possède-t-il beaucoup de tels serviteurs ? Qui d’entre nous peut supposer que Dieu dise cela de lui ? Tel était pourtant le caractère de Moïse, et aux yeux de Dieu cela le revêtait d’un honneur singulier. Sa distinction était d’avoir été « fidèle dans toute sa maison ». Sa propre volonté était entièrement soumise à la volonté de Dieu. Le peuple dont Dieu lui avait confié la charge lui était cher comme sa main droite ou son œil droit. Tout intérêt et toute ambition personnels étaient bien loin de lui. S’élever lui-même ou élever sa maison ne lui vint jamais à l’esprit. Jamais le moi ne fut plus complètement crucifié dans le cœur d’un homme. Belle et agréable aux yeux de Dieu dut paraître cette qualité chez Moïse — son désintéressement absolu, sa sensibilité à la moindre indication de la volonté de son Maître, la consécration de tout ce qu’il était et avait à Dieu, et à son peuple pour l’amour de Dieu !

Ce n’était donc pas un mot vide de sens que Dieu employa au sujet de Moïse quand il dit à Josué que « son serviteur » était mort. C’était l’indication significative de ce que Dieu avait apprécié chez Moïse et attendait maintenant de Josué. La seule chose dont Josué doive se souvenir au sujet de Moïse, c’est qu’il était le serviteur de Dieu. Qu’il s’applique à être le même ; qu’il ait l’oreille aussi ouverte que Moïse à toute indication de la volonté de Dieu, la volonté aussi prompte à répondre et la main aussi prompte à obéir.

Cette vue de la gloire de Moïse comme serviteur de Dieu n’était-elle pas une préfiguration de ce que notre Seigneur enseigna plus tard plus pleinement et sur une plus large échelle ? « Le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs. » Jésus chercha à renverser les notions naturelles des hommes sur ce qui constitue la grandeur, quand il enseigna qu’au lieu de se mesurer au nombre de serviteurs qui nous servent, elle se mesure plutôt au nombre de personnes dont nous devenons les serviteurs. Et si ce fut une marque de l’humiliation même de Christ qu’« il a pris une forme de serviteur », cela ne tourna-t-il pas à sa plus haute gloire ? N’est-ce pas pour cela que Dieu l’a souverainement élevé et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom ? Heureux ceux qui se contentent d’être des SERVITEURS DE DIEU dans quelque sphère de la vie où il les place, ne cherchant pas leur propre intérêt, mais toujours appliqués aux affaires de leur Maître !

Et maintenant Josué doit succéder à Moïse et être serviteur de Dieu comme il le fut. Il doit viser cela comme l’unique distinction de sa vie ; il doit chercher en toute action à savoir ce que Dieu veut qu’il fasse. Heureux homme, s’il peut réaliser cet idéal de vie ! Aucun intérêt, aucune passion contraires ne distrairont son âme. Son œil étant en bon état, tout son corps sera éclairé. La puissance qui fortifie son bras ne sera pas plus remarquable que la paix qui habite son âme. Il montrera à toutes les générations futures la puissance d’une « volonté perdue » — non la suppression de tout désir, selon l’idée bouddhiste de la félicité, mais tous les désirs naturels légitimes en action heureuse et harmonieuse, parce que soumis à la direction sage, sainte et aimante de la volonté de Dieu.

Nous voyons ainsi, parmi les autres paradoxes de son gouvernement, comment Dieu se sert de la mort pour favoriser la vie. La mort des hommes éminents, des vieillards, des hommes aux dons brillants fait place à d’autres et stimule leur activité et leur croissance. Quand le géant de la forêt tombe, les jeunes arbres qui l’entourent reçoivent davantage le soleil et l’air frais, et s’élancent en formes plus hautes et plus pleinement développées. Si aucun des jeunes arbres n’atteint la taille du géant, un grand nombre peuvent s’élever à une moyenne plus haute de taille et de beauté. Si, dans la seconde génération d’un grand mouvement religieux, peu d’hommes ou aucun ne peuvent égaler les « vaillants » de l’âge précédent, il peut y avoir une élévation générale, une montée du niveau, un accroissement d’efficacité dans la masse du peuple.

De bien des manières, la mort entre dans les plans de Dieu. Non seulement elle fait place aux plus jeunes,2 mais elle a un effet solennel et vivifiant sur tous ceux que l’usure de la vie n’a pas endurcis et engourdis.

2 « Peut-on nier que la mort elle-même, vue à la lumière de cette vérité [l’ajustement de chaque être de la nature animée à tous les autres], soit une preuve de bienveillance ? Je ne le pense pas. La loi de la génération animale rend nécessaire la loi de la mort animale, si la plus grande somme de bonheur animal doit être assurée. S’il y avait eu moins de mort, il y aurait eu aussi moins de vie, et la vie qui aurait existé aurait été plus pauvre et plus mesquine. La mort est une condition de la fécondité de la nature, de la multiplicité des espèces, de la succession des générations, de la coexistence des jeunes et des vieux ; et ces choses, on ne peut raisonnablement en douter, ajoutent immensément à la somme du bonheur animal. » — FLINT, « Theism », p. 251.

Quel événement mémorable dans l’histoire spirituelle des familles que la première affliction soudaine, la première brèche dans le cercle des cœurs aimants ! D’abord, l’expérience nouvelle d’un intense et tendre désir, brisé contre les conditions inexorables de la mort ; puis la vision vive de l’éternité, la réalité de l’invisible qui fond sur eux avec une puissance vivante et terrible et donne une importance incommensurable à la question du salut ; puis le rapprochement des uns et des autres, le renoncement à toutes les animosités et à toutes les jalousies, le désir cordial d’une paix sans rupture et d’une collaboration constante ; et si c’est le père ou la mère qui a été enlevé, l’ambition d’être utile — d’être une aide et non un fardeau pour le parent survivant, et de faire le peu qu’ils peuvent de ce qui était l’œuvre de leur père ou de leur mère. La mort devient réellement un stimulant des énergies vitales ; au lieu d’une influence desséchante, elle tombe comme une douce rosée et devient la servante de la vie.

Et la mort n’est pas la seule des puissances destructrices qui sont si souvent dirigées vers des fins vivifiantes. Quelle place remarquable occupe la Douleur parmi les instruments de bien de Dieu ! Combien y en a-t-il qui, regardant en arrière sur leur vie, doivent confesser, avec un mélange de tristesse et de joie, que ce sont leurs temps de plus grande souffrance qui ont été les plus décisifs de leur vie — marqués par leurs meilleures résolutions, suivis de leurs plus grands progrès ! Et il semble parfois que plus la souffrance est aiguë, plus grande est la bénédiction. Combien Dieu semble parfois toucher au comble de la cruauté quand en réalité il déborde d’amour ! Il semble choisir les points les plus sensibles pour y porter ses coups, les affections les plus tendres et les plus pures du cœur. C’est un merveilleux triomphe de la foi et de la soumission quand celui qui souffre reste ferme et tranquille au milieu de tout cela. Et plus encore quand il peut trouver de la consolation dans l’analogie fournie par l’acte même de Dieu : « Lui, qui n’a point épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas aussi toutes choses avec lui ? »

Et ceci nous amène à notre dernière application. Notre Seigneur lui-même, par une belle analogie tirée de la nature, a montré le lien, au sens le plus élevé, entre la mort et la vie : « Si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » « Sans effusion de sang il n’y a pas de pardon. » Quand Jésus mourut au Calvaire, le quartier général de la mort devint la pépinière de la vie. Le lieu du crâne, comme la vallée des ossements desséchés du prophète, donna naissance à une armée nombreuse, très nombreuse, d’hommes vivants. Parmi les merveilles qui apporteront gloire à Dieu au plus haut des cieux pendant l’éternité, la plus grande sera cette production du bien à partir du mal, du bonheur à partir de la douleur, de la vie à partir de la mort. Et même quand viendra la fin, quand la mort sera engloutie dans la victoire, et que la mort et le séjour des morts seront jetés dans l’étang de feu, il demeurera chez les glorifiés un vif sentiment de la bénédiction infinie qui leur est venue de Dieu par le canal repoussant de la mort, et qui trouvera sa plus haute expression dans l’hymne des rachetés : « TU AS ÉTÉ IMMOLÉ, ET TU AS RACHETÉ POUR DIEU PAR TON SANG. »

Chapitre X. Circoncision et Pâque — la manne et le blé

Josué 5.1-12.

Les deux premiers faits rapportés dans ce chapitre semblent étroitement liés l’un à l’autre. L’un est que, lorsque tous les rois des Amoréens et des Cananéens du côté occidental du Jourdain apprirent le dessèchement miraculeux des eaux et le passage des Israélites, « leur cœur fut sans courage et ils furent consternés ». L’autre est qu’on saisit l’occasion, sur-le-champ, pour circoncire toute la génération née après la sortie d’Égypte. Sans le fait rapporté au premier verset, c’eût été le moment le plus mal choisi qu’on pût imaginer pour pratiquer la circoncision. Toute la population masculine aurait été mise pour un temps hors d’état de se défendre, et c’eût été inviter les hommes de Jéricho à commettre un massacre semblable à celui que, dans des circonstances pareilles, les fils de Jacob infligèrent aux hommes de Sichem (Genèse 34.25). Pourquoi cette circoncision ne fut-elle pas accomplie pendant que l’armée était au repos de l’autre côté, et que le Jourdain coulait entre Israël et ses ennemis ? C’est que les rois des Cananéens étaient pétrifiés. Il est vrai qu’ils reprirent courage peu à peu, et que beaucoup de ces rois formèrent une ligue contre Josué. Mais ce fut après l’affaire d’Aï, après que la défaite des Israélites devant cette ville eut montré que, comme dans le cas d’Achille, il y avait quelque part un point vulnérable, malgré la protection de leur Dieu. En attendant, les gens de Jéricho étaient paralysés, car bien que toute la population masculine d’Israël au-dessous de quarante ans fût couchée sans défense dans ses tentes, l’ennemi ne leva pas le petit doigt contre elle.

Ce n’est pas sans surprise que nous lisons que la circoncision avait été suspendue pendant la longue période du séjour au désert. Pourquoi cela ? Certains ont dit qu’en raison des circonstances où se trouvait le peuple, il n’aurait pas été commode, peut-être guère possible, de pratiquer le rite le huitième jour. Comme ils se déplaçaient d’un lieu à l’autre, la circoncision aurait souvent causé tant de douleur et de danger à l’enfant qu’il n’est pas étonnant qu’on l’ait différée. Et une fois différée, elle le fut indéfiniment. Mais cette explication ne suffit pas. Il y eut de longues, très longues périodes de repos, pendant lesquelles il n’y aurait eu aucune difficulté. Une meilleure explication, avancée par Calvin, nous conduit à rattacher la suspension de la circoncision au châtiment des Israélites et à la sentence qui les condamna à errer quarante ans dans le désert. Lors de l’adoration du veau d’or, la nation fut rejetée, et le bris par Moïse des deux tables de pierre sembla la suite appropriée de la rupture de l’alliance que leur idolâtrie avait causée. Et bien qu’ils eussent été bientôt rétablis, ils ne le furent pas sans certaines restrictions — marques du déplaisir divin. Plus tard, lors de la grande explosion d’incrédulité qui suivit le rapport des espions, la génération adulte sortie d’Égypte fut condamnée à périr au désert, et, à l’exception de Josué et de Caleb, pas un seul d’entre eux ne fut admis à entrer dans le pays de la promesse. Or, bien que cela ne soit pas dit expressément, il semble probable que la suspension de la circoncision faisait partie du châtiment de leurs péchés. Ils ne devaient pas être autorisés à mettre sur leurs enfants le signe et le sceau d’une alliance qu’en esprit et en réalité ils avaient rompue.

Mais ce ne fut pas une abolition, seulement une suspension temporaire du sacrement. Le temps pouvait venir où il serait rétabli. Le moment naturel en serait la fin des quarante années de châtiment. Ces quarante années étaient maintenant terminées. Sans doute Moïse aurait-il eu une grande joie s’il lui avait été donné de voir le rétablissement de la circoncision, mais cela ne devait avoir lieu qu’une fois que le peuple aurait mis le pied sur la terre d’Abraham. Maintenant ils ont passé le fleuve. Ils sont entrés dans le pays même que Dieu avait juré à Abraham, à Isaac et à Jacob de leur donner. Et la toute première chose qui se fait ensuite est de leur rendre le saint signe de l’alliance, qui fut alors administré à tout homme de l’assemblée qui ne l’avait pas encore reçu. Nous pouvons bien y voir une occasion de grande réjouissance. La marque visible de son appartenance aux enfants de Dieu était désormais portée par chaque homme et chaque garçon du camp. En un sens, ils se déclaraient maintenant héritiers de l’alliance conclue avec leurs pères, et pouvaient ainsi s’appuyer avec une confiance plus ferme sur la promesse : « Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront. »

Deux autres points relatifs à cet événement demandent un mot d’explication. Le premier est la déclaration que « tout le peuple né dans le désert, pendant la route, après la sortie d’Égypte, n’avait point été circoncis » (v. 5). Si l’opinion est juste que la suspension de la circoncision faisait partie du châtiment de leurs péchés, l’interdiction ne serait entrée en vigueur, en tout cas, que quelques mois après l’exode. Nous pensons, avec Calvin, que pour être bref l’historien sacré fait une déclaration générale sans s’arrêter à expliquer les exceptions auxquelles elle était soumise. L’autre point qui demande explication est la parole de l’Éternel après la circoncision : « Aujourd’hui, j’ai roulé de dessus vous l’opprobre de l’Égypte. Et ce lieu fut appelé du nom de Guilgal (c’est-à-dire rouler) jusqu’à ce jour. » Comment la suspension de la circoncision pouvait-elle être appelée l’opprobre de l’Égypte ? Ces paroles impliquent qu’en raison de l’absence de ce sacrement, ils avaient été exposés à un opprobre de la part des Égyptiens, qui était maintenant roulé. La brièveté de la déclaration et notre ignorance de ce que les Égyptiens disaient alors des Israélites rendent ces paroles difficiles à comprendre. Ce qui semble le plus probable, c’est que lorsque les Égyptiens apprirent que Dieu les avait presque répudiés au désert et leur avait retiré le signe de son alliance, ils triomphèrent d’eux avec malignité et les dénoncèrent comme une race sans valeur, qui avait d’abord rejeté ses souverains légitimes en Égypte sous prétexte de religion et qui, ayant montré son hypocrisie, était maintenant méprisée et rejetée par le Dieu même qu’elle avait prétendu si ardemment vouloir servir. Nous pouvons être sûrs que les Égyptiens ne tarderaient pas à saisir tout prétexte pour dénoncer les Israélites, et qu’ils rendraient leurs sarcasmes aussi acérés et aussi amers qu’ils le pourraient. Mais maintenant la situation se retourne contre les Égyptiens. Le rétablissement de la circoncision marque de nouveau ce peuple comme le peuple de Dieu. Le prodigieux miracle qui vient de s’accomplir dans le partage du Jourdain montre quelle sorte de protection leur Dieu et Roi leur accordera assurément. Le nom de Guilgal sera un témoignage perpétuel que l’opprobre de l’Égypte a été roulé.

La circoncision étant maintenant dûment accomplie, la voie était préparée pour un autre rite saint dont le temps fixé était arrivé — la Pâque. Certains ont supposé que la Pâque, aussi bien que la circoncision, fut suspendue après la sentence des quarante ans d’errance, d’autant plus qu’il était expressément prescrit qu’aucun incirconcis ne devait manger la Pâque. Nous savons (Nombres 9.5) que la Pâque fut célébrée la seconde année après la sortie d’Égypte, mais l’histoire n’y fait aucune autre allusion. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres relatifs à l’histoire du désert, nous devons nous résigner à l’ignorance. Nous ne savons même pas très bien dans quelle mesure les sacrifices ordinaires furent offerts durant cette période. Il est fort possible que les considérations qui firent suspendre le rite de la circoncision s’appliquaient à d’autres ordonnances. Mais que la Pâque ait été observée ou non au désert, nous comprenons aisément qu’après avoir été circoncis, le peuple l’observa avec un sentiment beaucoup plus heureux et plus satisfait. Bien des choses devaient rendre cette Pâque mémorable. Le passage du Jourdain ressemblait tant à celui de la mer Rouge que la célébration en Égypte ne pouvait manquer de revenir vivement à l’esprit de tous les plus âgés — ceux qui avaient moins de vingt ans lors de l’exode, auxquels la sentence d’exclusion de Canaan ne s’appliquait pas (Nombres 14.29). Beaucoup d’entre eux avaient dû voir leurs pères asperger le linteau et les poteaux des portes du sang de l’agneau, et entendre le terrible cri de mort des premiers-nés des Égyptiens. Ils devaient bien se rappeler ce minuit mémorable où tous, dans une telle agitation, s’éloignaient de l’Égypte ; et non moins vivement devaient-ils se rappeler la terreur qui les saisit quand on vit l’armée égyptienne à leur poursuite ; puis le frisson de triomphe avec lequel ils passèrent entre les murailles de cristal, sous la lueur de la colonne de feu ; et encore les notes triomphantes du tambourin de Marie et les voix des femmes : « Chantez à l’Éternel, car il a fait éclater sa gloire ; il a précipité dans la mer le cheval et son cavalier. » Et maintenant ces jours de gloire revenaient ! Aussi sûrement que le passage de la mer avait été suivi de la destruction des Égyptiens, aussi sûrement le passage du Jourdain serait suivi de la destruction des Cananéens. Des choses glorieuses avaient été dites de la cité de leur Dieu. La bénédiction de Moïse allait recevoir un nouvel accomplissement : « Heureux es-tu, Israël ! Qui est comme toi, un peuple sauvé par l’Éternel, le bouclier de ton secours et l’épée de ta gloire ? Tes ennemis feront défaut devant toi, et tu fouleras leurs lieux élevés. »

Le souvenir du passé est souvent une excellente préparation aux épreuves de l’avenir, et souvent aussi un soutien remarquable au milieu d’elles. Il était dans la nature même de la Pâque de regarder en arrière vers le passé et de rappeler la première grande intervention de Dieu en faveur de son peuple. C’était un précieux encouragement pour la foi et pour l’espérance. Ainsi en est-il de notre Pâque chrétienne. C’est un lien entre la première et la seconde venue de notre Seigneur. La première venue soutient la foi, la seconde l’espérance. Aucun exercice de l’âme ne peut être plus profitable que de revenir à ce jour mémorable où Christ, notre Pâque, a été immolé pour nous. Car alors le prix de la rédemption fut payé intégralement, et la porte du salut fut ouverte toute grande. Alors le Fils scella son amour en se livrant pour nous à la croix. Quelle bénédiction, pour cette vie ou pour la vie à venir, n’a pas été acquise par cet acte ? La vie peut être sombre et orageuse, mais l’espérance entrevoit un lendemain lumineux. « Quand Christ, votre vie, paraîtra, alors vous paraîtrez aussi avec lui dans la gloire. »

Un autre incident encore se rattache à cette période de transition de l’histoire. « Ils mangèrent du blé du pays le lendemain de la Pâque, des pains sans levain et des épis rôtis ; ils en mangèrent ce même jour. La manne cessa le lendemain de la Pâque, quand ils mangèrent du blé du pays ; les enfants d’Israël n’eurent plus de manne, et ils mangèrent des produits du pays de Canaan cette année-là. » Il n’est pas nécessaire de supposer qu’ils ne goûtèrent pas du tout aux fruits du pays avant le lendemain de cette Pâque. La conquête de Sihon et d’Og avait dû mettre entre leurs mains une grande quantité de produits, et nous pouvons difficilement supposer qu’ils n’en firent aucun usage. Le récit est si bref qu’il n’entreprend pas d’indiquer toutes les nuances applicables à ses déclarations générales. L’essentiel à remarquer est que, tant que la manne continua de descendre, elle fut la nourriture de base ; mais quand la manne fut retirée, le vieux blé et les autres fruits du pays la remplacèrent. En d’autres termes, le miracle ne fut pas continué quand il cessa d’être nécessaire. La manne avait été une provision pour le désert, où l’on ne pouvait se procurer de nourriture ordinaire en quantité suffisante ; mais maintenant qu’ils étaient dans un pays de champs, de vergers et de vignes, la manne fut retirée.

Nous avons déjà parlé de la loi biblique du surnaturel. Rien n’autorise l’idée d’une dépense prodigue et inutile de puissance surnaturelle. Une loi d’économie, nous pourrions presque dire de parcimonie, règne à côté de l’exercice d’une libéralité sans bornes. Jésus multiplie les pains et les poissons pour nourrir la foule, mais il ne laisse perdre aucun des morceaux qui restent après le repas. Une loi semblable régit l’économie de la prière. Nous n’avons pas le droit de demander que des grâces nous viennent par des voies extraordinaires lorsqu’il est en notre pouvoir de les obtenir par des moyens ordinaires. S’il est en notre pouvoir de nous procurer du pain par notre travail, nous n’osons pas demander qu’il nous soit envoyé directement. Nous ne sommes que trop enclins à faire de la prière de la onzième heure une excuse pour le manque de diligence ou le manque de courage dans ce qui touche à la prospérité de la vie spirituelle. Il se peut que, dans sa grande générosité, Dieu nous bénisse parfois, même quand nous avons fait un usage très insuffisant des moyens ordinaires. Mais nous n’avons aucun droit d’y compter. Nous aimons les méthodes courtes et faciles là où la méthode naturelle serait longue et laborieuse. Mais ici, assurément, nous trouvons à l’œuvre la loi naturelle dans le monde spirituel. Nous ne pouvons attendre la bénédiction de Dieu sans faire un usage diligent des moyens que Dieu a établis.

Plus généralement, cet événement de l’histoire d’Israël, la cessation d’une provision quand une autre entre en vigueur, illustre une grande loi de la providence par laquelle la perte d’une sorte d’avantage est compensée par l’arrivée d’une autre. Dans l’enfance et la première jeunesse, nous dépendons, pour croître en connaissance, des leçons de nos maîtres. Ce qui nous embarrasse, nous le leur soumettons, et ils nous guident à travers la difficulté. S’ils sont sages, ils ne nous diront pas tout, mais ils nous mettront sur la bonne méthode pour trouver. Ils sont toujours là, pour ainsi dire, comme une cour d’appel, et nous avons toujours la satisfaction d’un dernier recours. Mais le temps vient où nous disons adieu à nos maîtres. Heureusement, c’est le temps où le jugement devient sûr de lui, indépendant, pénétrant. Nous sommes rejetés principalement sur nos propres ressources. Et le fait même de devoir compter sur notre propre jugement nourrit et développe l’indépendance, et nous prépare mieux aux responsabilités de la vie. Quand nous devenons des hommes, nous faisons disparaître ce qui était de l’enfant. L’habitude de s’appuyer sur les autres nous garde enfants ; mais s’attaquer aux difficultés telles que nous les trouvons, et chercher à nous frayer un chemin à travers elles et par-dessus elles, fait de nous des hommes. La manne cesse, et nous mangeons les fruits du pays.

Ainsi en est-il de la vie de famille. L’affection qui unit les parents et les enfants, les frères et les sœurs dans la famille est à la fois belle et délicieuse ; et il ne serait pas étonnant que certains souhaitent que leurs relations ne subissent aucune rupture brutale, mais continuent sans changement pendant un temps indéfini. Mais il est rare que Dieu veuille que la vie de famille demeure sans rupture. Souvent l’interruption vient sous la forme la plus brutale et la plus terrible — par la mort du chef de la maison. Et la situation de la famille peut exiger que tous ceux qui sont capables de gagner quelque chose sortent pour accroître les ressources de la famille. C’est souvent un changement pénible et affligeant. Mais du moins il réveille tous ceux qui peuvent faire quelque chose, il les arrache à la tentation d’une vie somnolente et sans but, et il fait souvent ressortir des dons utiles qui font de leur vie une véritable bénédiction. Et il y a d’autres compensations. Quand Sara mourut, Isaac resta le cœur vide ; mais quand Rebecca vint à lui, il fut consolé. Le vide précis que laisse la mort ne sera peut-être jamais entièrement comblé, mais le cœur s’élargit dans d’autres directions, et avec de nouveaux objets d’affection le vide rongeur cesse d’être ressenti avec acuité. À mesure que d’anciens attachements se brisent, de nouveaux se forment peu à peu. Et même dans la vieillesse une loi de compensation intervient souvent ; les enfants et les enfants des enfants apportent de nouveaux intérêts et de nouveaux plaisirs, et les teintes vertes de la jeunesse adoucissent le gris de l’âge.

Puis il y a l’heureuse expérience par laquelle l’arrivée de bénédictions spirituelles compense la perte de biens temporels. Rien d’abord ne paraît plus désolant que la perte de la fortune, la perte de la santé ou la perte de quelque sens corporel principal — comme la vue ou l’ouïe. Mais chez un Milton, la vigueur intellectuelle, l’ardeur patriotique et la sensibilité poétique atteignent leur plus noble élévation, bien que

« La nuée et une obscurité sans fin m’entourent, retranché des joyeux chemins des hommes, et, au lieu du beau livre de la connaissance, n’ayant devant moi qu’un vide universel des œuvres de la nature, effacées et rayées pour moi, et la sagesse, par l’une de ses entrées, entièrement exclue. »

C’est la perte totale de l’ouïe, suite à un accident soudain, qui fait du couvreur John Kitto un orientaliste et un écrivain des plus instructifs et des plus intéressants. Combien de fois une perte temporelle s’est révélée, dans un sens plus élevé, un gain spirituel, toute la biographie chrétienne en témoigne. Ils ne sont pas rares, les exemples comme celui que donne le révérend Charles Simeon, en parlant de quelques aveugles d’Édimbourg qu’il trouva, il y a près d’un siècle, au travail dans une maison de campagne en Écosse : « L’un des aveugles, interrogé sur sa connaissance des choses spirituelles, répondit : “Je n’ai jamais vu avant d’être aveugle ; et je n’ai jamais connu le contentement quand j’avais la vue comme je le connais maintenant que je l’ai perdue ; je puis affirmer en vérité, bien que peu sachent me croire, que je ne changerais à aucun prix ma situation et ma condition présentes contre aucune de celles dont j’ai joui avant d’être aveugle.” Il avait eu la vue jusqu’à vingt-cinq ans, et il était aveugle depuis environ trois ans. »9

9 « Life of Rev. Charles Simeon », p. 125.

Enfin, de tous les échanges qui remplacent d’anciennes provisions, le plus frappant est celui que notre Seigneur a exposé ainsi : « Il vous est avantageux que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, le consolateur ne viendra pas vers vous ; mais, si je m’en vais, je vous l’enverrai. » Si nous pensions la vie, même la vie chrétienne, comme un simple temps de jouissance, fût-ce une jouissance spirituelle, aucune déclaration ne pourrait être plus paradoxale ni plus désagréable. C’est parce que la vie est une école, et parce que ce dont nous avons le plus besoin dans cette école est l’action immédiate de l’Esprit divin sur notre esprit, purifiant, élevant, fortifiant, guidant tout ce qu’il y a de plus profond dans notre nature, que les paroles de notre Seigneur sont vraies. Très précieuse avait été la manne qui cessa quand Jésus partit. Mais plus nourrissant est le blé nouveau dont l’Esprit nous nourrit. Estimons-le grandement tant que nous sommes dans la chair. Nous en connaîtrons le bienfait quand nous entrerons dans la prochaine étape de notre existence. Alors, au sens le plus plein, la manne cessera, et nous mangerons le blé du pays.

Chapitre XI. Le chef de l’armée de l’Éternel

Josué 5.13-15 ; 6.1.

L’opération de la circoncision est terminée, et les hommes sont rétablis ; la fête des pains sans levain a pris fin ; tout honneur a été rendu à ces ordonnances sacrées selon ce que Dieu avait prescrit ; la manne a cessé, et le peuple dépend maintenant du blé du pays, dont, selon toute probabilité, il n’a qu’une provision limitée. Tout montre la nécessité d’agir davantage, mais il est difficile de dire quelle doit être l’étape suivante. Naturellement, ce serait la prise de Jéricho. Mais cela paraît une entreprise digne de Don Quichotte. La ville est entourée d’une muraille, et ses portes sont « fermées et barricadées », verrouillées et étroitement gardées pour empêcher l’entrée d’un seul Israélite. Josué lui-même est dans l’embarras. Aucune communication divine ne lui est encore parvenue, semblable à celle qui lui avait été donnée pour le passage du Jourdain. Voyez-le marcher tout seul « près de Jéricho », aussi près de la ville qu’il peut aller sans danger. L’esprit absorbé dans ses pensées et les yeux fixés à terre, il réfléchit à la situation sans pouvoir l’éclairer, lorsque quelque chose traverse son champ de vision. Il lève les yeux et aperçoit, juste en face de lui, un soldat brandissant son épée.

Un homme moins courageux aurait sursauté, peut-être pris peur. Sa première pensée est que c’est un ennemi. Aucun de ses propres soldats ne se serait aventuré là sans ses ordres, ni n’aurait osé prendre une telle attitude envers son général en chef. Avec la présence d’esprit d’un soldat, au lieu de s’éloigner, il prend une attitude offensive, interpelle ce guerrier et lui demande s’il est ami ou ennemi. S’il est ami, qu’il explique sa présence ; s’il est ennemi, qu’il se prépare au combat. Josué est lui-même un soldat accompli et ne permet à personne d’occuper une position équivoque. « Josué alla vers lui, et lui dit : Es-tu des nôtres ou de nos ennemis ? »

Si l’apparition du soldat fut une surprise, sa réponse à la question dut en être une plus grande encore. « Non, mais je suis le chef de l’armée de l’Éternel, j’arrive maintenant. » Ce « non » écarte l’idée qu’il soit ami ou ennemi au sens ordinaire, mais surtout qu’il soit ennemi. Sa position et sa fonction sont bien plus élevées. Comme chef de l’armée de l’Éternel, il est à la tête, non d’armées humaines, mais de toutes les principautés et puissances des lieux célestes —

« Les puissantes régences des séraphins, et les potentats et les trônes. »

Et maintenant la situation réelle apparaît soudain à Josué. Ce soldat n’est autre que l’Ange de l’alliance, celui-là même qui vint à Abraham sous le chêne de Mamré et qui lutta avec Jacob sur les bords de ce même Jourdain, à Peniel. Josué ne pouvait manquer de se souvenir que, lorsque Dieu menaça de se retirer d’Israël après le péché du veau d’or et d’envoyer quelque ange créé pour le guider à travers le désert, Moïse protesta avec ardeur et mit toute son âme dans cette supplication : « Si tu ne marches pas toi-même avec nous, ne nous fais point partir d’ici. » Il ne pouvait manquer de se rappeler la joie intense de Moïse quand cette supplication fut exaucée : « Je marcherai moi-même avec toi, et je te donnerai du repos. » Il ne pouvait guère y avoir de doute dans son esprit sur l’identité de ce « chef de l’armée de l’Éternel », ni d’hésitation de sa part à lui rendre l’honneur divin dû au Très-Haut. Et puis il dut sentir avec chaleur combien cette apparition était bienveillante et opportune, au moment même où il était dans une si grande perplexité et où son chemin était entièrement obscur. C’était une nouvelle preuve que l’extrémité de l’homme est l’occasion de Dieu. C’était exactement ce qui devait arriver plus tard, quand « la Parole a été faite chair et elle a habité parmi nous », et se trouva si promptement auprès de ses disciples dans tous les temps de leur tribulation. C’était une anticipation de la scène où la barque était si violemment ballottée sur les flots et où Jésus parut avec son : « Silence ! tais-toi. » Ou de ce triste matin, peu après la crucifixion, où, après avoir passé toute la nuit sur le lac sans rien prendre, ils virent venir Jésus, qui remplit leurs filets de la pêche miraculeuse. C’est la vérité qui est devenue si familière à tous ses enfants souffrants et frappés, à toutes les époques de l’histoire de l’Église : quoiqu’il semble se cacher et se tenir au loin dans les temps de détresse, il est en réalité toujours proche, et ne peut jamais oublier sa dernière assurance à son peuple fidèle : « Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. »

Il n’est pas probable que Josué ait trouvé quelque raison de discuter la question que la critique moderne a si ardemment débattue : cet être qui apparaissait alors sous forme humaine était-il réellement l’Éternel ? Et il ne semble pas plus nécessaire pour nous d’en discuter. Il ne paraît y avoir aucune bonne raison de rejeter l’opinion selon laquelle ces théophanies, sans être des incarnations, étaient pourtant des préfigurations de l’incarnation — des indications du mystère qui devait se réaliser plus tard lorsque Jésus naquit de Marie. Si ces apparitions ressemblaient à des incarnations, c’était à des incarnations du type païen, non du type chrétien : des alliances momentanées de l’Être divin avec la forme ou l’apparence humaine, prises seulement pour l’occasion et susceptibles d’être rejetées aussi rapidement qu’elles avaient été prises. Cela pouvait fort bien préfigurer l’incarnation, mais restait bien en deçà de l’incarnation elle-même. L’incarnation chrétienne fut d’un type dont l’esprit païen n’avait jamais rêvé. Que le Fils de Dieu naquît d’une femme, que son corps fût formé dans le sein maternel par le procédé lent mais merveilleux par lequel « tous ses membres étaient inscrits, qui se formaient avant qu’aucun d’eux existât » (Psaumes 139.16), et qu’il se trouvât ainsi dans des relations avec ses semblables qui ne pouvaient être effacées, c’était très merveilleux ; mais le plus merveilleux de tout, c’est que l’humanité une fois prise ne pouvait plus jamais être rejetée, mais que le Fils de Dieu devait continuer d’être le Fils de l’homme, en deux natures distinctes et une seule personne pour toujours. Le fait que tout cela ait eu lieu est bien propre à nous donner une confiance inébranlable dans l’amour et la sympathie de notre Frère aîné. Car il est aussi réellement notre Frère qu’il l’était aux jours de sa chair, et aussi plein de la sollicitude et de l’intérêt attentif que le meilleur des frères aînés porte aux chagrins et aux luttes de ses frères cadets.

On a souvent remarqué comme une circonstance instructive qu’alors, comme en d’autres occasions, l’Ange de l’Éternel apparut sous le caractère le plus adapté à la situation de son peuple. Il apparut comme un soldat, une épée nue à la main. Une longue suite de combats attendait les Israélites avant qu’ils pussent prendre possession de leur pays, et l’épée dans la main de l’Ange était l’assurance qu’il combattrait avec eux et pour eux. C’était aussi une indication claire que, dans le jugement de Dieu, il était nécessaire de recourir à l’épée. Mais ce n’était pas l’épée du guerrier ambitieux qui se jette sur les hommes simplement parce qu’ils sont sur son chemin, ou parce qu’il convoite leurs territoires pour son pays. C’était l’épée judiciaire, exigeant la mort d’hommes qui avaient été jugés pour leurs péchés, longuement avertis, et enfin judiciairement condamnés. L’iniquité des Amoréens était maintenant à son comble. Nous savons quelle sorte de gens habitaient près de Jéricho quatre ou cinq cents ans auparavant, quand les villes de Sodome et de Gomorrhe se dressaient dans la plaine, villes qui déjà alors exhalaient la corruption la plus immonde. Il est vrai que le jugement de Dieu tomba sur ces villes, mais les simples jugements n’ont jamais réformé le monde. La destruction de Sodome et de Gomorrhe fit disparaître pour un temps la souillure la plus immonde, mais elle ne changea ni le cœur ni les mœurs des nations. Il a plu à l’Esprit de Dieu de nous donner un aperçu de l’immondice où l’on était parvenu à cette époque reculée, mais non d’en multiplier les détails ignobles pour une époque ultérieure — après le long intervalle entre Abraham et Josué. Mais nous savons que si Sodome était mauvaise, Jéricho ne valait pas mieux. Le pays dans son ensemble, qui avait maintenant comblé la mesure de son iniquité, ne valait pas mieux. Il n’est pas étonnant que l’Ange portât une épée nue à la main. La patience du Dieu juste était épuisée, et Josué et son peuple étaient les instruments par lesquels le châtiment judiciaire devait être infligé. Le chef de l’armée de l’Éternel avait tiré son épée du fourreau pour montrer que le jugement de ce peuple méchant ne sommeillerait plus.

Ce n’était pas dans cet esprit ni dans cette attitude que l’Ange de l’alliance avait rencontré Jacob, des siècles auparavant, un peu plus haut sur le fleuve, au confluent du Jabbok. Pourtant il y avait beaucoup de ressemblance entre les deux rencontres. Comme Josué maintenant, Jacob était alors sur le point d’entrer dans le pays de la promesse. Comme lui, il avait devant lui un ennemi en possession, qui, dans le cas de Jacob, était résolu à venger le tort de sa jeunesse. Comment vaincre cet ennemi, Jacob ne le savait pas, de même que Josué ne savait pas comment prendre Jéricho. Mais il y avait cette différence entre les deux, que dans le cas de Jacob l’Ange le traita en adversaire, tandis qu’avec Josué il se déclara ami. Cette différence tenait sans doute aux dispositions différentes des deux hommes. Jacob ne semble pas avoir senti que ce n’était qu’au nom de Dieu, par la force de Dieu et sous la protection de Dieu qu’il pouvait entrer en Canaan ; il paraît s’être trop fié à ses propres expédients — surtout au présent magnifique qu’il avait envoyé à son frère. Il devait apprendre la leçon : « Ce n’est ni par la puissance ni par la force, mais c’est par mon esprit, dit l’Éternel. » D’abord Jacob traita son adversaire simplement comme quelqu’un qui lui barrait le chemin ; puis il découvrit son rang divin, et aussitôt il devint l’assaillant et, malgré sa hanche démise, s’accrocha à son adversaire, déclarant qu’il ne le laisserait point aller qu’il ne l’eût béni. Il en est autrement de Josué. Il n’a aucune affaire personnelle à régler avec Dieu avant d’être prêt à avancer dans le pays. Il est dans la perplexité, et l’Ange vient le soulager. Ce n’est ni pour le reprendre ni pour le corriger, mais simplement pour le bénir qu’il est là.

L’apparition de l’Ange marquait un mode particulier de communication avec Josué. Nous avons déjà remarqué que nous ne savons pas de quelle manière les communications de Dieu à son serviteur s’étaient faites auparavant. Cet incident montre que la méthode ordinaire n’était pas celle d’un entretien personnel — c’était probablement celle d’impressions produites surnaturellement dans l’esprit de Josué. Pourquoi donc la méthode change-t-elle maintenant ? Pourquoi cet Ange guerrier se présente-t-il en personne ? Probablement parce que la manière dont Jéricho devait être prise était si extraordinaire que, pour encourager la foi de Josué et du peuple, il fallait employer un mode d’annonce particulier. On aurait pu penser cela inutile après la manifestation de la puissance divine au passage du Jourdain. Mais la constance de la foi n’était pas un trait des Israélites, et telle qu’elle était, elle risquait autant de faiblir après le passage du Jourdain qu’après celui de la mer. Des moyens particuliers furent pris pour la fortifier et la préparer à l’épreuve qui venait. C’était une de ces rares occasions où une visite personnelle de l’Ange de l’alliance était souhaitable. Il fallait quelque chose de visible et de tangible, quelque chose dont on pût parler et que le peuple pût comprendre aisément, et qu’il fût absolument impossible de contester.

Dès que Josué comprit avec qui il s’entretenait, il tomba sur sa face et offrit à son visiteur non seulement l’hommage mais l’adoration, que le visiteur ne refusa pas. Puis vint une question qui montrait un profond respect pour la volonté de son Seigneur et la disposition à faire tout ce qui lui serait dit : « Qu’est-ce que mon seigneur dit à son serviteur ? » Elle ne peut manquer de nous rappeler la question que Saul adressa au Seigneur, encore étendu à terre sur le chemin de Damas : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » Josué soutient avantageusement la comparaison avec Moïse au buisson ardent, non seulement maintenant, mais pendant toute l’entrevue. Il ne prononce aucune parole de protestation, il ne montre aucun signe de mauvaise volonté ou d’incrédulité. Et l’on ne peut dire que les instructions que l’Ange lui donna au sujet de la prise de Jéricho fussent de nature à être facilement acceptées. La marche à suivre semblait, à la sagesse humaine, la sottise même. Selon toute apparence, il n’y avait pas trace d’adaptation des moyens à la fin. Pourtant la disposition de Josué est si admirable qu’il reçoit tout avec une soumission absolue et parfaite. La question « Qu’est-ce que mon seigneur dit à son serviteur ? » est bien loin d’être une simple formule de politesse. C’est un principe premier pour Josué que, lorsque la pensée de Dieu est une fois indiquée, il ne lui reste qu’à obéir. Qui est-il pour oser critiquer les plans de la toute-puissance ? pour proposer de corriger et d’améliorer les méthodes de la sagesse divine ? Toute chose de ce genre serait à la fois absurde et irrévérencieuse. « Que toute la terre craigne l’Éternel ! Que tous les habitants du monde tremblent devant lui ! Car il dit, et la chose arrive ; il ordonne, et elle existe. » « Car ainsi parle le Très-Haut, dont la demeure est éternelle et dont le nom est saint : J’habite dans les lieux élevés et dans la sainteté ; mais je suis avec l’homme contrit et humilié… qui craint ma parole. »

La première réponse à la question « Qu’est-ce que mon seigneur dit à son serviteur ? » est assez remarquable. « Ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est saint. » Les rationalistes ont expliqué cela en disant que c’était un ancien sanctuaire des Cananéens, et donc un lieu saint aux yeux d’Israël ; mais une telle idée n’a pas besoin de réfutation. D’autres pensent que cela signifie que Josué, ayant passé le Jourdain, avait maintenant mis le pied sur le pays promis aux pères, et que pour cette raison le sol était appelé saint. Mais si c’était la raison pour laquelle il devait ôter ses souliers, on voit mal comment il aurait jamais pu être justifié de les remettre. Et quand Dieu appela Moïse du milieu du buisson et lui ordonna de faire la même chose, ce n’était sûrement pas parce que la péninsule du Sinaï était sainte ; c’était parce que Moïse se tenait en la présence immédiate du Dieu saint. Et c’est simplement pour rappeler à Josué la présence divine que cet ordre est donné ; et à peine est-il prononcé qu’il est obéi.

Puis suivent les instructions de Dieu pour la prise de Jéricho. Jamais pareille méthode ne fut proposée à un homme raisonnable, ni plus exposée aux objections et aux réserves de la sagesse mondaine. Aucune disposition de ses forces n’aurait pu prêter davantage à objection que celle que Dieu exigeait de lui. Il devait faire le tour de Jéricho une fois par jour pendant six jours consécutifs, et sept fois le septième jour, les prêtres portant l’arche et sonnant des trompettes, les hommes de guerre marchant devant, et d’autres suivant l’arche, formant une longue file étroite autour de la ville. Nous savons que la ville avait des portes, comme les autres villes fortifiées. Qu’est-ce qui empêchait les hommes de Jéricho de faire une sortie par chacune des portes, de rompre la file d’Israël en tronçons, de les séparer les uns des autres et d’infliger à chacun un affreux carnage ? Une telle marche autour de la ville semble le moyen même d’inviter une attaque meurtrière. Mais c’est l’ordre divin. Et cette opération d’encerclement de la ville doit se faire dans un silence absolu de la part du peuple, sans autre bruit que le son des trompettes jusqu’à ce qu’un signal soit donné ; alors un grand cri doit être poussé, et les murailles de Jéricho doivent s’écrouler à plat sur le sol. Qui aurait trouvé étrange que Josué fût quelque peu ébranlé par des directives si singulières, et que, comme Moïse au buisson, il eût soulevé toutes sortes d’objections et montré la plus grande répugnance à entreprendre l’opération ? La noble qualité de sa foi se montre en ce qu’il ne soulève aucune objection. Après que Dieu a ainsi répondu à sa question : « Qu’est-ce que mon seigneur dit à son serviteur ? », il est tout aussi docile et soumis qu’auparavant. La vraie foi est aveugle à tout, sauf à l’ordre divin. Quand Dieu lui a donné ses ordres, il les communique simplement aux prêtres et au peuple. Il laisse entre les mains de Dieu le développement ultérieur du plan, assuré qu’il ne laissera pas son dessein inaccompli.

Les prêtres et le peuple ne semblent pas non plus avoir fait d’objection de leur côté. Le plan les exposait sans doute à deux choses que les hommes n’aiment pas, le ridicule et le danger. Peut-être le ridicule était-il aussi dur à supporter que le danger. Dieu les protégerait du danger, mais qui les protégerait du ridicule ? Même si, au bout des sept jours, le résultat promis devait se produire, ne serait-il pas dur de devenir pendant toute une semaine la risée des hommes de Jéricho, qui demanderaient tout ce temps s’ils avaient perdu la raison, s’ils s’imaginaient les terrifier jusqu’à la reddition par le son de leurs cornes de bélier ? Combien souvent, surtout chez les jeunes, trouvons-nous dans cette crainte du ridicule le plus grand obstacle à la fidélité chrétienne ? Et même lorsqu’ils ont la plus forte conviction que bientôt le rire, si l’on peut parler de rire en pareil cas, se retournera contre leurs persécuteurs, et qu’on verra clairement quels sont les hommes que le Roi veut honorer, quelle souffrance le ridicule cause-t-il pour un temps, et combien souvent les jeunes trahissent-ils Christ plutôt que de l’endurer ? D’autant plus remarquable est la fermeté des prêtres et du peuple en cette occasion. Nous ne pouvons penser que cela fût dû simplement et uniquement à leur loyauté envers le chef auquel ils venaient de jurer fidélité. Nous ne pouvons que croire qu’une foi personnelle animait beaucoup d’entre eux, la même foi que celle de Josué lui-même. Leur formation et leurs épreuves au désert n’avaient pas été vaines ; l’intervention manifeste de Dieu dans la défaite de Sihon et d’Og avait pénétré dans leur cœur ; le passage miraculeux du fleuve avait rendu Dieu très proche d’eux ; et ce fut sans doute, dans une large mesure, leur conviction que celui qui avait commencé pour eux l’œuvre de conquête la mènerait jusqu’au bout, qui valut à l’annonce de Josué l’assentiment unanime et le soutien cordial des prêtres comme du peuple.

Et de là vient aussi que, dans le onzième chapitre de l’épître aux Hébreux, la chute des murailles de Jéricho est expressément attribuée à la foi : « C’est par la foi que les murailles de Jéricho tombèrent, après qu’on en eut fait le tour pendant sept jours » (v. 30). L’acte de foi consistait dans la conviction que Dieu, qui avait prescrit la méthode d’attaque, si insensée qu’elle parût, la mènerait infailliblement à bonne fin. Ce n’était pas seulement la foi de Josué, mais la foi des prêtres et la foi du peuple qui brillaient dans cet événement. La foi repoussait l’idée que l’ennemi ferait une sortie et romprait leurs rangs ; elle triomphait du mépris et du ridicule qui seraient certainement déversés sur eux ; elle savait que Dieu avait donné les directives, et elle était convaincue qu’il mènerait tout à une issue triomphante. Jamais le thermomètre spirituel n’était monté si haut en Israël, et rarement il monta si haut à aucune période ultérieure de son histoire. Cette semaine singulière, passée à faire le tour de Jéricho encore et encore, fut l’une des plus remarquables qu’on ait jamais connues ; le peuple était près du ciel, et la grâce et la paix du ciel semblent avoir reposé sur son cœur.

Nous parlons parfois d’« âges de foi ». Il y a eu des temps où la disposition à croire à l’invisible, à la présence et à la puissance de Dieu, et au succès certain, en fin de compte, de tout ce qui se fait dans l’obéissance à sa volonté, a dominé des communautés entières et conduit à une merveilleuse mesure de sainte obéissance. Telle fut cette époque de Josué. Nous ne pouvons pas dire, en pensant à nous-mêmes, que le temps présent soit un âge de foi. C’est plutôt, pour la masse, un âge où le séculier, le visible, le présent dominent l’esprit des hommes. Pourtant nous ne sommes pas privés d’exemples magnifiques de foi. L’entreprise missionnaire qui envisage la conquête du monde entier pour Christ, parce que Dieu a donné à son Messie les nations pour héritage et les extrémités de la terre pour possession, et qui attend le jour où cette promesse sera accomplie à la lettre, est un fruit de la foi. Et le don empressé de tant de jeunes vies pour l’évangélisation du monde, comme missionnaires, enseignants, médecins hommes et femmes, est une preuve éclatante que la foi n’est pas morte parmi nous. Plût à Dieu seulement que ce fût une foi qui pénétrât toute la communauté — princes, prêtres et peuple — et qu’il y eût parmi nous, dans l’attaque des forteresses du péché et de Satan, une harmonie aussi grande que dans l’armée d’Israël quand le peuple, d’un seul cœur et d’une seule espérance, sortait jour après jour pour faire le tour des murailles de Jéricho !

Chapitre XVIII. La ruse des Gabaonites

Josué 9.

Nous reprenons maintenant le fil de l’histoire, interrompu par le récit de ce qui se passa à Ébal et à Garizim. Nous apprenons par le témoignage de Rahab de Jéricho, rendu aux espions (2.9), que la terreur d’Israël avait fait défaillir le cœur des habitants du pays, et que la renommée de tout ce que l’Éternel avait fait pour eux les avait entièrement paralysés. Mais quand l’armée d’Israël entra effectivement dans la Palestine occidentale et commença sa conquête par la destruction de Jéricho et d’Aï, les habitants semblent avoir repris courage et commencé à examiner ce qui pouvait être fait pour se défendre. Il est très probable qu’ils trouvèrent un encouragement considérable dans ce qui était arrivé à Aï. On avait vu là qu’Israël n’était pas invincible. Si insignifiante que fût Aï, ses habitants avaient pu repousser avec grand succès la première attaque des Israélites. Et bien qu’ils eussent été détruits lors de la seconde, ce ne fut que par l’effet combiné d’une ruse et d’une force écrasante. La puissance surnaturelle sous laquelle Jéricho était tombée ne s’était pas montrée à Aï, et pourrait ne pas intervenir à l’avenir. Il restait donc une chance aux Cananéens s’ils s’unissaient et agissaient de concert. On prit donc des mesures en vue d’une telle union. Les rois ou chefs qui occupaient les collines, ou le plateau central du pays ; ceux des vallées, dispersées entre les montagnes ; et ceux qui occupaient la Schéphéla, ou plaines maritimes de la Philistie, de Saron et de la Phénicie — toutes les nations comprises sous les noms bien connus de Héthiens, Amoréens, Cananéens, Phéréziens, Héviens et Jébusiens — formèrent une ligue défensive et se préparèrent à opposer à Josué et aux Israélites une résistance déterminée. La nouvelle de la confédération fit sans doute trembler quelques cœurs timides dans le camp d’Israël, mais elle ne causa aucune inquiétude sérieuse à Josué et à tous les hommes de foi qui, comme lui, étaient assurés que l’Éternel était avec eux.

Il y eut cependant une communauté indigène qui résolut de suivre une autre voie. Les Gabaonites étaient une branche de la race des Héviens, habitant la ville de Gabaon et quelques autres villes importantes du grand plateau central du pays. Gabaon correspond sans aucun doute aujourd’hui au village d’El-Djib, situé à peu près à mi-chemin entre Jérusalem et Béthel, à quatre ou cinq milles de l’une et de l’autre. Le Dr Robertson décrit El-Djib comme situé dans une belle plaine d’une étendue considérable, sur une colline ou une crête oblongue formée de couches de calcaire qui s’élèvent comme par degrés réguliers au-dessus de la plaine. Aux jours de Josué, c’était un lieu de grande importance, une ville royale, qui avait sous sa juridiction les villes de Beéroth, de Kephira et de Kirjath-Jearim. Ses habitants n’étaient pas d’humeur à combattre Josué. Ils avaient assez de foi pour comprendre quel en serait le résultat inévitable, et en cela ils avaient raison, et les rois confédérés avaient tort. D’un autre côté, ils n’étaient pas disposés à une reddition honnête et sans condition. Ils savaient probablement que les ordres sous lesquels Josué agissait l’appelaient à détruire tous les peuples du pays, et ils n’avaient aucune assurance qu’étant des nations vouées à la destruction, une soumission ouverte leur sauverait la vie. Ils résolurent donc de procéder par ruse. Une délégation fut chargée de se rendre auprès de Josué à son camp de Guilgal, comme si elle était formée d’ambassadeurs d’un pays lointain, et de lui représenter d’un ton pieux qu’ils étaient venus de loin « sur le renom de l’Éternel, ton Dieu ; car nous avons entendu parler de lui, de tout ce qu’il a fait en Égypte, et de la manière dont il a traité les deux rois des Amoréens au-delà du Jourdain, Sihon, roi de Hesbon, et Og, roi de Basan ». Ils venaient avec le désir de témoigner leur respect au peuple dont le Dieu était si puissant, et d’obtenir, quoique éloignés, de vivre en paix avec lui. Puis ils présentèrent, pour ainsi dire, leurs lettres de créance : les vieux sacs, les outres desséchées, le pain moisi qu’ils avaient apportés, et les souliers raccommodés à leurs pieds et les vêtements en lambeaux qui attestaient la grande longueur de leur voyage. « Ces vieux Gabaonites, dit “The Land and the Book”, agirent en effet “avec ruse” envers Josué. Rien ne pouvait être mieux calculé pour tromper que leurs artifices. J’ai souvent pensé que leurs ambassadeurs, tels que les décrit le récit, offrent à un peintre l’un des plus beaux groupes qu’on puisse imaginer : avec leurs vieux sacs sur leurs pauvres ânes ; leurs outres de peau de chèvre, rapiécées et racornies au soleil, vieilles, déchirées et recousues ; de vieux souliers raccommodés à leurs pieds ; de vieux vêtements en lambeaux et crottés, avec du pain sec et moisi — l’image même d’une caravane épuisée par un trop long voyage, venue de très loin. Il est impossible de rendre sur le papier l’aspect comique d’une telle compagnie. Il n’est pas étonnant qu’après avoir goûté leurs provisions moisies et regardé leur accoutrement sali et usé par le voyage, Josué et les anciens aient été trompés, d’autant plus qu’ils ne prirent pas le temps de consulter la bouche de l’Éternel. »

Ce fut justement la perfection du déguisement qui fit tomber la garde de Josué et des hommes d’Israël. Car d’abord l’idée leur vint que les étrangers pouvaient être des voisins, et donc des nations qu’ils étaient appelés à détruire. Mais, à un examen plus attentif, cela parut hors de question ; la supposition parut même si absurde qu’on ne jugea guère convenable de porter l’affaire devant l’Éternel. C’est clair comme le jour, devaient raisonner Josué et les anciens ; la preuve de ce qu’ils disent est indiscutable ; ce n’est pas un cas embarrassant qui nous oblige à aller à Dieu ; nous pouvons assurément faire usage de notre bon sens et faire alliance avec ces hommes venus de si loin. Dans peu de temps ils seront de retour dans leur pays, bien au-delà de nos frontières, et le seul effet de leur visite et de notre alliance sera un nouvel hommage au nom et à la puissance de l’Éternel, un nouveau témoignage de sa présence avec nous, et un nouveau gage qu’il nous mènera au succès dans l’entreprise où nous sommes engagés. Et quand les rois confédérés qui se liguent maintenant contre nous apprendront que ce peuple lointain est venu à nous pour se concilier notre faveur, ils seront frappés d’une nouvelle terreur et seront d’autant plus facilement soumis.

Nous voyons en tout cela l’esprit simple et sans méfiance d’hommes qui ont passé leur vie dans le désert. Quant aux Gabaonites, il y avait dans leur esprit un mélange de bien et de mal. Ils nous rappellent dans une certaine mesure la femme atteinte d’une perte de sang. Chez elle il y avait certainement de la foi, mais avec la foi une superstition extraordinaire. Chez les Gabaonites il y avait de la foi — la croyance qu’Israël était sous la protection d’une puissance divine remarquable, sous une promesse divine dont même Balaam avait tout récemment reconnu la vérité : « Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront. » Un sentiment religieux était sans aucun doute au fond de cette démarche. On voyait en jeu un grand Être divin, qui était du côté d’Israël et contre ses ennemis, et avec qui il ne fallait pas plaisanter. Mais dans leur manière de s’assurer qu’ils échapperaient aux effets de son déplaisir, la superstition la plus grossière apparut. Ils devaient atteindre leur but par la tromperie. Ils devaient l’amener à les favoriser plus que leurs voisins par un système élaboré de fraude, par un tissu de mensonges, par une fausseté sans mélange. Quelle étrange conception de Dieu ! Quel aveuglement à ses attributs les plus élevés — sa sainteté et sa vérité ! Quelle étonnante folie de supposer qu’ils pourraient s’assurer sa bénédiction par des actes propres à provoquer son plus grand déplaisir ! Quel misérable Dieu les hommes se façonnent quand ils le revêtent simplement de la toute-puissance, ou peut-être le supposent mû par des caprices, des préjugés et des préférences comme l’homme fragile, mais omettent de le revêtir de sa plus haute gloire — oublient que « la justice et l’équité sont la base de ton trône, la bonté et la fidélité sont devant ta face ».

La conduite de ces hommes était d’autant plus étrange qu’il était impossible qu’ils ne fussent pas bientôt découverts. Et il était fort possible qu’une fois découverts, ils fussent traités plus sévèrement que jamais. Il est vrai que Josué, quand il découvrit leur complot, n’agit pas ainsi ; il agit selon un sentiment de l’honneur élevé, peut-être erroné ; mais ils n’avaient aucun droit d’y compter. La timidité est une mauvaise conseillère. Tout ce qu’elle peut faire, c’est tourner le coin suivant. La vraie foi, reposant sur la vérité éternelle, agit pour l’éternité. La vraie foi est souvent aveugle, mais dans les plus profondes ténèbres elle sait qu’elle est sur la bonne voie et sous la conduite de la lumière éternelle. La foi aveugle est très différente de la peur aveugle. La foi tient bon dans la pleine attente de la délivrance ; la peur tremble et trébuche, dans la crainte perpétuelle d’être démasquée et humiliée.

« La langue fausse n’est que pour un instant » ; et la fraude des Gabaonites vécut juste trois jours. Alors Josué découvrit que les Gabaonites habitaient tout près. Mais auparavant, il avait fait la paix avec eux et conclu une alliance pour leur laisser la vie, et les princes de l’assemblée l’avaient confirmée par un serment. Rien n’aurait pu être plus irritant que de découvrir qu’ils avaient été dupés et escroqués. C’est toujours une expérience très amère de découvrir que notre confiance a été mal placée. Des hommes que nous croyions dignes de confiance, et que nous avions recommandés à d’autres comme tels, se sont révélés des fripons. C’est dur à supporter, car nous nous sommes engagés envers nos amis dans cette affaire. Que penseraient maintenant Josué et son peuple du prétendu hommage au Dieu d’Israël, et de l’impression qu’on espérait produire sur les rois confédérés ? Devant tous les habitants de Canaan, lui et son peuple étaient bernés, humiliés. Pas un homme dans tout le pays qui ne se divertît à leurs dépens. Pourtant ce n’était même pas le pire. Ils s’étaient rendus coupables d’excès de confiance et de négligence des moyens qui étaient entre leurs mains ; ils avaient négligé de prendre conseil de leur Dieu. Ils s’étaient fiés à leur propre cœur quand ils auraient dû chercher la direction d’en haut. Le malheur était leur propre ouvrage ; ils étaient seuls à blâmer.

Nous ne pouvons que respecter la manière dont Josué et les princes agirent quand ils découvrirent la fraude. Il aurait pu être légitime de répudier l’alliance pour la raison qu’elle avait été consentie sur de fausses représentations. Elle avait été faite sur l’affirmation que les Gabaonites venaient d’un pays lointain, et quand on vit que c’était entièrement faux, il y aurait eu une raison honorable de répudier l’accord. Mais Josué ne profita pas de cette échappatoire. Lui et les princes avaient un tel respect pour la sainteté d’un serment que, même lorsqu’ils découvrirent qu’ils avaient été grossièrement trompés, ils ne voulurent pas revenir sur lui. Il semble que ce soient les princes qui prirent cette position, et ils le firent contre l’assemblée (v. 18). Le fait que le nom de l’Éternel, le Dieu d’Israël, avait été invoqué dans le serment prêté aux Gabaonites les obligeait à s’en tenir à l’accord. C’est un bon signe de leur esprit qu’ils fussent si jaloux de l’honneur de leur Dieu et de la sainteté de leur serment. Ils sortirent de cette affaire avec plus d’honneur que nous ne l’aurions attendu. Les intérêts personnels furent subordonnés à des considérations plus élevées. Ils appliquèrent cette grande règle de la vraie religion : avant tout et par-dessus tout rendre « gloire à Dieu dans les lieux très hauts ».

Mais si la vie des Gabaonites fut épargnée, ce fut tout. Ils devaient être réduits à une sorte d’esclavage — être « coupeurs de bois et porteurs d’eau pour l’assemblée et pour l’autel de l’Éternel ». L’expression est devenue proverbiale pour désigner une vie de corvée, mais peut-être ne saisissons-nous pas toute la portée des termes. « Cela me fut vivement rappelé, dit l’auteur de “The Land and the Book”, par de longues files de femmes et d’enfants (près d’El-Djib) portant sur la tête de lourds fagots de bois.... C’est la corvée la plus dure, et ma compassion a souvent été éveillée en faveur des pauvres femmes et des enfants qui apportent chaque jour des charges de bois à Jérusalem depuis ces mêmes montagnes des Gabaonites. Porter de l’eau est aussi très pénible et fatigant. Les sources sont loin, dans des ouadis profonds aux pentes escarpées, et mille fois j’ai vu les faibles et les jeunes gravir en chancelant de longs et pénibles chemins avec de grandes jarres d’eau sur la tête. C’est le travail des esclaves, et des très pauvres, dont la condition est pire encore. Parmi les pathétiques lamentations de Jérémie, il n’y a rien de plus touchant que ceci : “Les jeunes hommes ont porté la meule, les enfants chancelaient sous des fardeaux de bois” (5.13). Moudre au moulin à bras est un travail bas et servile, confié aux esclaves femmes, et donc absolument humiliant pour les jeunes hommes d’Israël. Et les tendres enfants de Sion tombant sous les charges de bois dur et rugueux, le long des sentiers de montagne ! Hélas ! “c’est pour cela que je pleure, que mes yeux fondent en larmes ; car il s’est éloigné de moi, celui qui me consolerait, qui ranimerait ma vie. Mes fils sont dans la désolation, parce que l’ennemi a triomphé.” »

Sur l’histoire ultérieure de Gabaon et des Gabaonites, nous trouvons quelques indications dans l’Ancien Testament, mais aucune dans le Nouveau. À une époque il y eut un sanctuaire à Gabaon, même après que l’arche eut été transportée sur la montagne de Sion ; car ce fut à Gabaon que Salomon offrit son grand sacrifice de mille holocaustes et eut ce songe remarquable où, en réponse à l’offre divine de choisir un don, il choisit la sagesse de préférence à tout autre (1 Rois 3.4 et suiv.). Mais la réapparition la plus remarquable des Gabaonites dans l’histoire se situe sous les règnes de Saül et de David. Pour une raison inconnue, et probablement de manière tout à fait injuste, Saül en avait fait mourir quelques-uns. Et sous le règne de David, probablement au début, quand une suite de famines désola le pays et qu’on chercha à en connaître la cause, la réponse de l’oracle fut : « C’est à cause de Saül et de sa maison sanguinaire, parce qu’il a fait périr les Gabaonites. » Et ce fut pour venger ce massacre injuste que sept descendants de Saül furent mis à mort, à l’occasion où Ritspa, mère de deux d’entre eux, montra une affection si remarquable en gardant leurs corps contre les bêtes et les oiseaux de proie. Il est possible que même après la captivité de Babylone quelques Gabaonites aient survécu sous leur ancien nom, car il est dit dans Néhémie que parmi ceux qui réparèrent la muraille de Jérusalem se trouvaient « Melathia, le Gabaonite, Jadon, le Méronothite, et les gens de Gabaon et de Mitspa » (3.7). Seulement, on ne sait si Melathia était de la vieille souche gabaonite ou un Israélite dont Gabaon était la ville. Tant que les anciens Gabaonites subsistèrent, ils semblent avoir eu un sort misérable, et ils ont pu souvent se poser la question : Notre fraude nous a-t-elle apporté quelque bien réel ? La vie vaut-elle la peine d’être vécue ?

Se passe-t-il jamais parmi nous quelque chose qui ressemble à cette fraude des Gabaonites ? Pour répondre, demandons d’abord ce que signifient les fraudes pieuses. Ne sont-ce pas des actes où l’on recourt à la fraude pour atteindre ce qu’on suppose être des fins religieuses ? À supposer que la fraude des Gabaonites n’eût pas un objet religieux mais séculier — leur délivrance de l’épée de Josué —, ils prétendaient néanmoins, en la pratiquant, honorer Dieu. Le propre de la superstition est d’abaisser à la fois les attributs intellectuels et moraux de Dieu. Elle prétend souvent que les actes les plus frivoles, la prononciation de mots mystérieux ou l’accomplissement de gestes insensés, ont sur Dieu un pouvoir tel qu’ils produisent certains résultats souhaités. Plus souvent encore elle tient que la cruauté, le mensonge, l’injustice et d’autres crimes, s’ils servent des fins religieuses ou ecclésiastiques, sont agréables aux yeux de Dieu. Y a-t-il rien de plus véritablement odieux que cette séparation de la religion d’avec la morale et l’humanité — cette affirmation que la fraude et d’autres actes immoraux ont de la valeur devant Dieu ? Comment une chose peut-elle être un véritable gain religieux pour un homme, comment peut-elle être autre chose que désastreuse au dernier degré, si elle développe un esprit frauduleux, si elle pervertit sa nature morale, si elle approfondit et intensifie le désordre moral de son cœur ? Si les hommes voyaient « la beauté de la sainteté », « la beauté de l’Éternel », ils ne pourraient jamais se résoudre à de si misérables distorsions. C’est un pur blasphème de supposer que Dieu puisse s’abaisser ainsi. C’est se dégrader soi-même que d’imaginer que tout ce qu’on peut gagner par de tels moyens pourrait compenser ce qu’on perd, ou la culpabilité encourue par une telle méchanceté.

Et cela suggère une pensée plus large — l’effroyable erreur de calcul que font les hommes chaque fois qu’ils recourent à la fraude dans l’espoir d’en tirer profit. Pourtant, quelle pratique est plus commune ? La question est : Est-ce vraiment payant ? Est-il payant, par exemple, de tricher aux cartes ? N’avons-nous pas vu récemment quel châtiment rapide et terrible cela peut amener, au point de nous faire éprouver pour le coupable ce que nous aurions pu éprouver pour Caïn ? Est-il payant pour le marchand de tromper sur la qualité de ses marchandises ? Ne finit-on pas par savoir qu’on ne peut lui faire confiance, et ce soupçon ne lui fait-il pas perdre à la longue plus qu’il ne lui rapporte ? Est-il payant pour le prédicateur de prêcher le sermon d’un autre comme le sien ? Ou, pour varier l’illustration : quand un homme a séduit une jeune fille par de fausses promesses, puis l’abandonne ; ou quand il lui cache qu’il est déjà marié à une autre ; ou quand il se contient pour un temps afin de lui cacher son mauvais caractère, ou ses habitudes de débauche, ou sa soif de boisson forte, cela paie-t-il à la fin ? La question n’est pas : Réussit-il dans son objectif immédiat ? mais : Comment l’affaire finit-elle ? Est-ce une pensée confortable pour un homme que d’avoir brisé un cœur confiant, d’avoir apporté la misère dans un foyer heureux, d’avoir rempli la vie de quelqu’un de lamentations, de plaintes et de gémissements ? Nous ne pensons pas seulement à la vie future, où tant de torts seront mis en lumière, et où tant d’hommes et de femmes devront maudire l’aveuglement qui fit de la fraude leur amie et du mal leur bien. Nous pensons au bonheur présent de ceux qui vivent dans une atmosphère de fraude et qui en adorent chaque jour l’autel. De telles âmes désordonnées peuvent-elles connaître quelque chose de la paix véritable et de la joie solide ? Chez certains d’entre eux, n’y a-t-il pas des moments occasionnels de lucidité, où ils pensent à ce pour quoi la vie leur a été donnée, et comparent leurs artifices égoïstes et sans cœur avec la carrière de ceux qui agissent avec vérité et vivent pour faire le bien ? Amer, très amer est le sentiment que fait naître ce contraste. Il est amer de penser combien on est indigne de la société des honnêtes gens ; que le maître qu’on sert est le père du mensonge ; et que, même quand ce maître accorde un succès momentané, c’est au prix de tout respect de soi et de toute conscience pure, et avec un sombre pressentiment de la colère dans la vie à venir.

Toutes les nations orientales ont la réputation d’être trompeuses ; mais en vérité on peut dire que cette mauvaise herbe prospère dans tout sol où elle n’a pas été arrachée par un christianisme vivant. Mais si elle est particulièrement caractéristique des nations orientales, n’est-il pas remarquable qu’elle soit si constamment reprise dans la Bible, bien que ce livre soit issu d’un sol oriental ? Sans doute le récit biblique abonde-t-il en exemples de tromperie, mais sa voix est toujours contre eux. Et ses exemples sont toujours instructifs. Satan ne gagna rien à tromper nos premiers parents. Jacob fut bien puni d’avoir trompé Isaac. La manière dont David induisit en erreur le souverain sacrificateur quand il fuyait Saül entraîna finalement le massacre de toute la famille sacerdotale. Ananias et Saphira firent une expérience terrible quand ils mentirent au Saint-Esprit. D’un bout à l’autre de la Bible, on voit que les lèvres fausses sont en horreur à l’Éternel, mais que ceux qui agissent avec vérité lui sont agréables. Et quand notre Seigneur béni vient nous montrer la vie parfaite, combien il est exempt de la moindre souillure ou trace de tromperie ! Combien toute sa vie et tout son caractère sont admirablement transparents ! Aucun petit enfant au sourire honnête et au visage ouvert ne fut jamais plus sans artifice. À la lumière de cet exemple parfait, qui d’entre nous ne rougit de ses fautes — de nos nombreux efforts pour cacher ce que nous avons fait, pour paraître meilleurs que nous n’étions, pour sembler plaire à Dieu quand nous nous plaisions à nous-mêmes, ou viser la gloire de Dieu quand nous consultions en réalité nos propres intérêts ? Nous est-il possible d’être jamais dignes d’un tel Seigneur ? D’abord, assurément, nous devons aller à sa croix et, déplorant toute notre indignité, chercher à être acceptés par son œuvre accomplie. Puis puiser dans sa plénitude, grâce pour grâce ; obtenir, par l’Esprit qui habite en nous, cet élixir de vie qui fera couler dans nos âmes un sang plus pur et nous rendra semblables à celui dont son fidèle apôtre a écrit : « Lui qui n’a point commis de péché, et dans la bouche duquel il ne s’est point trouvé de fraude. »

Chapitre XIX. La bataille de Beth-Horon

Josué 10.

Parmi la vaste confédération de tous les chefs cananéens contre Josué et son peuple, rapportée au début du chapitre 9, un plus petit nombre, conduit par Adoni-Tsédek, entreprit la tâche particulière de châtier les Gabaonites, qui non seulement avaient refusé de se joindre à la confédération, mais, à ce que l’on pensait, s’étaient rendus à Josué avec bassesse et trahison. Il est intéressant de trouver le roi de Jérusalem, Adoni-Tsédek, portant un nom si semblable à celui de Melchisédek, roi de Salem, au temps d’Abraham. Sans doute, depuis l’époque de Jérôme, certains ont nié que le Salem de Melchisédek fût Jérusalem. Mais la grande masse des opinions est en faveur de l’identité des deux lieux. Melchisédek signifie roi de justice ; Adoni-Tsédek, seigneur de justice ; c’est en substance la même chose. C’était un nom frappant pour un souverain, et il est remarquable qu’il se soit maintenu si longtemps, bien qu’au temps d’Adoni-Tsédek sa signification eût probablement été oubliée. Jérusalem n’était qu’à cinq milles au sud de Gabaon ; les quatre autres capitales, dont les chefs se joignirent à l’expédition, étaient plus éloignées. Hébron, à dix-huit milles au sud de Jérusalem, était mémorable dans l’histoire des patriarches comme la demeure d’Abraham et le lieu de sépulture de sa famille ; Jarmuth, à peine mentionnée dans l’histoire ultérieure, est aujourd’hui représentée par Yarmouk, à six milles de Jérusalem ; Lakis, dont l’Écriture fait souvent mention, est probablement représentée par Oum Lakis, à environ quinze milles au sud-ouest de Jérusalem ; et Églon par Adjlan, un peu plus à l’ouest. Les cinq petits royaumes embrassaient la plus grande partie du territoire connu plus tard comme celui de la tribu de Juda, et ils devaient être bien plus que de taille à se mesurer avec Gabaon. Leurs chefs sont appelés « les cinq rois des Amoréens », mais cela n’implique pas qu’ils fussent exclusivement de race amoréenne, car « Amoréen », comme « Cananéen », s’emploie souvent de manière générique pour désigner l’ensemble des habitants (comme en Genèse 15.16). Les cinq chefs étaient si près de Gabaon qu’il était tout naturel pour eux d’entreprendre cette expédition. Sans doute estimaient-ils qu’en faisant alliance avec Josué, les Gabaonites avaient fortifié ses mains et affaibli celles de ses adversaires ; ils avaient rendu la résistance à Josué plus difficile pour la confédération, et méritaient donc d’être châtiés. Tourner leurs armes contre Gabaon, alors qu’ils avaient Josué sur les bras, était probablement une démarche peu sage ; mais, vu leurs ressources, la tâche devait sembler très facile. Gabaon ne jouissait en rien de cet appui d’une grande Puissance invisible qui rendait Josué si redoutable ; ils étaient loin de se douter que Josué viendrait au secours de ses nouveaux alliés et, avec l’aide de Dieu, leur infligerait une défaite écrasante. « L’Éternel renverse les desseins des nations, il anéantit les projets des peuples ; les desseins de l’Éternel subsistent à toujours, et les projets de son cœur, de génération en génération. »

La situation était très grave pour les Gabaonites. Comme Gabaon était situé si près de Jérusalem et des villes des autres confédérés, il est probable que l’apparition de l’ennemi devant ses murailles fut le premier, ou presque le premier, avertissement de l’attaque qui venait. Dans leur détresse, ils envoyèrent implorer le secours de Josué, et les termes dans lesquels ils le supplièrent de ne pas perdre un instant, mais de venir à eux en toute hâte, montrent l’urgence de leur danger. Faire appel à Josué, après leur fraude honteuse, était déjà de la présomption, à moins — ce qui est très peu probable — que le traité conclu entre eux n’eût promis une protection contre les ennemis. Si Josué avait été d’une nature mesquine, il se serait réjoui en secret de leur détresse, et se serait félicité d’être maintenant débarrassé de ces Gabaonites sans peine de sa part. Mais la même générosité qui avait refusé de tirer parti de leur fraude lorsqu’elle fut découverte se manifesta en ce temps de leur besoin. Josué campait à Guilgal, sur les bords du Jourdain ; car les arguments qui supposent qu’il se trouvait dans un autre Guilgal ne s’accordent pas avec les termes employés dans le récit (par exemple, verset 9 : « il monta de Guilgal toute la nuit »). De Guilgal à Gabaon, la distance est de plus de vingt milles, et une grande partie du chemin est escarpée et difficile.

Encouragé par l’assurance de la protection divine et favorisé par le clair de lune, Josué, par un acte merveilleux de cran et d’énergie, monta pendant la nuit, atteignit Gabaon au matin, tomba sur l’armée des rois coalisés, peut-être alors qu’il faisait encore nuit, et la mit complètement en déroute. Il aurait été naturel que les armées en déroute se dirigent vers Jérusalem, à cinq milles seulement, par la route du sud ; mais soit Josué occupait cette route, soit elle était trop difficile pour une retraite. Le chemin par lequel ils se retirèrent, allant vers l’ouest depuis Gabaon, est soigneusement décrit. D’abord ils prirent le chemin « qui monte à Beth-Horon ». Dès qu’ils eurent traversé la plaine de Gabaon, ils gravirent une pente douce menant vers Beth-Horon le haut, puis s’enfuirent par le défilé bien connu qui descend à travers les deux Beth-Horon, le haut et le bas, se dirigeant vers Jarmuth, Lakis et d’autres villes au pied des collines. Au cours de leur descente, une tempête de grêle les surprit, l’une de ces tempêtes terribles qui nous semblent à peine croyables, mais qui sont abondamment attestées dans l’Antiquité comme de nos jours, et « ceux qui périrent par les pierres de grêle furent plus nombreux que ceux qui furent tués avec l’épée par les enfants d’Israël ». Les Israélites, épuisés sans doute par leur marche de nuit et leurs efforts du matin, semblent avoir été distancés par l’armée en fuite, et avoir ainsi échappé à l’averse de grêle. Lorsque les cinq rois, qui avaient dû fuir à pied, atteignirent Makkéda au pied des montagnes, ils ne purent aller plus loin et se cachèrent dans une caverne. En passant, Josué en fut informé, mais, ne voulant pas arrêter la poursuite des fuyards, il fit rouler de grosses pierres à l’entrée de la caverne, enfermant ainsi les rois comme dans une prison, et y laissant sans doute une garde. Puis, quand la poursuite eut été menée jusqu’aux portes mêmes des villes fortifiées, il revint à la caverne. On fit sortir les cinq rois, et les chefs de l’armée d’Israël mirent le pied sur leur cou. Les rois furent mis à mort, et leurs corps pendus à des arbres jusqu’au soir.

Ensuite Josué attaqua les principales villes des confédérés, et prit successivement Makkéda, Libna, Lakis, Églon, Hébron et Debir. Il n’est rien dit de la prise de Jérusalem ; il ressort même de l’histoire ultérieure que la forteresse de Jérusalem, sur la montagne de Sion, resta aux mains des Jébusiens jusqu’au temps de David. Beaucoup d’habitants purent échapper à la destruction, mais, pour l’essentiel, Josué était désormais en possession de toute la partie méridionale du pays, du Jourdain à l’est jusqu’aux frontières des Philistins à l’ouest, et de Gabaon au nord jusqu’au désert au sud. Il ne semble pas cependant qu’il en ait gardé la pleine possession ; pendant qu’il était occupé dans d’autres parties du pays, les habitants revinrent et réoccupèrent leurs villes. La clémence de Josué, qui ne détruisit pas les habitants, fut la source de bien des difficultés futures.

Dans toute l’histoire ultérieure du pays, on se souvint de la victoire de Gabaon, et à juste titre, comme de l’une des plus mémorables qu’on eût jamais connues. Pour la promptitude, l’élan et l’audace, aucun événement de ce genre ne l’éclipsa jamais ; tandis que la force de l’armée confédérée, l’entièreté de sa défaite et le pittoresque de toute la situation fournissaient sans cesse matière à émerveillement et à joie. De plus, la main de Dieu s’était manifestée de manière éclatante de plus d’une façon. La tempête de grêle qui fit de tels ravages fut attribuée à sa main bienveillante, mais un signe bien plus mémorable de son intérêt et de son appui fut le miracle qui arrêta le mouvement du soleil et de la lune, afin qu’Israël victorieux eût le temps d’achever son œuvre. Et après la victoire, la prise des villes fortifiées devint relativement facile. Le reste qui avait échappé ne pouvait avoir le cœur de les défendre. Josué a dû sourire du sort de ces « villes fortifiées jusqu’au ciel » qui avaient tant effrayé ses frères, les espions, lorsqu’ils étaient montés pour examiner le pays. Et en les voyant céder l’une après l’autre à son armée, comme si leur protection s’était réellement retirée d’elles, il a dû ressentir avec une gratitude nouvelle la fidélité et la bonté de l’Éternel, et prier ardemment que ni sa foi ni celle de son peuple ne défaillent jamais jusqu’à ce que toute la campagne fût menée à son terme.

À certains égards, cette victoire a une signification particulière. En premier lieu, elle eut une influence capitale sur le succès de toute l’entreprise ; sa soudaineté, son caractère complet, sa grandeur à plusieurs égards étaient admirablement propres à paralyser l’ennemi dans les autres parties du pays et à ouvrir toute la région à Josué. Certains l’ont comparée à la bataille de Marathon, non seulement à cause de la soudaineté avec laquelle fut porté le coup décisif, mais aussi à cause de l’importance des intérêts en jeu. Ce fut une bataille pour la liberté, pour la pureté, pour la vraie religion, contre la tyrannie, l’idolâtrie et une sensualité abominable ; pour tout ce qui est sain dans la vie humaine, contre tout ce qui est corrompu ; pour tout ce qui favorise un progrès paisible, contre tout ce qui entraîne la dégradation et la misère. Les perspectives du monde entier furent plus lumineuses après cette victoire de Beth-Horon. La relation du ciel avec la terre était plus favorable, et plus riche de promesses pour les jours à venir. Si quelque accroc était survenu dans les dispositions prises ; si Israël s’était arrêté à mi-chemin des pentes orientales, et que les troupes d’Adoni-Tsédek l’eussent repoussé ; si le choc de la bataille dans la plaine de Gabaon avait été trop rude pour eux après leur pénible marche de nuit ; si aucune tempête de grêle n’avait éclaté sur l’ennemi en retraite ; si celui-ci avait pu se reformer au pied occidental des collines et arrêter la poursuite de Josué, toute l’entreprise aurait pris une tout autre tournure. Sans doute le bras divin aurait pu s’étendre en faveur d’Israël de quelque autre manière ; mais ce qui est remarquable, c’est qu’aucun moyen supplémentaire de ce genre ne fut nécessaire pour obtenir le résultat désiré. Sur chaque point, le succès d’Israël fut complet, et tout obstacle que l’ennemi lui opposait fut balayé pour un temps comme la fumée devant le vent.

Ensuite, les signes du secours divin furent très impressionnants. Après l’expérience qu’avait faite Josué des conséquences de sa négligence à demander à Dieu sa direction quand les Gabaonites vinrent à lui pour la première fois, nous pouvons être bien sûrs qu’en cette occasion il veilla tout particulièrement à rechercher le conseil divin. Et il en fut bien récompensé. Car « le soleil s’arrêta, et la lune suspendit sa course, jusqu’à ce que la nation eût tiré vengeance de ses ennemis ». Il est à peine besoin de dire que cet incident miraculeux a, d’un bout à l’autre, suscité une immensité de perplexités et de discussions. On remarquera que le récit n’en fait pas partie de la narration elle-même, mais qu’il est présenté comme une citation d’un livre préexistant. Sur ce livre, nous savons très peu de chose. D’après son nom, Jashar, « le Juste » (Segond : « le livre du Juste »), nous pouvons croire qu’il s’agissait d’un recueil des actions mémorables des hommes justes. Sa forme était poétique, l’extrait cité ici ayant cette structure rythmée qui était la marque de la poésie hébraïque. La seule autre occasion où il est mentionné est en rapport avec le cantique composé par David après la mort de Saül et de Jonathan (2 Samuel 1.18). David « ordonna d’enseigner aux enfants de Juda » le cantique de l’arc : « il est écrit dans le livre du Juste ». Quant à l’origine et à la nature de ce livre, nous ne pouvons que faire des conjectures. Il peut avoir été un registre public, auquel divers écrivains contribuèrent de temps à autre, dans des conditions et selon des dispositions que nous ne pouvons déterminer, à une telle distance et dans l’obscurité qui enveloppe tout ce sujet.

Venons-en maintenant au miracle du soleil et de la lune qui s’arrêtèrent. On sait que ce fut l’un des passages invoqués par l’Église de Rome pour condamner Galilée, lorsqu’il affirma que la terre et la lune tournaient autour du soleil, et que ce n’était pas le mouvement du soleil autour de la terre, mais la rotation de la terre sur son propre axe qui produisait l’alternance du jour et de la nuit. Personne ne songerait aujourd’hui à se servir de ce passage dans un tel but. Quelle que soit la théorie de l’inspiration que l’on adopte, il est universellement admis que les écrivains inspirés employaient, en matière de science, le langage populaire de leur temps, et n’anticipaient pas des découvertes qui ne furent faites que bien des siècles plus tard. Qu’il se trouve dans l’Écriture des expressions qui ne s’accordent pas avec les conclusions les mieux établies de la science moderne, aucune personne intelligente n’y verrait jamais un argument contre les Écritures en tant que registre inspiré de la volonté de Dieu, destiné spécialement à nous révéler le chemin de la vie et du salut par Jésus-Christ, et à être pour nous un guide infaillible sur tout ce que « l’homme doit croire concernant Dieu, et le devoir que Dieu requiert de l’homme ».

Une question bien plus sérieuse a été soulevée : ce miracle a-t-il jamais eu lieu, ou aurait-il pu avoir lieu ? Pour ceux qui croient à la possibilité des miracles, ce ne peut être un argument décisif de dire qu’il n’aurait pu se produire sans entraîner des conséquences funestes dont on peut à peine concevoir la fin. Car si la rotation de la terre sur son axe avait été soudainement arrêtée, tous les êtres humains à sa surface, et tous les objets non fixés, quels qu’ils soient, auraient été projetés en avant avec une violence prodigieuse ; de même qu’à petite échelle, lors de l’arrêt brusque d’une voiture, nous nous trouvons projetés en avant, le mouvement de la voiture ayant été communiqué à notre corps. Mais en réalité c’est une objection bien mesquine ; car assurément la puissance divine qui peut maîtriser la rotation de la terre est amplement capable de prévenir de tels effets. Nous pouvons comprendre l’objection selon laquelle Dieu, ayant réglé toutes les forces de la nature, les laisse agir d’elles-mêmes de manière uniforme, sans trouble ni intervention ; mais nous pouvons difficilement saisir ce qu’il y a de raisonnable dans la position selon laquelle, s’il lui plaît de modifier miraculeusement une disposition, il serait incapable d’ajuster toutes les dispositions qui s’y rapportent et de les faire toutes concourir harmonieusement à la fin désirée.

Mais était-ce un miracle ? Le récit, tel que nous l’avons, implique non seulement que c’en était un, mais qu’il y avait là quelque chose de prodigieux et de sans précédent. Il s’inscrit dans cette œuvre surnaturelle que Dieu poursuivait depuis la délivrance de son peuple hors d’Égypte, et qui devait continuer jusqu’à ce qu’il fût définitivement établi dans le pays. Il fait naturellement suite au partage miraculeux du Jourdain et à la chute miraculeuse des murailles de Jéricho. Nous devons nous souvenir que l’œuvre dans laquelle Dieu était alors engagé était d’une importance et d’une portée spirituelles particulières. Il ne faisait pas que trouver une patrie pour son peuple de l’alliance ; il prenait des dispositions pour faire avancer les intérêts les plus élevés de l’humanité ; il veillait à ce que ne s’éteigne pas sur la terre la lumière divine qui seule pouvait guider l’homme en sûreté à travers la vie présente et le préparer à celle qui est à venir. Il prenait des mesures pour empêcher une rupture finale et fatale de la relation entre Dieu et l’homme, et il préparait même la voie à un développement bien plus complet et glorieux de cette relation — qui devait se voir en la personne de son Fils incarné, le Josué spirituel, et devenir possible pour les hommes grâce à la grande œuvre de propitiation qu’il devait accomplir sur la croix. Qui prendra sur lui de dire qu’à un moment critique du cours des événements qui devaient préparer la voie à ce grand accomplissement, il ne convenait pas au Tout-Puissant de suspendre pour un temps les lois mêmes du ciel, afin que l’œuvre d’une journée, chargée de si vastes conséquences, ne fût pas interrompue avant sa conclusion triomphale ?

Des commentateurs dignes d’une haute estime ont pensé que le fait que cet incident soit rapporté sous la forme d’une citation du livre du Juste diminue quelque peu le crédit qu’on doit lui accorder. Il semble qu’il n’ait pas fait partie du récit original, mais qu’il ait été inséré par un éditeur ultérieur, tiré d’un livre de poésie, exprimé avec une licence poétique, et peut-être d’une date plus tardive. Ils sont enclins à considérer les paroles de Josué, « Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée d’Ajalon ! », comme la simple expression de son désir que la lumière dure assez longtemps pour permettre que l’œuvre décisive de la journée fût menée à son terme. Ils y voient quelque chose d’apparenté à la prière d’Agamemnon (« Iliade », II, 412 sq.) demandant que le soleil ne se couche pas avant qu’il eût saccagé Troie ; et ils estiment que la forme des mots convient à une composition poétique, comme certaines expressions du dix-huitième psaume : « Il s’élevait de la fumée de ses narines, et un feu dévorant sortait de sa bouche : il en jaillissait des charbons embrasés. Il abaissa les cieux, et il descendit… Il était monté sur un chérubin, et il volait. »

Mais quelque part que nous fassions à la licence poétique du langage, il est presque impossible de ne pas voir que les paroles, telles qu’elles se présentent, impliquent un miracle d’une sublimité extraordinaire ; et nous ne voyons aucune raison suffisante de résister à la croyance commune selon laquelle, de quelque manière que cela se soit produit, il y eut une prolongation surnaturelle de la durée de la lumière, pour permettre à Josué d’achever son œuvre.13

13 Il semble à peine nécessaire de relever une explication du phénomène proposée récemment, selon laquelle ce serait le matin, et non le soir, que Josué aurait exprimé son souhait. C’est pour empêcher les rois alliés autour de Gabaon d’apprendre son approche qu’il aurait désiré que le soleil retarde son lever à l’orient, désir qui se serait pratiquement accompli par cet état sombre et nuageux du ciel qui précède un orage. Le sens naturel du récit n’admet ni cette explication du moment, ni celle du miracle lui-même.

Un autre trait notable de ce qui se passa ce jour-là fut le caractère complet de la défaite que Josué infligea à l’ennemi. Cette défaite se poursuivit par étapes successives depuis le petit matin jusque tard dans la nuit. D’abord il y eut le carnage dans la plaine de Gabaon. Puis les ravages causés par la grêle et par Josué dans l’armée en retraite. Puis la destruction opérée tandis que Josué poursuivait l’ennemi jusqu’à ses villes. Et l’œuvre de la journée fut close par l’exécution des cinq rois. En outre, une série de scènes semblables suivit lors de la prise et du sac de leurs villes. Quand nous essayons de nous représenter tout cela en détail, nous nous trouvons devant une terrible scène de sang et de mort, et peut-être nous surprenons-nous à demander : y avait-il une parcelle d’humanité en Josué, pour qu’il fût capable d’une telle série d’actes ? Certes, Josué était un grand soldat, et un grand soldat religieux, mais à bien des égards il était semblable à son temps. Il avait bien des qualités des chefs orientaux, et l’une de ces qualités a toujours été de pousser le carnage jusqu’à la dernière limite que l’occasion permet. Son traitement des rois vaincus, aussi, porte la marque d’une barbarie orientale caractéristique, car il fit mettre à ses capitaines le pied sur leur cou, rendant inutilement amers leurs derniers instants, et il exposa leurs cadavres à l’humiliation inutile d’être pendus à un arbre. Mais il faut le dire, et le dire fermement en faveur de Josué, rien n’indique qu’il ait agi, en cette occasion ou en d’autres semblables, pour satisfaire des sentiments personnels ; ce ne fut fait ni pour assouvir une soif de sang, ni pour flatter l’orgueil d’un conquérant. D’un bout à l’autre, Josué nous donne l’impression d’un homme qui exécute la volonté d’un autre ; qui inflige une sentence judiciaire, et l’inflige complètement dès le début afin qu’il n’y ait pas besoin ensuite d’une série continuelle de petites exécutions. Tel était certainement son but ; mais l’ennemi se montra plus vivace qu’il ne l’avait supposé.

Et quand nous nous tournons vers nous-mêmes et réfléchissons à ce que nous pouvons apprendre de cet épisode, nous voyons une précieuse application de sa méthode au combat spirituel. Dieu a encore des ennemis, au-dedans et au-dehors, contre lesquels nous sommes appelés à lutter. « Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. » Quand nous combattons l’ennemi au-dedans de notre propre cœur, l’indulgence est notre grande tentation, mais en même temps notre plus grand piège. Ce qu’il nous faut ici, c’est le courage de frapper à mort. Nous nous contentons de confessions et de regrets, mais l’ennemi vit, revient à l’attaque et nous maintient dans un malaise perpétuel. Oh, si dans ce combat nous ressemblions à Josué, visant à tuer l’ennemi sur le coup et ne laissant rien de ce qui lui appartient qui respire encore !

Et à l’égard du monde extérieur, le manque de radicalité dans le combat est toujours notre péché habituel. Nous jouons aux missions ; nous prenons à la légère l’ivrognerie et la sensualité effroyables qui nous entourent ; nous restons spectateurs, et nous voyons les campagnes se dépeupler peu à peu ; et nous nous tordons les mains devant la masse de pauvreté, de vice et de misère de nos grandes villes surpeuplées. Comme il est rare que quelqu’un se lève parmi nous, comme le général Booth, pour affronter les maux dominants dans toute leur ampleur, et tenter même de les combattre sur toute la ligne ! Pourquoi un tel esprit ne serait-il pas universel dans l’Église chrétienne ? Qui peut dire le mal causé par le manque de foi, par la langueur, par notre refus d’être dérangés dans notre vie tranquille et complaisante envers nous-mêmes, par notre crainte d’attirer sur nous le mépris et la rage du monde ? Si seulement l’Église avait plus de foi, et, comme fruit de la foi, plus de courage et plus d’initiative, quel secours du ciel ne pourrait-elle pas recevoir ! Certes, elle ne verrait pas l’ennemi écrasé par les grêlons, ni le soleil arrêté sur Gabaon, ni la lune sur la vallée d’Ajalon ; mais elle verrait des spectacles plus grandioses ; elle verrait des hommes d’une puissance spirituelle suscités dans ses rangs ; elle verrait des flots d’une forte influence spirituelle submerger ses ennemis, des Jéricho démantelées, des Aï prises, et les champions du mal tombant comme Lucifer du ciel pour faire place au Roi des rois et Seigneur des seigneurs.

Allons à la croix de Jésus pour ranimer notre foi et renouveler nos forces. Le Prince de notre salut ne nous a pas seulement acquis le salut, mais il nous a donné un exemple béni de l’esprit et de la vie des vrais soldats chrétiens.

« Au nom de Jésus, les légions de Satan s’enfuient ; En avant donc, soldats chrétiens, En avant vers la victoire. Les fondements de l’enfer tremblent Au cri de louange ; Frères, élevez vos voix, Faites retentir vos hymnes ! »

Chapitre XX. La bataille de Mérom

Josué 11 et 12.

Il y a une apparence de confusion dans les termes par lesquels est introduite la grande confédération des princes du pays contre Israël. Au début du neuvième chapitre, une coalition qui embrassait tout le pays, nord et sud, est et ouest, est décrite comme s’étant réunie pour combattre contre Josué et contre Israël. Il n’en est plus rien dit jusqu’après le traité avec les Gabaonites, lorsque cinq de ces rois confédérés, résidant au sud non loin de Gabaon, rassemblent leurs forces pour assiéger cette ville. Nous venons de lire la déroute complète et la ruine de ces cinq rois et de quelques-uns de leurs voisins. Et maintenant nous lisons qu’après ces choses, Jabin, roi de Hatsor, envoya des messagers à ses voisins et à tous les princes de la partie septentrionale du pays, et organisa contre Israël un mouvement concerté, dont le lieu de rassemblement fut fixé aux eaux de Mérom, à l’extrême nord du pays. L’affirmation du début du neuvième chapitre, selon laquelle les confédérés « s’unirent », semble faite par anticipation, le rassemblement effectif n’ayant eu lieu qu’aux occasions précisées respectivement dans les dixième et onzième chapitres. Le plan de la confédération fut sans doute formé peu après la chute de Jéricho et d’Aï, et c’est alors que commencèrent les préparatifs d’un vaste mouvement commun. Mais il fallait nécessairement un temps considérable pour réunir une si vaste armée. Pendant ce temps, un autre événement était survenu. Les Gabaonites avaient refusé de se joindre à la confédération et avaient fait la paix avec Josué. Leurs voisins en furent extrêmement irrités, en particulier Adoni-Tsédek de Jérusalem, et, sans attendre le mouvement général, ils entreprirent aussitôt de châtier leur trahison. Comme nous l’avons déjà dit, ils pensaient sans doute que ce serait une tâche facile. À la surprise de tous, Josué, avec une promptitude à laquelle ils n’auraient pu s’attendre, accourut au secours de Gabaon et infligea aux confédérés une défaite qui équivalut à une ruine totale.

On n’a guère remarqué combien la fraude des Gabaonites, et la conduite honorable de Josué à son sujet, tournèrent finalement au bien d’Israël. Si Josué, après la découverte de la fraude, avait répudié son traité, attaqué et exterminé les Gabaonites, ou s’il avait négligé leur appel au secours et les avait laissé écraser par Adoni-Tsédek, rien n’aurait empêché les rois du sud de s’unir à ceux du nord, et d’opposer ainsi à Josué la plus redoutable résistance qui ait jamais été rassemblée pour la défense d’un pays. Le magnifique exploit de Josué dans la plaine de Gabaon, dans la descente de Beth-Horon et dans la vallée d’Ajalon fit entièrement échouer une telle combinaison. Les armées des rois du sud furent détruites ou démoralisées. Et bien que les forces unies du nord, avec leurs vastes ressources militaires, formassent encore un adversaire des plus redoutables, la situation eût été tout autre si les deux s’étaient unies, ou si l’une d’elles avait harcelé les arrières de Josué pendant qu’il était aux prises de front avec l’autre. Rien n’aurait pu tourner davantage à l’avantage d’Israël que la conduite des Gabaonites, qui détacha une partie si nombreuse et si puissante des confédérés, et l’exposa ainsi isolée à l’épée de Josué.

Josué n’eut pas droit à un long repos à Guilgal après en avoir fini avec Adoni-Tsédek et ses alliés. Sans doute la nouvelle de ce terrible désastre stimula-t-elle l’énergie des rois du nord. Le chef de la nouvelle conjuration était Jabin, roi de Hatsor. Jabin était évidemment un nom officiel porté par le souverain de Hatsor, comme Pharaon en Égypte ; car lorsque, à une époque ultérieure, la ville a recouvré quelque chose de son importance et reparaît comme capitale cananéenne, Jabin est de nouveau le nom de son souverain (Juges 4.2).

L’emplacement de Hatsor a été discuté par les géographes, et Robinson, d’ordinaire si exact, s’écarte des autres autorités. Il l’identifie à une ville en ruine sur une colline appelée Tell Khouraïbeh, qui domine le lac Mérom, pour guère d’autre raison que celle-ci semble répondre aux données des divers récits où Hatsor apparaît. D’autre part, l’auteur de « The Land and the Book » l’identifie à un lieu encore appelé Hazere, un peu à l’ouest de Mérom, dont les ruines se trouvent dans un vaste bassin naturel et s’étendent loin sur la colline, vers le sud. « Des monceaux de pierres taillées, vieilles et rongées ; des fosses ouvertes, des puits profonds et de vastes citernes taillées dans le roc vif — ce sont là les indices indubitables d’une ville importante.... Je demandai à un vieux cheikh quel saint était honoré en ce lieu. D’une voix forte et assurée, comme pour rendre certain un point douteux, il répondit : Neby Hazûr, qui combattit contre Yeshua Ibn Noun. » La question n’a pas grande importance ; tout ce qu’il importe de savoir, c’est que Hatsor était située près du lac Mérom et était la capitale d’un royaume puissant.

Les villes de quelques autres confédérés sont nommées, mais il n’est pas facile de les identifier toutes. Les emplacements de Madon, de Schimron et d’Acschaph sont inconnus, mais elles n’étaient apparemment pas loin de Hatsor. « L’Araba au sud de Kinneroth » (verset 2, R.V.) désigne la plaine du Jourdain au sud du lac de Galilée ; la vallée, ou « plaine basse » (R.V.), désigne la plaine maritime à partir du pays des Philistins vers le nord ; « les hauteurs de Dor à l’occident » (R.V.), ou hautes terres de Dor (« Speaker’s Commentary »), les collines autour d’une ville de la côte, près du pied du Carmel, importante dans l’histoire ultérieure, mais aujourd’hui réduite à un village de quelques pauvres maisons. L’historien sacré, cependant, n’essaie pas d’énumérer tous les lieux d’où la confédération était tirée, et revient à l’ancienne formule d’ensemble : « aux Cananéens de l’orient et de l’occident, aux Amoréens, aux Héthiens, aux Jébusiens dans la montagne, et aux Héviens au pied de l’Hermon dans le pays de Mitspa ». « Les Cananéens de l’occident » comprenaient le peuple de Sidon, car il est dit expressément que Josué poursuivit une bande de fuyards jusqu’à cette ville (verset 8). Le rassemblement dut être extraordinaire, « un peuple innombrable comme le sable qui est sur le bord de la mer ». Josèphe donne les chiffres de 300 000 fantassins, 10 000 cavaliers et 20 000 chars ; mais nous ne pouvons guère accorder de valeur à ses chiffres. « Les chevaux et les chars » étaient une arme inconnue des Israélites, contre laquelle ils n’avaient jamais combattu jusque-là. Cette immense armée se rassembla et campa près des eaux de Mérom. Mérom, aujourd’hui appelé Houleh, est le petit lac où, comme nous l’avons déjà dit, s’unissent les trois ruisseaux qui forment le Jourdain. Sa taille varie entre l’été et l’hiver. Au nord s’étend une grande plaine, suffisante pour le campement d’une grande armée. C’est à cette plaine ou près d’elle qu’Abraham atteignit et battit les rois venus de Mésopotamie, délivrant Lot et tout ce qui avait été pris à Sodome (Genèse 14.14-15). Maintenant de nouveau elle est couverte d’une armée puissante : aussi loin que porte le regard, la plaine est assombrie par les escadrons innombrables de l’ennemi. Probablement, après s’être rassemblés là, ils avaient l’intention de descendre la vallée du Jourdain jusqu’à ce qu’ils rencontrent Josué à Guilgal, ou en tel autre lieu qu’il choisirait pour les affronter. Mais si telle était leur intention, ils furent déjoués par l’activité et l’intrépidité de Josué, qui résolut, malgré leur nombre écrasant, de prendre l’offensive ; et, marchant comme auparavant avec une rapidité extraordinaire, de tomber sur eux par surprise et de les jeter aussitôt dans la confusion, de sorte qu’ils ne puissent faire entrer en action leurs chars et leurs chevaux.

C’était une entreprise très sérieuse pour Josué, et avant de la tenter il avait grand besoin de l’encouragement de l’Éternel : « Ne les crains point ; car demain, à cette heure-ci, je les livrerai tous tués devant Israël. Tu couperas les jarrets à leurs chevaux, et tu brûleras au feu leurs chars. » Ce n’était ni sur le nombre ni sur la bravoure de son propre peuple, bien qu’il l’eût soutenu de la manière la plus noble, qu’il devait faire reposer sa confiance, mais sur la puissance de Dieu. « Domine au milieu de tes ennemis ! » était son mot d’ordre, comme ce fut plus tard celui de cet autre Josué, dont les batailles ne se livraient pas dans le tumulte ni avec des vêtements roulés dans le sang, mais étaient des triomphes de la vérité et de l’amour. Où donc le vrai guerrier devrait-il se trouver, sinon au milieu de ses ennemis ? Josué le savait, et, avec le secours promis de Dieu, il ne recula pas devant cette position, bien que ses adversaires fussent comme le sable du bord de la mer, avec une multitude correspondante de chars et de chevaux. Jésus aussi le savait, et, s’appuyant sur la même promesse, il ne se déroba pas au combat dans sa propre personne ; il n’hésita pas non plus à envoyer ses apôtres dans le monde entier prêcher la bonne nouvelle à toute la création, et à attendre une victoire non moins complète que celle de Josué, lorsque les hordes des Cananéens furent dispersées devant lui.

« Demain, à cette heure-ci, je les livrerai tous tués devant Israël. » Quand il reçut cette assurance, Josué avait sans doute déjà quitté Guilgal quelques jours auparavant, et se trouvait maintenant à une distance modérée de Mérom. L’achèvement de l’entreprise ne devait souffrir aucun retard. « Demain, à cette heure-ci. » Bien qu’en règle générale les moulins de Dieu moulent lentement, il y a des moments où leur vitesse est merveilleusement accélérée. Il a parfois de merveilleux lendemains. Quand Ézéchias contemplait avec effroi les armées de Sanchérib enroulées autour de Jérusalem, Dieu avait un « demain, à cette heure-ci » où la terreur ferait place à une glorieuse délivrance. Quand les apôtres se réunissaient dans la chambre haute et se demandaient comment ils pourraient jamais conquérir le monde pour leur Maître, il y avait un « demain » tout proche, où l’Esprit allait descendre « comme une pluie qui tombe sur un terrain fauché, comme des ondées qui arrosent la campagne ». Quand, à la fin du monde, l’iniquité abondera et la foi sera faible, et que des moqueurs demanderont : « Où est la promesse de son avènement ? », viendra un « demain, à cette heure-ci » où les cieux passeront avec fracas, où les éléments embrasés se dissoudront, et où la terre avec les œuvres qu’elle renferme sera consumée. Tiens bon, vaillant Josué, encore un peu ; tenez bon, vous aussi, soldats du Seigneur Jésus, même si toutes les puissances des ténèbres sont liguées contre vous ; tenez bon, saints qui souffrez, dont les jours de douleur et les nuits sans sommeil sont une telle lassitude pour votre chair ; le glorieux « demain » qui doit mettre fin à vos peines et vous apporter la victoire est peut-être tout proche !

« Nous attendons un lendemain radieux, Tout ira bien. »

Et tout alla bien pour Josué. Arrivant soudainement près des eaux de Mérom, il tomba sur l’immense armée de l’ennemi, qui, pris par surprise, semble n’avoir pas porté un seul coup, mais avoir été saisi aussitôt de cette panique qui démoralise si complètement les hordes orientales, et avoir fui dans la consternation. Les fuyards cherchèrent à regagner leurs foyers en trois grands courants. Une partie se dirigea vers Misrephoth-Maïm au sud-ouest, que l’on croit aujourd’hui représenté par Mouscheirifeh, à la limite nord de la plaine d’Acre ; une autre partit vers le nord-est par la vallée du haut Jourdain, ou à l’est de l’Hermon vers la vallée de Mitspa ; une troisième, passant par la gorge du Litani, se dirigea vers Sidon la grande, dans le nord lointain. Josué lui-même semble avoir poursuivi cette colonne de fuyards et, parcourant un chemin difficile de plus de quarante milles, ne l’avoir abandonnée que lorsqu’elle se fut réfugiée dans les murs de Sidon. S’il avait attaqué et détruit cette forteresse, cela aurait peut-être changé en mieux une grande partie de l’histoire future de son pays ; car les Jézabel et les Athalie des jours suivants furent parmi les pires ennemis d’Israël. Mais il ne se jugea pas appelé à ce devoir. Il lui sembla plus urgent de démolir Hatsor, la capitale de la confédération qu’il venait de disperser. Ainsi « Josué revint ; il prit Hatsor, et frappa son roi avec l’épée : Hatsor était autrefois la capitale de tous ces royaumes ». Pour cette raison, Hatsor fut traitée comme Jéricho, entièrement détruite, de même que les autres villes des rois confédérés. Une catégorie de villes fut épargnée, appelées dans notre version anglaise « les villes qui demeuraient debout dans leur force », mais mieux rendues dans la Revised Version — « les villes qui se trouvaient sur leurs tertres » (Segond : « les villes situées sur des collines »). La coutume dont il s’agit est celle de bâtir les villes sur des tertres ou des collines pour leur protection. À l’exception de Hatsor, aucune d’elles ne fut détruite. La raison en était probablement que cela aurait coûté trop de temps. Mais c’est dans de tels lieux que les anciens habitants se regroupèrent et se retranchèrent, et c’est de là qu’ils purent, dans les années suivantes, infliger de lourdes pertes à Israël et lui causer bien des troubles. Josué, cependant, n’avait pas reçu l’ordre de les détruire ; elles furent laissées pour servir un dessein dans le plan de discipline de Dieu (Juges 2.3), et si Israël fut souvent humilié sous leur joug, leurs attaques devinrent des occasions de se ressaisir, le ramenant à Dieu, dont il était si prompt à négliger le culte.

La conquête de la Palestine occidentale était ainsi pratiquement achevée. D’abord, en prenant Jéricho, Josué s’était rendu maître de la vallée du Jourdain, et avait établi une communication libre avec le Basan et le Galaad, que les deux tribus et demie avaient reçus en héritage. Par la conquête d’Aï et de Béthel, il s’était ouvert un chemin vers le grand plateau de la Palestine occidentale, et par son traité avec les Gabaonites, il avait étendu son emprise considérablement plus loin vers le sud et l’ouest. Puis, par la grande victoire de Beth-Horon, il avait écrasé les chefs du sud et s’était rendu maître, pour un temps au moins, de toute cette région. Quant aux habitants de la partie centrale, nous ne savons pas (comme nous l’avons déjà dit) comment ils furent traités, mais très probablement ils étaient trop effrayés pour lui résister. (Voir p. 202.)

La partie septentrionale avait été soumise à Mérom, et fort affaiblie par la poursuite que Josué mena après la bataille. Les seules parties importantes du pays dont il ne prit pas possession furent le pays des Philistins, la bande côtière tenue par Tyr et Sidon, et quelques petits royaumes au nord-est. Il semble que ceux-ci n’étaient pas compris dans les instructions qu’il avait reçues de Moïse, car il est dit expressément de lui qu’« il ne négligea rien de tout ce que l’Éternel avait ordonné à Moïse ». L’accent est mis sur le fait que ses conquêtes ne se limitèrent pas à une seule partie ou catégorie de territoire, mais embrassèrent l’ensemble. « Josué s’empara de tout ce pays, de la montagne, de tout le midi, de tout le pays de Gosen, de la vallée et de la plaine, de la montagne d’Israël et de ses vallées, depuis la montagne nue [au sud] qui s’élève vers Séir [le pays d’Édom] jusqu’à Baal-Gad, dans la vallée du Liban, au pied de la montagne d’Hermon [au nord]. Il prit tous leurs rois, les frappa et les fit mourir. » Le « Gosen » dont il est question ici ne peut évidemment pas être le Gosen d’Égypte, car ce lieu se trouvait dans le voisinage de Gabaon (chapitre 10.41) ; mais son emplacement n’a pas été identifié.

Il nous est dit que les guerres de Josué durèrent longtemps. Elles occupèrent probablement de cinq à sept ans, car si les batailles rangées de Beth-Horon et de Mérom décidèrent pratiquement de la maîtrise du pays, il dut y avoir une grande part de guérilla, et les sièges des diverses villes durent demander beaucoup de temps. La liste des rois soumis, telle qu’elle est donnée au chapitre 12, est un document remarquable. Même en admettant que, bien qu’appelés rois, ils n’étaient pour la plupart que de petits chefs, ils étaient pourtant bien assez redoutables pour un peuple de bergers peu habitué aux choses de la guerre ; et il est très frappant qu’aucun d’eux seul, ni tous ensemble, n’aient pu égaler Josué. Si Josué ne fut pas assisté de Dieu, la conquête de tous ces chefs et la prise de leurs villes est l’événement le plus inexplicable de l’histoire.

Deux déclarations supplémentaires sont faites vers la fin du onzième chapitre. L’une est qu’à la seule exception de Gabaon, aucun des chefs ni aucune des villes ne tenta de faire la paix avec Josué. « Car l’Éternel permit que ces peuples s’obstinassent à faire la guerre contre Israël, afin qu’Israël les dévouât par interdit, sans qu’il y eût pour eux de miséricorde, et qu’il les détruisît, comme l’Éternel l’avait ordonné à Moïse. » Il eût été très embarrassant pour Josué qu’ils se soumettent spontanément et s’en remettent à sa générosité, car il avait l’ordre de les détruire. Mais cette difficulté ne se présenta pas. Aucune des villes ne semble avoir partagé la conviction des Gabaonites que la résistance était inutile, qu’Israël l’emporterait sûrement et prendrait possession du pays. Quand les hommes sont piqués au vif, comme on dit, ils font des merveilles pour affronter le danger et endurer la souffrance. Même la résistance des martyrs ne peut être entièrement attribuée à une sainte foi et à la fidélité envers Dieu ; dans bien des cas, sans doute, une part revenait à cet esprit obstiné qui ne veut pas se soumettre, qui ne veut pas être battu, qui endurera des privations incroyables plutôt que de céder. L’effet de cette résistance des Cananéens fut que, si la tâche de Josué en fut alourdie d’un côté, elle fut simplifiée de l’autre. Des siècles auparavant, Dieu avait donné le pays aux pères de la nation hébraïque. Ce peuple venait maintenant réclamer au nom de Dieu la possession du pays qu’il lui avait donné. Si les nations s’étaient soumises volontairement, elles auraient dû quitter le pays pour chercher ailleurs de nouveaux établissements. En résistant, elles contraignirent Josué à les affronter par l’épée ; et ayant résisté à Israël de toutes leurs forces, il ne leur restait qu’à subir le sort qu’elles avaient si violemment provoqué.

Que certains Cananéens aient quitté le pays semble très probable, bien qu’il faille accorder peu d’importance à l’affirmation de Procope selon laquelle, après avoir tenté l’Égypte, ils s’établirent en Libye et se répandirent en Afrique jusqu’aux colonnes d’Hercule. Dans une forteresse de Numidie appelée Tigisis ou Tingis, dit-il, on découvrit encore au sixième siècle après Jésus-Christ, près d’une grande muraille, deux colonnes de pierre blanche portant en phénicien l’inscription : « Nous sommes ceux qui ont fui devant le brigand Jésus, fils de Navé. » Ewald et d’autres qui mentionnent cette tradition ne sont pas disposés, à cause de sa date tardive, à lui accorder quelque poids.

L’autre déclaration concerne les Anakim. À un moment qui n’est pas précisé, au cours de ses combats, Josué « extermina les Anakim de la montagne, d’Hébron, de Debir, d’Anab, de toute la montagne de Juda et de toute la montagne d’Israël », n’en laissant aucun, si ce n’est à Gaza, à Gath et à Asdod (11.21-22). Plus loin, il est dit (15.14) que ce fut Caleb qui chassa d’Hébron les trois fils d’Anak, Schéschaï, Ahiman et Talmaï ; mais on ne peut y voir une contradiction, puisque « Josué », étant le chef de l’armée, doit être tenu pour représenter et inclure tous ceux qui combattirent dans le cadre de son entreprise. Ces Anakim étaient les hommes qui avaient tant terrifié les dix espions. « Et nous y avons vu les géants, enfants d’Anak, de la race des géants : nous étions à nos yeux et aux leurs comme des sauterelles » (Nombres 13.33). Pour les hommes de peu de foi, les géants, qu’ils soient physiques ou moraux, sont toujours redoutables. Les rois, avec les ressources d’un empire derrière eux ; les généraux, à la tête de puissants bataillons ; les chefs de la pensée, avec tout leur talent et leur brillant, leur esprit, leur ironie, leur pouvoir de faire paraître la plus mauvaise raison la meilleure, sont plus que de taille à affronter les obscures poignées d’hommes auxquelles les combats de la foi sont souvent laissés. Mais si ces obscures poignées d’hommes sont alliées à l’Éternel des armées, leur victoire est assurée ; l’expérience triomphante du quarante-sixième psaume les attend : « Dieu est au milieu d’elle : elle n’est point ébranlée ; Dieu la secourt dès l’aube du matin. »

Nous sommes las du fracas des armes, et nous arrivons enfin à cette déclaration rafraîchissante : « Puis le pays fut en repos et sans guerre. » Les annales de la paix sont toujours plus brèves que les récits de la guerre ; et lorsque nous arrivons à cette proposition courte mais bienvenue, nous pourrions souhaiter qu’elle fût assez développée pour remplir nos yeux et nos cœurs des bénédictions que la paix répand de sa main bienveillante. Pour avoir cette impression, il nous suffit de tourner une autre page de notre Bible et de lire les campagnes d’un autre Josué. « Jésus parcourait toute la Galilée, enseignant dans les synagogues, prêchant la bonne nouvelle du royaume, et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple. » Le contraste est magnifique. Au cours de ses voyages en Galilée, Jésus parcourut la région même où Josué avait tiré l’épée contre les rois confédérés. Josué les avait poursuivis jusqu’à Sidon, laissant des traces de sang tout le long du chemin ; Jésus, lorsqu’il « se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon », y alla pour récompenser la foi, pour chasser les démons et pour allumer dans un cœur désolé la reconnaissance et la joie. Partout, dans toute la Galilée et dans les régions au-delà, sa venue était accompagnée de bénédictions, et il répandait les bienfaits sur son chemin.

Mais ne poussons pas trop loin le contraste entre les deux conquérants. Le soc rude de Josué prépara la voie aux paroles de miséricorde et aux œuvres d’amour de Jésus. Le message de Dieu à l’homme n’est pas fait seulement de paroles mielleuses. Jésus lui-même, en parcourant la Galilée, proclamait : « Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche. » Et ce furent seulement ceux qui prêtèrent l’oreille à l’appel à la repentance qui entrèrent en possession du royaume.

Chapitre XXI. La vieillesse de Josué — le partage pour les tribus de l’est

Josué 13 ; 14.1-5.

« L’Éternel dit à Josué : Tu es devenu vieux, tu es avancé en âge. » Pour beaucoup d’hommes et de femmes, ce ne serait pas une annonce bienvenue. Ils n’aiment pas penser qu’ils sont vieux. Ils n’aiment pas penser que la partie lumineuse, joyeuse et enjouée de la vie est passée, et qu’ils sont arrivés aux années sombres où ils doivent dire : « Je n’y prends point de plaisir. » D’autre part, il en est qui ont réellement peine à croire qu’ils sont vieux. La vie a passé si vite qu’elle s’en est allée avant qu’ils ne la croient bien commencée. Il leur semble y avoir si peu de temps qu’ils étaient dans le plein jeu de leurs énergies juvéniles, qu’il est à peine croyable qu’ils soient maintenant à l’automne de la vie, comme la feuille sèche et jaunie. Peut-être aussi ont-ils su garder tout ce temps un cœur jeune, et conservent-ils encore cette sensation d’allégresse qui semble indiquer la présence de la jeunesse. Et n’en est-il pas qui ont vérifié la parole du psaume : « Plantés dans la maison de l’Éternel, ils prospèrent dans les parvis de notre Dieu ; ils portent encore des fruits dans la vieillesse, ils sont pleins de sève et verdoyants » ?

Mais quel que soit le désir des hommes d’être jeunes, et quelle que soit la part du sentiment de la jeunesse que certains conservent dans la vieillesse, il est certain que la période de la force a sa limite, et la période de la vie aussi. Pour le plus vigoureux et le plus robuste, s’il n’est pas emporté prématurément, le temps doit venir où Dieu lui dira : « Tu es devenu vieux. » C’est une parole solennelle à entendre de la bouche de Dieu. Dieu me dit que ma vie est passée ; quel usage en ai-je fait ? Et que pense Dieu de l’usage que j’en ai fait ? Et quel compte pourrai-je en rendre quand je comparaîtrai à son tribunal ?

Que les jeunes y réfléchissent bien, avant qu’il ne soit trop tard pour apprendre à vivre.

Pour Josué, l’annonce qu’il était vieux et avancé en âge ne semble pas avoir suscité de sentiment douloureux ou de regret. Peut-être avait-il vieilli assez soudainement ; ses forces avaient pu décliner, sensiblement et rapidement, après son long service militaire actif et plein de soucis. Il a pu être heureux d’entendre Dieu prononcer cette parole ; il le ressentait peut-être lui-même, et se demandait comment il pourrait mener les campagnes encore nécessaires pour mettre les enfants d’Israël en pleine possession du pays. Cette parole a pu tomber à son oreille avec ce sentiment heureux : comme Dieu est plein d’égards ! Il ne chargera pas ma vieillesse d’un fardeau qui ne lui convient pas. Bien que ses années n’aient point de fin, et qu’il ne connaisse rien de la défaillance des forces, « il sait de quoi nous sommes formés, il se souvient que nous sommes poussière ». Il ne « me rejettera pas au temps de la vieillesse » ; « quand mes forces s’en vont », il ne m’abandonnera pas. Heureuse confiance, surtout pour les vieillards pauvres ! C’est le manque de confiance dans le Père céleste qui rend tant de gens malheureux dans leur vieillesse. Quand vous ne voulez pas croire qu’il est attentionné et bon, vous êtes laissés à vos propres ressources, et souvent au dénuement et à la misère. Mais quand il y a entre lui et vous l’heureuse relation de père et d’enfant ; quand, par Jésus-Christ, vous éprouvez son amour et sa compassion de père, et que, dans une confiance réelle, vous vous jetez sur celui qui vêt les lis et nourrit les corbeaux, votre confiance sera sûrement récompensée, car votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez.

Ainsi Josué découvre qu’il va maintenant être déchargé par son Maître plein d’égards d’un service pénible et inquiétant. Non de tout service, mais d’un service épuisant, qui ne convient pas à son âge avancé. Josué avait été un serviteur parfaitement fidèle ; peu d’hommes ont jamais si bien fait leur travail. Depuis ce jour où il tint tête à Amalek du matin au soir, tandis que la verge de Moïse était étendue au-dessus de lui sur la colline ; ensuite, pendant tout le temps qu’il accompagna Moïse sur la montagne ; puis lors de l’expédition d’exploration où Caleb et lui restèrent si fermes et ne fléchirent pas devant l’assemblée, alors que tous voulaient les lapider ; et maintenant, depuis le siège de Jéricho jusqu’à la victoire de Mérom, et tout au long des sièges éprouvants et périlleux de ville après ville, année après année, Josué s’est montré le fidèle serviteur de Dieu et l’ami dévoué d’Israël. Pendant ces dernières années, il a joui du pouvoir suprême, apparemment sans rival et sans ennemi ; pourtant, chose étrange, rien n’indique qu’il ait été corrompu par le pouvoir ou que l’élévation lui ait tourné la tête. Il a mené une vie très utile et très loyale, sur laquelle il y a quelque satisfaction à jeter un regard en arrière. Sans doute a-t-il bien conscience d’innombrables manquements : « Qui connaît ses égarements ? » Mais il a la rare satisfaction — oh ! qui ne souhaiterait la partager ? — de regarder en arrière une vie bien employée, habituellement et sérieusement réglée, au milieu de bien des infirmités, par le souci de la volonté de Dieu. Ni lui, ni saint Paul après lui, ne plaçaient aucune confiance dans leurs propres bonnes œuvres comme fondement du salut ; pourtant Paul pouvait dire, et Josué aurait pu le dire en esprit : « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi. Désormais la couronne de justice m’est réservée. »

Pourtant Josué ne devait pas achever cette œuvre à laquelle il avait tant contribué : « le pays qui te reste à soumettre est très grand ». À un moment, sans doute, il avait pensé autrement, et désiré autrement. Quand la marée de la victoire montait si régulièrement en sa faveur, et que région après région du pays tombait entre ses mains, il était naturel de s’attendre à ce qu’avant de finir il balayât devant lui tous les ennemis d’Israël et lui ouvrît toutes les portes dans tout le pays, jusqu’à ses frontières les plus reculées. Pourquoi ne pas battre le fer pendant qu’il était chaud ? Quand Dieu avait trouvé un instrument si apte à son grand dessein, pourquoi ne l’employa-t-il pas jusqu’au bout ? Si le terme naturel de la force de Josué était arrivé, pourquoi ce Dieu qui avait surnaturellement prolongé le jour pour achever la victoire de Beth-Horon ne prolongea-t-il pas le jour de Josué, afin que tout le pays de Canaan fût assuré ?

Ici intervient un grand mystère de la Providence. Au lieu de prolonger la période de la force de Josué, Dieu semble l’avoir abrégée. Nous pouvons facilement comprendre la leçon pour Josué lui-même. C’est la leçon que tant de serviteurs de Dieu ont dû apprendre. Ils commencent avec l’idée qu’ils doivent tout faire ; qu’ils doivent réformer chaque abus, renverser chaque forteresse du mal, ramener le chaos à l’ordre et à la beauté ; comme si chacun était

« le seul homme sur terre Responsable de tous les chardons emportés par le vent Et des tigres tapis, luttant, éperdu, Contre la maladie et l’hiver, grondant Sans fin, parce que le monde n’est pas le paradis. »

Tôt ou tard, ils découvrent qu’ils doivent se contenter d’un rôle beaucoup plus humble. Ils doivent apprendre à

« être satisfaits dans le travail, À faire ce que nous pouvons, sans prétendre Nous tourmenter de ce que c’est peu. Il faut, dit-on, Sept hommes pour faire une épingle parfaite, ... Sept hommes pour une épingle, et pas un de trop ! Sept générations, peut-être, pour ce monde, Pour le redresser visiblement de la largeur d’un doigt, Et raccommoder un peu ses déchirures. »

Il faut faire sentir à Josué — peut-être en a-t-il besoin — que cette entreprise n’est pas la sienne, mais celle de Dieu. Et Dieu n’est pas limité à un seul instrument, ni à une seule époque, ni à un seul plan. Jamais la Providence ne nous paraît si étrange que lorsqu’un noble ouvrier est abattu au beau milieu de son œuvre. Un jeune missionnaire vient de montrer sa splendide aptitude au service, quand la fièvre le terrasse, et en quelques jours tout ce qui reste de lui pourrit dans la terre. Que veut donc Dieu ? demandons-nous parfois avec impatience. Ne connaît-il pas la rare valeur et l’extrême rareté de tels hommes, pour les élever, semble-t-il, uniquement pour les abattre ? Mais « l’Éternel règne : les peuples tremblent ». Tout ce qui touche au bien chrétien du monde est dans le plan de Dieu, et lui est très cher, et « elle a du prix aux yeux de l’Éternel, la mort de ceux qui l’aiment ». Mais il n’est pas limité à des agents isolés. Quand Étienne mourut, il suscita Saul. À la place de Wyclif, il donna Luther. Quand George Wishart fut brûlé, il suscita John Knox. Les rois, dit-on, meurent, mais le roi jamais. Le héraut qui annonce « Le roi est mort » proclame du même souffle « Vive le roi ! » Les ouvriers de Dieu meurent, mais son œuvre continue. Josué est mis à la retraite, pour ce qui est de l’œuvre de conquête, et cette œuvre est pour un temps suspendue. Mais la raison en est que, pour le moment, Dieu désire développer le courage et l’énergie de chaque tribu en particulier. Et quand le temps viendra d’étendre encore la domination d’Israël, un agent bien équipé pour ce service sera trouvé. Des collines de Bethléhem sortira un jour un jeune homme pieux à l’allure intrépide, sous lequel tout ennemi d’Israël sera abaissé, et du torrent d’Égypte jusqu’au grand fleuve, le fleuve de l’Euphrate, toute la Terre promise passera sous la domination d’Israël. Et les conquêtes de David brilleront d’un plus vif éclat que celles de Josué, et seront mises, pour ainsi dire, en musique sur un mode plus élevé. Associées aux saints cantiques et à la sainte expérience de David, et à sa jeunesse de tristesse et d’humiliation, couronnée enfin de gloire et d’honneur, elles symboliseront plus justement l’œuvre du grand Josué, et alors se répandra sur le monde un parfum plus saint que celui des conquêtes de Josué — une odeur douce et rafraîchissante pour des âmes innombrables, et qui nourrit l’espérance de la gloire — le repos réservé au peuple de Dieu, l’héritage qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir.

Josué doit donc se contenter d’avoir fait sa part, et de l’avoir bien faite, bien qu’il n’ait pas conquis tout le pays, et qu’il en restât encore beaucoup à posséder. Sans entrer dans le détail de toutes les indications géographiques de ce chapitre, il sera bon de noter brièvement quelles parties du pays n’étaient pas encore soumises.

D’abord, il y avait tout le territoire des Philistins et tout celui des Gueschuriens ; les cinq princes des Philistins, à Gaza, Asdod, Askalon, Gath et Ékron ; et aussi les Avviens. Ce pays bien délimité consistait principalement en une plaine « remarquable à toutes les époques par l’extrême richesse de son sol ; ses champs de blé sur pied, ses vignes et ses oliviers sont mentionnés incidemment dans l’Écriture (Juges 15.5) ; et en temps de famine, le pays des Philistins était l’espoir de la Palestine (2 Rois 8.2).... Il était aussi propre au développement de la puissance militaire ; car tandis que la plaine elle-même permettait l’emploi des chars de guerre, qui étaient la principale arme offensive, les hauteurs qui s’en élèvent çà et là offraient des sites sûrs pour des villes et des forteresses. C’était, de plus, un pays commerçant ; la grande voie de passage entre la Phénicie et la Syrie au nord et l’Égypte et l’Arabie au sud. Asdod et Gaza étaient les clefs de l’Égypte et commandaient le commerce de transit, et les provisions d’encens et de myrrhe qu’Alexandre prit en ce dernier lieu prouvent qu’il était un entrepôt des produits de l’Arabie. »14

14 Smith, « Bible Dictionary ».

Le pays des Gueschuriens se trouvait entre la Philistie et le désert, et les Avviens étaient probablement quelque reste des Avviens à qui les Philistins avaient conquis le pays (Deutéronome 2.23).

À bien des égards, c’eût été un grand bienfait pour les Israélites si Josué avait conquis un peuple qui leur causa tant de troubles que les Philistins pendant longtemps. Ce que Josué laissa inachevé, Saül le commença sans réussir à l’accomplir, et David enfin l’acheva. Les Gueschuriens furent soumis avec les Amalécites pendant que David demeurait à Tsiklag en allié des Philistins (1 Samuel 27.8), et les Philistins eux-mêmes furent assujettis et durent céder à Israël beaucoup de leurs villes (1 Samuel 7.14 ; 2 Samuel 8.1, 12).

Une autre partie importante du pays non soumise était le territoire phénicien — le pays des Sidoniens (versets 4, 6). De même la région montagneuse au-delà du Liban, comprenant la vallée de la Cœlésyrie, et apparemment la région du mont Carmel (« depuis le Liban jusqu’à Misrephoth-Maïm », verset 6 ; comparez 11.8). Sans doute une grande partie de ce district fut-elle recouvrée au temps des Juges, et plus encore au temps de David ; mais David fit la paix avec le roi de Tyr, qui conserva la bande rocheuse de territoire si utile à une nation commerçante, mais qui aurait été presque inutile à un peuple d’agriculteurs comme les Israélites.

Josué n’était pas appelé à conquérir ces territoires au sens d’en chasser tous les anciens habitants ; mais il reçut l’ordre de partager tout le pays entre son peuple — tâche qui comportait sans doute ses propres difficultés, mais non le labeur physique qu’entraînait la guerre. Et dans ce partage, il était appelé d’abord à reconnaître ce que Moïse avait déjà fait de la partie du pays située à l’est du Jourdain. Cette partie avait été attribuée à Ruben, à Gad et à la demi-tribu de Manassé ; et cette attribution devait rester valable.

Il est remarquable avec quelle abondance de détails les lieux sont décrits. D’abord, nous avons les limites de cette partie du pays dans son ensemble (versets 9-12) ; puis celles des lots de chacune des deux tribus et demie (versets 15-31). Pour ce qui est du district dans son ensemble, la conquête sous Moïse fut manifestement complète, depuis le torrent de l’Arnon au sud jusqu’aux frontières des Gueschuriens et des Maacathiens au nord. Les seules parties non soumises étaient les territoires de ces Gueschuriens et de ces Maacathiens. Les Gueschuriens dont il s’agit ici ne doivent pas être confondus avec le peuple du même nom mentionné au verset 2, qui était à l’extrémité opposée — au sud-ouest du pays, et non, comme ici, au nord-est. Mais sans doute les Gueschuriens et les Maacathiens de Syrie furent-ils assujettis par David, avec toutes les autres tribus de cette région, lors de sa grande guerre de Syrie, « lorsqu’il alla rétablir sa domination sur le fleuve de l’Euphrate » (2 Samuel 8.3). Mais au lieu de les expulser ou de les exterminer, David semble leur avoir permis de demeurer dans une condition de tributaires, car Gueschur avait son roi au temps d’Absalom (2 Samuel 13.37), auprès duquel ce prince s’enfuit après le meurtre d’Amnon. Avec les Maacathiens aussi, David avait un lien de famille (2 Samuel 3.3).

Mais bien que la soumission et l’occupation de la partie orientale du pays aient été ainsi assez complètes (avec les exceptions que nous venons de mentionner), ce fut elle qui demeura le moins longtemps en paisible possession d’Israël. Des Moabites et des Ammonites au sud, des Cananéens et des Syriens au nord et à l’est, ainsi que des Madianites, des Amalécites et d’autres tribus du désert, elle subit des invasions continuelles. En fait, c’était la partie la moins stable et la moins confortable de tout le pays ; et sans doute il apparut bientôt que, si les deux tribus et demie avaient semblé très favorisées en obtenant la permission de s’établir dans cette région riche et belle, elles avaient en somme été économes de bouts de chandelle et prodigues du reste. Non seulement elles étaient sans cesse assaillies et harcelées par leurs voisins, mais elles furent les premières emmenées en captivité, quand le roi d’Assyrie tourna ses regards vers la Palestine. Elles avaient montré quelque chose de l’esprit de Lot, et elles subirent quelque chose de son châtiment. Il est à remarquer qu’aujourd’hui encore cette province orientale est la partie la plus troublée de la Palestine. Les Bédouins sont toujours prêts à attaquer partout où il y a des récoltes ou du bétail pour tenter leur avidité. Les gens ne sèment pas là où ils n’ont aucune chance de récolter ; et c’est ainsi qu’une grande partie de cette région fertile reste en friche. La leçon n’est pas difficile à trouver : en cherchant la richesse, ne regardez pas seulement au rendement apparent du placement, mais prenez garde à sa sécurité, à sa stabilité. Tout ce qui brille n’est pas or, ni à la Bourse ni ailleurs. Et même ce qui est de l’or véritable participe à l’instabilité générale. Il nous faut revenir au conseil de notre Sauveur aux investisseurs, si nous voulons être vraiment en sûreté : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la teigne et la rouille détruisent, et où les voleurs percent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. »

Le détail des lots ne doit pas nous retenir longtemps. Celui de Ruben était le plus au sud. Ses flancs sud et est étaient bordés par les Moabites, qui le harcelèrent beaucoup. « Impétueux comme les eaux, tu n’auras pas la prééminence. » Gad s’établit au nord de Ruben. Dans son lot se trouvaient la partie méridionale de Galaad ; Mahanaïm et Peniel, célèbres dans l’histoire de Jacob, et Ramoth en Galaad, en vue dans les temps ultérieurs. À l’est de Gad étaient les Ammonites, qui se montrèrent aussi gênants pour cette tribu que Moab pour Ruben. À la demi-tribu de Manassé échurent le royaume d’Og et la moitié nord de Galaad. Jabès en Galaad, où Saül mit en déroute les Ammonites, était dans cette tribu (1 Samuel 11). Là se trouvaient aussi quelques-uns des lieux au bord du lac de Galilée mentionnés dans l’histoire évangélique ; là, le « lieu désert » de l’autre côté de la mer où notre Seigneur avait coutume de se retirer pour se reposer ; là, il nourrit la foule ; là, il guérit le démoniaque ; et là se trouvaient quelques-unes des montagnes où il passait la nuit à prier.

Au temps de notre Seigneur, cette partie de la Palestine s’appelait la Pérée. Sous la domination des Romains, elle était relativement tranquille, et notre Seigneur la choisissait parfois, à cause de son calme, comme route vers Jérusalem. Et beaucoup de ses dons d’amour et de miséricorde y furent sans doute répandus.

Deux déclarations sont introduites entre parenthèses dans ce chapitre, qui n’appartiennent guère à sa substance. L’une d’elles, qui revient deux fois, concerne l’héritage des Lévites (versets 14, 33). Aucune possession territoriale ne leur fut attribuée qui correspondît à celles des autres tribus. En un endroit il est dit que « les sacrifices consumés par le feu devant l’Éternel, le Dieu d’Israël, tel fut son héritage » ; en l’autre, que « l’Éternel, le Dieu d’Israël, était son héritage ». Nous trouverons plus loin les dispositions concernant les Lévites exposées plus en détail (chapitres 20 et 21). Cette allusion précoce au sujet, avant même que ne commence la description des lots de la Palestine occidentale, montre que leur cas avait été soigneusement examiné, et que ce n’est pas par oubli mais délibérément que le pays fut partagé sans qu’aucune portion leur fût réservée.

L’autre déclaration entre parenthèses concerne la mort de Balaam. « Parmi ceux qui furent tués, les enfants d’Israël firent aussi périr avec l’épée le devin Balaam » (verset 22). Il ressort de Nombres 31.8 que la mise à mort de Balaam eut lieu au temps de Moïse, de la main de l’expédition envoyée par lui pour châtier les Madianites d’avoir entraîné les Israélites dans l’idolâtrie. Si le fait est rappelé ici, c’est probablement parce que la mort de Balaam eut lieu à l’endroit qui venait d’être mentionné — la limite entre Ruben et Gad. C’était un fait bien digne d’être rappelé. C’était un fait à ne jamais oublier que l’homme qu’on avait fait venir pour maudire fut contraint de bénir. Pour ce qui est de sa conduite publique, Balaam se comporta bien envers Israël. Il mit en relief son élection divine et ses glorieux privilèges. Il insista particulièrement sur le fait qu’ils n’étaient pas une horde de Bédouins courant çà et là à la recherche du butin, mais une armée consacrée, exécutant les jugements d’un Dieu juste : « L’Éternel, son Dieu, est avec lui, il est son roi, l’objet de son allégresse. » C’était un précieux témoignage, dont Israël pouvait bien être reconnaissant. Ce fut quand Balaam prit part à ce complot honteux pour entraîner Israël dans la sensualité et l’idolâtrie qu’il se montra sous son vrai jour. Il lui parut sans doute fort habile d’obéir à la lettre au commandement divin en refusant absolument de maudire Israël, tout en atteignant en même temps le but pour lequel on l’avait fait venir, en le séduisant à des péchés qui attirèrent sur lui les jugements de Dieu. Néanmoins, il compta sans son hôte. Peut-être reçut-il sa récompense, mais il ne vécut pas pour en jouir ; et « que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perdait son âme ? » (Matthieu 16.26).

Les deux tribus et demie apprirent bien, par le sort de Balaam, qu’à la fin, si habilement qu’un homme agisse, son péché l’atteindra. Il leur fut rappelé avec force que les péchés de sensualité et d’idolâtrie sont extrêmement odieux aux yeux de Dieu, et qu’ils seront certainement punis. Elles furent assurées par le témoignage de Balaam qu’Israël, s’il restait seulement fidèle, ne cesserait jamais de jouir de la protection et de la bénédiction divines. Mais il leur fut rappelé qu’on ne se moque pas de Dieu : ce qu’un homme aura semé, il le moissonnera aussi. Balaam avait semé pour la chair ; il lui fallait moissonner de la chair la corruption. Et il doit toujours en être ainsi ; si ingénieusement que vous déguisiez le péché, de quelque manière que vous vous le cachiez à vous-mêmes et que vous vous persuadiez que vous ne faites pas le mal, le péché doit finalement se montrer sous son vrai jour, et vos déguisements ingénieux ne le protégeront pas de son sort : « Le salaire du péché, c’est la MORT. »

Chapitre XXII.

L’héritage de Caleb.15

Josué 14.6-15.

15 Il y a quelque difficulté à concilier les trois passages où il est question de l’établissement de Caleb. D’après le premier de ces trois passages, nous sommes portés à penser qu’il eut lieu avant que la tribu de Juda eût obtenu sa part. D’autre part, d’après le chapitre 15.13, nous pourrions supposer qu’il eut lieu en même temps que celui du reste de la tribu. D’après Juges 1.10, enfin, on pourrait penser que la soumission des habitants d’Hébron fut accomplie, non par Caleb seul, mais par la tribu de Juda, et qu’elle eut lieu « après la mort de Josué » (Juges 1.1). En rapprochant tous ces passages, il semblerait qu’Hébron fut attribuée à Caleb avant l’établissement de la tribu de Juda ; que cette attribution fut ratifiée lors du partage général ; que, Caleb étant membre de la tribu, ses services contre les Cananéens, et en particulier contre les Anakim, furent attribués à sa tribu ; et que l’œuvre de dépossession des Cananéens se poursuivit quelque temps après la mort de Josué. Les répétitions du récit concernant Caleb constituent l’une des considérations qui favorisent l’idée que plus d’une source a été utilisée dans la composition de ce livre.

Caleb est l’un de ces hommes que nous rencontrons rarement dans l’histoire biblique, mais chaque fois que nous les rencontrons, nous sommes meilleurs pour cette rencontre. Lumineux et brave, fort, modeste et gai, il a l’honnêteté sur le visage, le courage et la décision dans le port même de son corps, et la calme assurance de la foi dans son regard et son attitude mêmes. Il est singulier qu’il y ait lieu de douter que sa famille fût à l’origine de la race promise. Quand il nous est présenté dans ce passage, il est appelé avec insistance « Caleb, fils de Jephunné, le Kenizien » (comme les Keniziens de Genèse 15.19), comme s’il était un descendant de Kenaz, fils d’Ésaü (Genèse 36.11 et 15), et membre de la tribu des Keniziens. Il n’était pas d’usage de désigner ainsi les Israélites, mais seulement ceux qui étaient venus parmi eux d’autres peuples, comme « Héber le Kénien », « Jaël, femme de Héber le Kénien » (Juges 4.11, 17), Urie le Héthien, Huschaï l’Arkien, etc. De plus, Othniel, le frère cadet de Caleb, est appelé fils de Kenaz (Josué 15.17) ; et en outre, lorsqu’il est rapporté au quatorzième verset de ce chapitre qu’Hébron devint la possession de Caleb, la raison donnée est qu’il « avait pleinement suivi la voie de l’Éternel, le Dieu d’Israël ». D’autre part, dans la liste généalogique de 1 Chroniques 4.13, 15, Othniel et Caleb figurent comme s’ils étaient des membres ordinaires de la tribu ; mais cette liste présente des signes évidents d’imperfection. Dans l’ensemble, le poids des témoignages est en faveur de l’opinion selon laquelle la famille de Caleb était à l’origine en dehors de l’alliance, mais était devenue prosélyte, comme Hobab, Rahab, Ruth et Héber. Leur foi était éminemment le fruit de la conviction, et non le hasard de l’hérédité. Elle avait un fondement plus ferme que celle de la plupart des Israélites. Elle était tissée plus étroitement dans la trame de leur être, et gouvernait leur vie avec plus de puissance. Il est agréable de penser qu’il a pu y avoir beaucoup de tels prosélytes ; que la promesse faite à Abraham a pu attirer des âmes de l’orient et de l’occident, du nord et du midi ; que, même au-delà des limites des douze tribus, bien des cœurs ont pu être réjouis, et bien des vies élevées et purifiées, par la promesse qui lui avait été faite : « Toutes les familles de la terre seront bénies en toi et en ta postérité. »

Caleb et Josué avaient cru et agi de la même manière, à l’opposé des dix autres espions ; mais Caleb occupe la place la plus en vue dans le récit de leur héroïsme et de leur foi. C’est lui qui « fit taire le peuple, qui murmurait contre Moïse. Il dit : Montons, emparons-nous du pays, nous y serons vainqueurs ! » (Nombres 13.30) ; et d’abord son nom paraît seul, comme exempté de la sentence d’exclusion prononcée contre le reste de sa génération : « Et parce que mon serviteur Caleb a été animé d’un autre esprit, et qu’il a pleinement suivi ma voie, je le ferai entrer dans le pays où il est allé, et ses descendants le posséderont » (Nombres 14.24). Comme nous l’avons déjà dit, il est probable que Caleb parlait avec plus d’aisance, et il est possible qu’il fût l’homme le plus ferme. Josué semble avoir manqué de ce pouvoir d’initiative que possédait Caleb. C’est parce qu’il avait toujours su bien suivre que Josué, dans sa vieillesse, fut apte à conduire. Parce qu’il avait été un bon serviteur, il devint un bon maître. Tant que Moïse vécut, Josué fut son serviteur. Après la mort de Moïse, Josué s’appliqua simplement à exécuter ses instructions. Ce fut un bonheur pour lui, au retour des dix espions, que Caleb fût l’un d’eux, sinon il aurait pu se trouver dans l’embarras. Caleb fut évidemment l’homme qui mena l’opposition aux dix, non seulement en affirmant la voie du devoir, mais en manifestant un esprit de mépris et de défi envers les lâches infidèles qui oubliaient que Dieu était avec eux. Au fond de son cœur, Josué était tout à fait du même avis, mais probablement il lui manquait les manières énergiques, la voix retentissante, l’attitude intrépide de son compagnon plus démonstratif. Il est certain que Caleb recueillit le principal honneur de ce jour-là.16

16 Certains lecteurs préféreront sans doute l’explication selon laquelle, lorsque Caleb est mentionné seul, un document a été suivi, et, lorsque Caleb et Josué sont associés, un autre.

Il est beau de voir qu’il n’y eut aucune rivalité entre eux. Non seulement Caleb ne fit aucune objection quand Josué fut appelé à succéder à Moïse, mais il semble lui avoir témoigné, tout au long des guerres, la soumission la plus loyale et la plus cordiale. Dieu avait mis son sceau sur Josué, le peuple avait ratifié sa nomination, et Caleb était trop magnanime pour laisser une pauvre ambition personnelle, s’il en avait, faire obstacle à la volonté divine et au bien public. Son attitude affectueuse et cordiale en cette occasion semble montrer que pas même dans un recoin de son cœur ne subsistait une trace de jalousie envers le vieil ami et compagnon qu’il avait surpassé en ce jour-là, mais qui avait été placé tellement plus haut que lui. Il vint à lui comme au chef reconnu du peuple — comme à l’homme dont la voix devait trancher la question qu’il lui soumettait maintenant, comme au juge et à l’arbitre d’une affaire qui le concernait de très près, lui et sa maison.

Et pourtant on remarque chez Caleb des signes de tact, d’une parfaite compréhension du caractère de Josué et du genre de considérations par lesquelles on pouvait s’attendre à ce qu’il fût influencé. Il y avait deux motifs pour lesquels il pouvait raisonnablement espérer que sa requête serait accordée : ses services personnels, et la promesse de Moïse. Caleb sait bien que la promesse de Moïse influencera Josué beaucoup plus que toute autre considération ; c’est pourquoi il la place au premier plan. « Tu sais ce que l’Éternel a déclaré à Moïse, homme de Dieu, au sujet de moi et au sujet de toi, à Kadès-Barnéa. » « Moïse, homme de Dieu. » Pourquoi Caleb choisit-il cette épithète remarquable ? Pourquoi ajouter quelque chose au nom habituel de Moïse ? L’emploi de l’épithète faisait honneur à tous les trois. Ce qui constituait la plus haute gloire de Moïse, c’est qu’il était si pleinement en accord avec Dieu. La volonté de Dieu était toujours sa loi, et il était en si étroite communion de sentiment avec Dieu que toutes les instructions qu’il donnait sur quelque sujet que ce soit pouvaient être tenues pour conformes à la volonté de Dieu. De plus, en l’appelant « homme de Dieu » en s’adressant à Josué, Caleb supposait que Josué serait sensible à cette considération et disposé à accéder à une requête qui était sanctionnée non seulement par la volonté de Moïse, mais par cette volonté supérieure que Moïse reconnaissait constamment. En somme, lorsque Josué considérerait que le souhait particulier de Moïse que Caleb rappelait maintenant n’était que l’expression de la volonté divine, Caleb était assuré qu’il ne pourrait refuser son consentement. Ces trois hommes formaient vraiment un noble trio, dignes descendants de leur père Abraham, même si l’un des trois n’était pas fils de Jacob. Bien avant que notre Seigneur n’enseignât la demande « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », elle était devenue habituelle à tous les trois. Moïse était vraiment « l’homme de Dieu » — éminemment en communion avec lui ; dans une sphère plus humble, Caleb et Josué étaient du même ordre, des hommes qui s’efforçaient de vivre leur vie, et chacune de ses parties, en Dieu seul.

Ayant fortifié sa requête par cette forte référence à la fois à Moïse et à Dieu, Caleb rappelle le service qui avait valu la promesse de Moïse. Les faits ne pouvaient qu’être bien connus de Josué. « J’étais âgé de quarante ans lorsque Moïse, serviteur de l’Éternel, m’envoya de Kadès-Barnéa pour explorer le pays, et je lui fis un rapport avec droiture de cœur. Mes frères qui étaient montés avec moi découragèrent le peuple, mais moi je suivis pleinement la voie de l’Éternel, mon Dieu. » Pourquoi Caleb présente-t-il la chose ainsi ? Pourquoi ne s’associe-t-il pas Josué comme ayant été fidèle en cette occasion inoubliable ? La seule explication qui semble plausible est que, vu la position éminente de Josué, c’était inutile, et que cela aurait peut-être même paru inconvenant. Un soldat présentant une requête au duc de Wellington, et rappelant quelque service qu’il avait rendu à la bataille de Waterloo, ne jugerait guère nécessaire, ni même convenable, de dire que le duc aussi y était, et quel service incomparable il avait rendu ce jour-là. Un soldat comme le duc, qui occupe une position de prééminence sans rivale en raison de longs et brillants services, n’a pas besoin qu’on lui dise ce qu’il a fait. Josué était maintenant le chef d’Israël, et les dernières années l’avaient couronné d’une gloire si multiple que toute sa vie en était transfigurée, et que des actes de service particuliers n’avaient pas besoin d’être mentionnés. Caleb était un homme relativement obscur, dont la renommée reposait sur un seul service vieux maintenant de près d’un demi-siècle, qui ne pouvait certes pas être tout à fait oublié, mais qui, au milieu des brillants événements des temps plus récents, pouvait facilement disparaître de la vue et de la mémoire. Il n’y avait donc aucun dénigrement de Josué dans le fait que Caleb ne le mentionnât pas, mais au contraire un hommage silencieux à sa haute fonction de chef suprême d’Israël, et à ses services presque sans égal, surtout pendant ces dernières années.

« Je lui fis un rapport avec droiture de cœur » — littéralement, selon ce qui était dans mon cœur. La déclaration n’est faite dans aucun esprit de vantardise, et pourtant quelle rare vertu elle dénote ! Caleb avait, comme on dit aujourd’hui, le courage de ses convictions. Il avait à la fois un cœur honnête et une langue honnête. Nous ne pouvons guère imaginer quelles tentations il subissait de ne pas dire ce qui était dans son cœur. Pendant six semaines, ces dix hommes avaient été ses compagnons intimes. Ils avaient mangé ensemble, dormi sous la même toile, marché par les mêmes sentiers, trompé la longueur du chemin par des récits et des anecdotes, et sans doute par des plaisanteries et des traits d’humour, et s’étaient rendu les uns aux autres de bons offices selon les circonstances. Se séparer de son propre groupe, des camarades de campagne, renverser leurs plans et conseiller à ceux qui détiennent le pouvoir une ligne de conduite diamétralement opposée à la leur, est l’un des devoirs sociaux les plus difficiles. Et de nos jours, il n’est pas de devoir plus communément mis de côté. On a dit avec raison que la lâcheté morale est l’un des vices les plus répandus de notre époque.

Quoi de plus commun au Parlement, par exemple, que de voir des hommes désapprouver fortement certaines mesures de leur parti, et pourtant, parce que c’est leur parti, les soutenir de leurs votes ? Et dans les rangs de l’Église et de ses diverses fractions, la même tendance prévaut, quoique peut-être à un moindre degré. Des nombreux prélats capables et apparemment honnêtes de l’Église romaine qui contestèrent, souvent avec véhémence, le décret du Vatican sur l’infaillibilité du pape, que devint finalement leur opposition ? Y en eut-il plus d’un ou deux qui ne se rendirent pas à la fin, acceptant de professer ce qu’ils ne croyaient pas ? Et pour en venir à des choses plus ordinaires, quand nos opinions sur les sujets religieux sont dépréciées, quand elles sont tournées en ridicule, combien de fois les cachons-nous, ou les arrangeons-nous et les modifions-nous pour ne pas partager la condamnation générale ? Les hommes qui ont le courage de leurs convictions sont souvent des martyrs sociaux, exclus de la communion de leurs frères, exclus de toute place d’honneur ou de profit, et pourtant, pour leur courage et leur honnêteté, dignes d’une estime infiniment plus haute que des centaines entières d’opportunistes qui « réussissent » dans le monde en flattant ses erreurs et ses folies.

Néanmoins, bien que la plupart d’entre nous se montrent misérablement faibles en ne disant pas tout ce qui est « dans notre cœur », surtout lorsque l’honneur de notre Seigneur et Maître est en jeu, nous sommes capables d’apprécier, et nous ne pouvons manquer d’admirer, les nobles manifestations de courage que nous rencontrons parfois. Cette belle création de Milton, le séraphin Abdiel, « trouvé fidèle parmi les infidèles, seul fidèle », est le type et l’idéal de cette catégorie. Schadrac, Méschac et Abed-Nego résistant à l’enthousiasme des foules et défiant calmement la fournaise ardente ; l’apôtre Paul tenant ferme à ses vues sur la loi et l’Évangile quand son frère Pierre lui-même avait commencé à chanceler ; Martin Luther, le pied sur la Bible, tenant tête au monde entier ; John Knox défiant à la fois souveraine, nobles et prêtres, résolu à ce que l’Évangile fût librement prêché ; Carey, partant comme missionnaire pour l’Inde sous les railleries du monde, parce qu’il ne pouvait s’ôter de l’esprit ces paroles : « Allez par tout le monde, et prêchez la bonne nouvelle à toute la création » — tous ont illustré l’esprit de Caleb, qui doit exprimer ce qui est dans le cœur ; et d’ordinaire aucune idée nouvelle ne s’est emparée de l’humanité avant que les luttes de quelque grand héros ou les cendres de quelque noble martyr ne soient venues sanctifier la cause.

« Celui qui croira ne se hâtera point. » Caleb croyait, et c’est pourquoi il était patient. Quarante-cinq longues années s’étaient écoulées depuis que Moïse, l’homme de Dieu, parlant par l’Esprit de Dieu, lui avait promis un héritage particulier dans le pays. C’était long pour une foi qui vivait d’une promesse ; mais, comme un arbre sur la paroi d’une falaise qui semble pousser du roc même, elle tirait sa nourriture de sources invisibles. C’était long d’attendre ainsi ; mais Caleb, bien qu’il n’eût pas obtenu ce qui lui était promis durant tout ce temps, en était persuadé et l’embrassait, et croyait qu’à la fin cela s’accomplirait. Il ne devança pas le moment voulu, bien qu’il eût pu avoir pour le faire des raisons aussi plausibles que celles qu’avaient eues les deux tribus et demie pour demander la permission de s’établir à l’est du fleuve. Il prit sa part du travail de la guerre, supporta la fatigue du jour et la chaleur, attendit le moment voulu pour le partage du pays. Il ne se précipita pas non plus égoïstement seul en avant, sans égard pour les intérêts du reste de sa tribu ; car les fils de Juda, reconnaissant son droit, s’approchent de Josué avec lui. Et ce n’était pas une portion du pays où une tribu quelconque aurait été impatiente d’entrer qu’il demandait ; car elle était encore si harcelée par les Anakim qu’il n’y aurait pas de paix tant que cette redoutable troupe de géants n’aurait pas été chassée.

Il semble qu’en agissant comme l’un des douze espions, Caleb avait pris position d’une manière marquée sur Hébron. « Le pays que ton pied a foulé sera ton héritage. » Peut-être les espions étaient-ils trop terrifiés pour s’approcher d’Hébron, car les fils des Anakim y étaient, et, dans l’assurance de la foi, Caleb, ou Caleb et Josué, y étaient entrés seuls. Moïse lui avait promis Hébron, et maintenant il venait la réclamer. Mais il venait la réclamer dans des circonstances qui auraient porté la plupart des hommes à y renoncer. Chasser les Anakim était un devoir redoutable, et la tâche aurait pu sembler mieux convenir à quelqu’un qui avait pour lui la force et l’enthousiasme de la jeunesse. Mais Caleb, bien qu’âgé de quatre-vingt-cinq ans, était encore jeune. L’âge ne se mesure pas le mieux par les années. Il était un exemple remarquable de vigueur prolongée et d’énergie juvénile. « Aujourd’hui encore, je suis fort comme au jour où Moïse m’envoya ; j’ai autant de force que j’en avais alors, soit pour combattre, soit pour sortir et pour entrer. » La foi, la tempérance et la gaieté sont de merveilleuses aides à la longévité. En lisant ces paroles de Caleb, on se rappelle le mot d’un médecin bien connu, le docteur Richardson, selon lequel le corps humain pourrait durer cent ans s’il était seulement traité comme il faut.

Il y a quelque chose de singulièrement touchant dans le fait que Caleb demande comme une faveur ce qui était en réalité un service des plus périlleux, mais important pour la nation. Si rudes que fussent ces soldats hébreux, ils étaient capables des actes les plus courtois et les plus chevaleresques. Il ne peut y avoir de plus haut acte de courtoisie que de traiter comme une faveur pour soi-même ce qui est en réalité un grand service rendu à un autre. Bravo, Caleb ! Tu ne demandes pas une place qu’il n’y aura aucune peine à prendre ou à garder. Tu n’es pas comme Issacar, l’âne robuste couché dans les étables : « Il voit que le lieu où il repose est agréable, et que la contrée est magnifique ; et il courbe son épaule sous le fardeau, il s’assujettit à un tribut. » La rosée de la jeunesse est encore sur toi, l’élan d’un dessein élevé et d’un noble effort ; tu es comme le cheval de guerre de Job : « Il creuse le sol et se réjouit de sa force... Il se rit de la crainte, il n’a pas peur... De loin il flaire la bataille, la voix tonnante des chefs et les cris de guerre. »

Il n’est rien que nous admirions davantage dans les annales militaires qu’un soldat qui se porte volontaire pour le poste le plus périlleux et le plus difficile — montrant

« Cette joie austère que ressentent les guerriers Devant des ennemis dignes de leur acier. »

Dans le combat spirituel aussi, les exemples du même esprit ne nous manquent pas. Nous nous rappelons le capitaine Allan Gardiner choisissant la Terre de Feu comme champ de mission, précisément parce que le peuple y était si féroce, le climat si rebutant et l’œuvre si difficile que personne d’autre n’était susceptible de l’entreprendre. Nous pensons à la deuxième équipe qui partit après que Gardiner et ses compagnons furent morts de faim ; et plus encore, après que ceux-là eurent été massacrés par les indigènes, au troisième détachement, qui fut poussé simplement par la considération que le cas semblait si désespéré. Ou nous pensons à Livingstone suppliant les directeurs de la Société missionnaire de Londres, où qu’ils l’envoient, de veiller à ce que ce fût « en avant » ; se détournant de toutes les stations missionnaires précédentes et du relatif confort qu’elles offraient, pour s’attaquer au barbare là où l’on n’avait jamais commencé à l’apprivoiser ; ses yeux avides de spectacles inconnus et de dangers inédits, parce qu’il dédaignait de bâtir sur le fondement d’autrui, et avait soif « de nouveaux bois et de nouveaux pâturages ». Nous le voyons persévérer dans sa tâche d’année en année dans le même esprit élevé ; sans tenir compte de la misère d’une douleur prolongée, des ardentes aspirations de son cœur las vers son foyer, de la société repoussante des sauvages et des cannibales, des contrariétés, des déceptions et des obstacles qui semblaient se multiplier chaque jour, de la trahison de prétendus amis qu’il avait aidé à élever, de l’indifférence d’un monde insouciant et d’une Église languissante ; mais se ceignant toujours d’une énergie nouvelle pour la tâche qu’il avait entreprise, et dont les difficultés et les épreuves n’avaient jamais quitté sa pensée. Nous pensons à bien des jeunes missionnaires se détournant de la vie confortable qu’ils pourraient mener chez eux, et que mèneront beaucoup de leurs compagnons, pour aller là où le besoin est le plus grand et le combat le plus ardent, et rendre ainsi à leur Maître le plus grand service possible. Une foule de noms illustres nous reviennent en mémoire — Williams, Judson, Morrison, Burns, Patteson, Keith-Falconer, Hannington et Mackay — des hommes pour qui même les Anakim n’avaient rien de terrifiant, mais plutôt un attrait ; mais qui, servant sous un autre Josué, différaient de Caleb en ceci, que ce qu’ils désiraient n’était pas de détruire ces Anakim féroces, mais de les conquérir par l’amour, et de démontrer la puissance de l’Évangile de Jésus-Christ pour changer les pires réprouvés en fils de Dieu.

Et aujourd’hui encore, il y a parmi nous d’autres Anakim auxquels devrait être réservé le sort des géants cananéens. Des Anakim au-dedans de nous — la cupidité, l’égoïsme, l’amour du confort, la convoitise, la passion, la cruauté — tous, si nous sommes fidèles, à passer au fil de l’épée. Et il y a des Anakim, des Anakim redoutables, autour de nous — l’ivrognerie, et tout ce qui l’entretient, malgré les misérables excuses que nous entendons si souvent ; la sensualité, ce vil meurtrier de l’âme et du corps à la fois ; l’avarice, si cruellement injuste, et qui se contente d’amasser son trésor sur les muscles et les nerfs d’hommes et de femmes pour qui la vie est devenue pire que l’esclavage ; la vie de luxe, qui se moque des luttes de milliers de gens pour qui une miette de la table ou un chiffon de la garde-robe serait un si grand soulagement. Contre de tels géants, nous devons mener une guerre incessante, et pour avoir l’esprit nécessaire, il nous faut une provision constante de la foi et du courage qui étaient si remarquables chez Caleb. Il suivit pleinement la voie de l’Éternel ; croyant que si l’Éternel méritait d’être suivi, il méritait d’être suivi pleinement. Qu’y avait-il à gagner à le suivre à moitié, en abandonnant l’autre moitié au monde ? Pouvait-il compter que Dieu l’aiderait s’il entrait à son service avec la moitié seulement de son cœur, et, comme la femme de Lot, regardait en arrière même en fuyant Sodome ? « Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. »

La tendance au compromis est l’un des péchés habituels de notre temps. Dans l’armée ou dans la marine, si l’on veut servir Dieu, il faut le servir entièrement. La décision y est éminemment nécessaire, et les chrétiens y sont généralement plus entiers et plus conséquents que dans bien des milieux chrétiens de nom. La décision est virile, elle est noble ; elle apporte le repos intérieur, et à la fin elle gagne le respect des ennemis les plus acharnés. Le courage est l’ornement du christianisme et la couronne de la jeunesse chrétienne. « NE CRAINS POINT » est l’un des plus brillants joyaux de la Bible.

Chapitre XXIII. Le partage du pays

Josué 15 à 19.

Nous arrivons maintenant pour de bon au partage du pays. Les deux tribus et demie ont déjà obtenu leurs établissements de l’autre côté du Jourdain ; mais l’autre côté du Jourdain, bien que compris dans le pays de la promesse, était en dehors de la partie spécialement consacrée comme théâtre de la manifestation et de l’action divines. De Dan à Beer-Schéba et du Jourdain à la mer, c’était là par excellence le pays d’Israël ; c’est là que les patriarches avaient habité ; c’est là que la plupart des promesses avaient été données ; c’est là qu’Abraham, Isaac et Jacob avaient été ensevelis ; et c’est là aussi, quoique dans un autre tombeau, qu’avaient été déposés les ossements de Joseph. Cette portion était le noyau de l’héritage, entouré d’une large pénombre d’une lumière plus faible et de privilèges moins nombreux. En son temps, un lieu très saint s’éleva à l’intérieur de cette région consacrée, lorsque Jérusalem devint la capitale, le foyer de la bénédiction et de la sainte influence.

Maintenant que commence le partage de cette partie du pays, nous devons prêter une attention particulière à l’opération. Le récit paraît très aride, mais d’importants principes et d’importantes leçons s’y cachent. Ces listes de noms peu familiers ressemblent aux débris d’une carrière — durs, dénués de sens et, pour nous, inutiles. Mais rien n’est inséré dans la Bible sans un but — un but qui, en quelque sens, concerne l’édification des générations successives et des diverses races humaines. Nous ne devons pas passer sur le partage parce qu’il paraît peu prometteur, mais plutôt rechercher avec d’autant plus de soin quelle portée il a pour nous-mêmes.

Or, en premier lieu, il y a quelque chose à apprendre du maintien de la distinction des douze tribus, et de la division du pays en portions correspondant à chacune d’elles. Dans une certaine mesure, cela s’accordait avec l’usage oriental ; car le pays avait déjà été occupé par diverses races, vivant dans une sorte d’unité — les Cananéens, les Amoréens, les Héthiens, les Héviens, les Jébusiens, les Phéréziens et les Guirgasiens. Ce qui était propre à Israël, c’est que chacune des tribus descendait de l’un des fils de Jacob, et que leur relation mutuelle était maintenue de manière visible, bien que leurs demeures fussent séparées. C’était une disposition capable de devenir un grand bienfait sous l’influence d’un bon esprit, ou un grand mal sous l’influence de l’esprit contraire. Comme dans le cas des États séparés de l’Amérique du Nord, ou des cantons séparés de la Suisse, elle assurait la variété dans l’unité ; elle donnait une mesure de liberté et d’indépendance locales tout en maintenant une action commune ; elle contribuait à la vie et à la vigueur de la république, sans détruire l’unité de son caractère ni affaiblir son dessein et son but communs. Elle favorisait cette variété pittoresque que l’on trouve souvent dans les petits pays, où chaque district a son dialecte, ou sa prononciation, ou ses traditions, ou son caractère propre ; comme le Yorkshire diffère du Devon, ou le Lancashire de la Cornouailles ; l’Aberdeenshire du Berwick, ou le Fife de l’Ayr. Comme dans un jardin la variété des espèces anime et enrichit l’effet, ainsi dans une communauté la variété des types enrichit et anime la vie commune. Un régiment de soldats vêtus du même uniforme, de même taille, marchant du même pas, peut faire très bon effet par contraste avec une foule mêlée ; mais quand un peintre veut peindre un tableau frappant, c’est de la foule mêlée, dans toute la variété de ses costumes, de ses tailles et de ses attitudes, qu’il tire ses personnages. Dans le cas de la république hébraïque, la distinction des tribus s’amenuisa avec le temps, et à l’époque du Nouveau Testament, les trois grandes régions de Judée, de Samarie et de Galilée ne montraient plus que la survivance des plus aptes. Une individualité plus marquée et une variété plus large auraient sans aucun doute prévalu si un bon esprit avait continué de régner parmi les tribus, et si toutes avaient montré l’énergie et l’esprit d’entreprise de quelques-unes.

Mais le mauvais esprit s’introduisit, et il s’introduisit avec force, et le mal s’ensuivit. Car les distinctions de race et de famille tendent à engendrer la rivalité et l’inimitié, et non seulement à détruire tout le bien qui peut naître de la variété, mais à introduire des maux sans fin. Pendant bien longtemps, les clans écossais furent comme Ismaël : leur main était contre tous, et la main de tous contre eux ; ou du moins un clan était en querelle interminable avec un autre, et le pays était misérable et désolé. Parmi les douze tribus d’Israël, l’esprit de rivalité se manifesta bientôt, avec des conséquences désastreuses. Au temps des juges, les hommes d’Éphraïm montrèrent leur humeur en enviant Gédéon quand il soumit les Madianites, et Jephthé quand il soumit les Ammonites ; et sous Jephthé, un prodigieux massacre d’Éphraïmites résulta de leur esprit déraisonnable. Au temps des rois, un schisme permanent fut causé par la révolte des dix tribus contre la maison de David. C’est ainsi que le péché de l’homme pervertit souvent des dispositions destinées au bien, et les pervertit de telle sorte qu’elles deviennent des sources de mal cruel. L’ordre familial vient du ciel ; mais qu’un mauvais esprit se glisse dans une famille, le résultat est effrayant. Que le mari et la femme s’éloignent l’un de l’autre ; que le père et le fils commencent à se quereller ; que le frère se dresse contre le frère, et qu’ils commencent à comploter non pour leur bien mutuel mais pour se nuire mutuellement, on ne peut assigner de limites au mal et à la misère qui en résultent.

Bien des dispositions de notre civilisation moderne, qui contribuent à notre confort quand elles sont en bon ordre, deviennent des sources de maux sans exemple quand elles se dérèglent. Le système d’égouts des maisons contribue beaucoup au confort tant qu’il fonctionne bien ; mais que les égouts s’engorgent et renvoient dans nos maisons les gaz empoisonnés produits par la décomposition, les conséquences sont effroyables. L’inspecteur sanitaire doit être aux aguets pour déceler le mal dès ses tout premiers commencements, et appliquer le remède avant même que nous ayons bien pris conscience du mal. De même, il faut toujours garder un œil vigilant sur ces dispositions de la providence qui sont si bienfaisantes quand elles sont dûment appliquées, et si pernicieuses quand on les pervertit par légèreté. Quelle chose merveilleuse qu’un peu de patience au commencement d’une querelle menaçante ! Quelle bénédiction inestimable que « la réponse douce » qui « calme la fureur » ! Il existe un petit traité plein de sens intitulé « The Oiled Feather » (La plume huilée). La plume huilée a un pouvoir remarquable d’adoucir des surfaces qui, sans elle, grinceraient et frotteraient l’une contre l’autre, et ainsi d’éviter le mal. Parmi les chrétiens, elle devrait toujours être à portée de main ; car assurément, si la patience et l’amour qui évitent les querelles doivent se trouver quelque part, c’est chez ceux qui ont reçu la plénitude de l’amour et de la grâce divins en Jésus-Christ. Assurément, parmi eux, il ne devrait y avoir aucune perversion des dispositions divines ; dans leurs foyers, aucune querelle, et dans leurs cœurs, aucune rivalité. Ils devraient au contraire être les artisans de paix du monde, non seulement parce qu’ils ont reçu la paix qui surpasse toute intelligence, mais parce que leur Maître a dit : « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! »

2. Ensuite, dans l’attribution aux tribus de leurs divers territoires, nous avons un exemple d’une grande loi naturelle, la loi de la distribution, une loi qui, dans l’ensemble, agit de manière très bienfaisante dans le monde entier. Dans la société, il y a à la fois une force centripète et une force centrifuge ; la force centripète est surtout humaine, la force centrifuge surtout divine. Les hommes sont enclins à se rassembler ; Dieu favorise la dispersion. Par la loi divine du mariage, l’homme quitte la maison de son père et s’attache à sa femme ; un nouveau foyer s’établit, un nouveau centre d’activité, une nouvelle source de population. Aux premiers âges, les hommes se groupaient autour de la plaine de Schinear ; la confusion des langues les dispersa. Et en général, en tout lieu fertile et désirable, les hommes ont été enclins à se multiplier jusqu’à ce que la nourriture leur manque, et que la famine chez eux ou l’émigration au loin deviennent inévitables. C’est ainsi que, malgré leur tendance à la cohésion, les hommes sont aujourd’hui assez bien dispersés sur le globe. Et une fois établis dans de nouveaux foyers, ils s’adaptent à leur localité et commencent à l’aimer. L’Esquimau n’est pas seulement adapté à sa demeure glacée, il l’aime. Le Noir dévêtu n’a pas de querelle avec le soleil brûlant, mais jouit de sa vie ensoleillée. Nous, habitants de la zone tempérée, pouvons à peine supporter la chaleur des tropiques, et nous frissonnons à la seule pensée de la Laponie. C’est une preuve de la sagesse divine qu’un monde qui présente une telle variété de climats et de conditions ait, dans toutes ses parties, des habitants qui jouissent de leur vie.

La même loi agit dans le monde végétal. Partout les plantes semblent découvrir les endroits où elles prospèrent le mieux. Même dans un seul pays, il y a une flore pour la vallée et une autre pour la montagne. Le lichen s’étend à la surface des rochers ou sur l’écorce dure des vieux arbres ; le champignon s’attarde dans les coins humides et mal aérés ; la primevère s’installe sur les talus découverts ; la fougère dans les bosquets ombragés. Il y a toujours une place pour la plante, et une plante pour la place. Et il en est de même pour les animaux. L’éléphant dans la vaste forêt, le lapin dans la dune sablonneuse, le castor au bord du ruisseau, la chenille dans le jardin feuillu. Si nous pouvions explorer l’océan, nous y trouverions la loi de la distribution en pleine activité. Il y a un grand ordre de poissons pour l’eau douce, un autre pour l’eau salée ; une grande classe d’insectes dans les climats chauds, une autre dans les climats tempérés ; des oiseaux du ciel, de l’aigle à l’oiseau-mouche, de l’autruche à la chauve-souris, dans des lieux adaptés à leurs habitudes. Nous ne demandons pas si ce résultat est dû à la création ou à l’évolution. Il est là, et son effet est de couvrir la terre. Tous ses lieux, désirables ou non, sont plus ou moins occupés par des habitants. Certains des grands déserts que notre imagination créait autrefois en Afrique ou ailleurs n’existent pas. Il y a des endroits stériles, des « marais et des fosses » qui sont « abandonnés au sel », mais ils ne sont pas nombreux. La terre a été remplie, et le dessein de Dieu accompli jusque-là.

Et puis il y a une distribution des talents. Nous ne sommes pas tous créés semblables, avec des parts égales des dons et des facultés qui servent d’une manière ou d’une autre aux buts de notre vie. Nous dépendons plus ou moins les uns des autres ; les femmes des hommes, et les hommes des femmes ; les jeunes des vieux, et parfois les vieux des jeunes ; les personnes d’un talent de celles d’un autre talent, ceux qui ont des muscles robustes de ceux qui ont la tête claire, et ceux qui ont la tête claire de ceux qui ont des muscles robustes ; bref, la société est ainsi constituée que ce que chacun possède, il le possède pour tous, et ce que tous possèdent, ils le possèdent pour chacun. Le principe de la division du travail intervient ; et dans une communauté bien ordonnée, la richesse générale et le bien-être de l’ensemble sont mieux servis par l’échange des services que si chacun possédait en lui-même une petite provision de tout ce dont il a besoin.

La même loi de distribution règne dans l’Église du Christ. Elle s’est manifestée d’une manière intéressante dans le cas des apôtres de notre Seigneur. Aucun d’eux n’était la copie d’un autre. Quatre d’entre eux, en comptant Paul, étaient les types de variétés qu’on a rencontrées à toutes les époques de l’Église. Dans un article remarquable de la Contemporary Review, le professeur Godet, de Neuchâtel, après avoir tracé les caractères de Pierre, de Jacques, de Jean et de Paul, faisait remarquer combien il était intéressant que quatre hommes de tempéraments si divers aient tous trouvé une satisfaction suprême en Jésus de Nazareth, et lui aient rendu l’hommage et le service de toute leur vie. Et tout au long de l’histoire de l’Église, la distribution des dons a été tout aussi marquée. Jean Chrysostome et Augustin, Jérôme et Ambroise, Bernard et Anselme étaient tous de la même souche, mais non du même type. À la Réforme, des hommes d’une individualité marquée furent donnés à chaque pays. L’Allemagne eut Luther et Mélanchthon ; la France, Calvin et Coligny ; la Suisse, Zwingli et Farel, Viret et Œcolampade ; la Pologne, Jean de Lasco ; l’Écosse, Knox ; l’Angleterre, Cranmer, Latimer et Hooper. Le champ missionnaire a été pourvu de la même manière. L’Inde a eu son Schwartz, son Carey, son Duff et une foule d’autres ; la Chine son Morrison, la Birmanie son Judson, la Polynésie son Williams, l’Afrique son Livingstone. Les lieux les moins attrayants et les plus inhospitaliers ont été pourvus. Le Groenland n’était pas trop froid pour les Moraves, ni les communautés de lépreux de l’Inde ou de l’Afrique trop repoussantes. Et jamais les chrétiens n’ont été plus disposés qu’aujourd’hui à honorer cette grande loi chrétienne de la distribution : « Allez par tout le monde, et prêchez la bonne nouvelle à toute la création. »

C’était donc une grande loi providentielle qui fut reconnue dans le partage du pays de Canaan entre les tribus. Il fut ainsi pourvu à la dispersion du peuple, de manière qu’il occupe tout le pays, et qu’il s’adapte aux lieux où il s’établissait et aux occupations qui leur étaient propres. Même là où il nous semble y avoir eu une simple distribution des lieux au hasard, il pouvait y avoir des convenances sous-jacentes, ou des possibilités d’adaptation connues de Dieu seul ; en tout cas, la loi d’adaptation produirait son effet, par laquelle un homme s’adapte et s’attache au lieu qui lui donne non seulement un foyer mais les moyens de vivre, et par laquelle aussi il devient plus habile dans les méthodes de travail qui assurent le succès.

3. En outre, dans l’attribution aux tribus de leurs divers territoires, nous avons un exemple de la manière dont Dieu a voulu que la terre pourvoie le plus efficacement aux besoins de l’homme. Nous ne disons pas que la méthode alors adoptée en Canaan fut le seul système de répartition des terres que Dieu ait jamais sanctionné ; très probablement c’était la même méthode que celle qui avait prévalu chez les Cananéens ; mais il est hors de doute que, telle qu’elle était, elle fut sanctionnée par Dieu pour son peuple élu.

C’était un système de petite propriété paysanne. Toute la propriété foncière du pays était divisée entre les citoyens. Chaque Israélite né libre était propriétaire foncier, possédant son domaine en vertu d’un titre qui, tant que la constitution était observée, en rendait impossible l’aliénation permanente hors de sa famille. La cinquantième année, l’année du jubilé, tout héritage retournait, libre de toute charge, aux représentants du propriétaire originel. La disposition s’opposait également à l’accumulation de propriétés démesurées entre les mains d’un petit nombre, et à la perte de toute propriété pour le grand nombre. Les extrêmes de la richesse et de la pauvreté étaient pareillement freinés et découragés, et le sort loué par Agur — une aisance modérée, ni pauvreté ni richesse — devint la condition générale des citoyens.

Il est difficile de dire quelle étendue de terre échut à chaque famille. La portion du pays partagée par Josué a été évaluée à vingt-cinq millions d’acres.17 En divisant ce chiffre par 600 000, nombre probable des familles au moment de l’établissement, nous obtenons quarante-deux acres comme taille moyenne de chaque propriété. Pour un citoyen romain, on comptait que sept acres suffisaient à fournir un entretien modeste, de sorte que, même dans un pays d’une fertilité ordinaire, l’étendue des fermes hébraïques aurait été largement suffisante avant qu’une subdivision ultérieure ne devînt nécessaire. Quand la population augmenterait, l’héritage devrait évidemment être subdivisé. Mais pendant plusieurs générations, ce serait, loin d’être un inconvénient, un avantage positif. Cela amènerait une mise en valeur plus complète des ressources du sol. La grande règle de l’économie divine était ainsi honorée : rien ne se perdait.

17 Voir Wines, « Laws of the Ancient Hebrews », p. 388.

Il n’y a aucune raison de supposer que la petite propriété paysanne des Israélites ait entraîné un état stationnaire et stagnant de la société, ou l’ait réduite à un niveau uniforme — un simple agglomérat d’hommes de richesse, de ressources et d’influence uniformes. Bien que la terre eût d’abord été partagée également, elle ne pouvait rester longtemps ainsi partagée. Dans le cours de la providence, quand les héritiers directs faisaient défaut, ou quand un homme épousait une propriétaire, deux propriétés ou davantage appartenaient à une seule famille. Un capital accru, l’habileté et l’industrie, ou un succès inhabituel à chasser les Cananéens restants, tendaient encore à l’agrandissement des propriétés. Aussi rencontrons-nous des hommes « très riches », comme Jaïr le Galaadite, Boaz de Bethléhem, Nabal de Carmel ou Barzillaï le Galaadite, même aux premières périodes de l’histoire juive.18 Il y avait un nombre suffisant d’hommes riches pour donner à la société une agréable variété et une impulsion salutaire, sans produire les maux d’une accumulation énorme d’un côté, ou d’une indigence effroyable de l’autre.19

18 Juges 10.4 ; Ruth 2.1 ; 1 Samuel 25.2 ; 2 Samuel 17.27.

19 Voir l’essai de l’auteur « An Old Key to our Social Problems » dans « Counsel and Cheer for the Battle of Life ».

Dans notre pays, après avoir atteint l’extrême opposé, nous essayons maintenant de revenir dans la direction de cet ancien système. Tous les partis semblent maintenant d’accord pour dire que quelque chose de la nature de la petite propriété paysanne est nécessaire pour résoudre le problème agraire en Irlande, et en Grande-Bretagne aussi. Seul le fait qu’en Grande-Bretagne l’entreprise commerciale et l’émigration offrent tant de débouchés aux énergies de nos compatriotes sans terre a fait tolérer si longtemps parmi nous les abus de la propriété : les lois des substitutions et du droit d’aînesse, l’accumulation de propriétés bien au-delà de la capacité du propriétaire à les surveiller ou à les gérer, l’emploi d’intendants agissant uniquement pour le propriétaire, et sans ce sens de la responsabilité ou cet intérêt pour le bien-être du peuple qui est naturel au propriétaire lui-même. Il n’est guère étonnant qu’il se soit élevé des théories de la possession de la terre aussi impraticables en fait qu’elles sont extravagantes et anarchiques en principe. De si désespérées imaginations sont le fruit du désespoir — de l’absence totale d’espoir de revenir par quelque autre voie à une vraie loi foncière — à un état de choses où la terre procurerait le plus grand bien à la nation tout entière. Elle ne devrait pas seulement fournir la nourriture et favoriser la santé, mais aussi une familiarité avec la nature et un sentiment de liberté, et produire ainsi le contentement et le bonheur, et un sentiment plus bienveillant entre toutes les classes. Ce nous semble être l’un des traits les plus intéressants de la loi foncière récemment introduite pour l’Irlande qu’elle tend à un aménagement de la terre dans la direction des premiers desseins de Dieu à son égard. Si c’est réalisable pour l’Irlande, pourquoi pas pour l’Angleterre et l’Écosse ? Certains rejetteront de telles questions comme purement séculières, et non seulement indignes de l’intervention d’hommes religieux, mais propres, quand ceux-ci les défendent, à nuire à la religion spirituelle. C’est une vue étroite. Tout ce qui est juste est religieux ; tout ce qui est conforme à la volonté de Dieu est spirituel. Tout ce qui tend à réaliser la prière d’Agur est bon pour les riches comme pour les pauvres : « Ne me donne ni pauvreté, ni richesse, accorde-moi le pain qui m’est nécessaire. »

4. Enfin, dans les dispositions prises pour le partage du pays entre les douze tribus, nous pouvons voir une preuve de l’intérêt que Dieu porte au bien-être et à la prospérité temporels des hommes. Ce n’est pas Dieu qui a créé l’antithèse du séculier et du spirituel, comme si ces deux intérêts étaient comme une balançoire à bascule, de sorte que chaque fois que l’un monte, l’autre doit descendre. Les choses de ce monde sont faites pour qu’on en jouisse, et en jouir est conforme à la volonté de Dieu, pourvu que nous en usions comme n’en usant pas. Si l’Écriture condamne l’abandon aux plaisirs de la vie, c’est quand ces plaisirs sont préférés aux joies plus hautes de l’Esprit, ou quand on leur permet de faire obstacle à une vie plus noble et à une récompense plus haute. Dans des circonstances ordinaires, Dieu veut que les hommes vivent dans une aisance raisonnable ; il ne désire pas que la vie soit une lutte perpétuelle ou une morne marche vers le tombeau. Les paroles mêmes par lesquelles Christ nous conseille de considérer les lis et les corbeaux, au lieu de nous inquiéter de la nourriture et du vêtement, le montrent ; car, selon le plan divin, les corbeaux sont bien nourris, et les lis sont magnifiquement vêtus.

Tel est le plan divin ; et si ceux qui jouissent d’une large part des agréments de la vie sont souvent égoïstes et mondains, ce n’est qu’une preuve de plus de la mesure dans laquelle un mauvais esprit peut pervertir les dons de Dieu et les tourner au mal. Le propre d’un homme de bien, quand il jouit d’une part de prospérité terrestre, est de ne pas laisser le monde devenir son idole — le monde est son serviteur, il est sous ses pieds ; il veille jalousement à ce qu’il ne devienne pas son maître. Son effort est de se faire des amis avec les richesses injustes, et de faire servir chaque part qui lui en est confiée au bien des autres, de telle sorte que lorsqu’il rendra enfin ses comptes, comme intendant, à son divin Maître, il puisse le faire avec joie, et non en gémissant.

Chapitre XXIV.

L’héritage de Juda.20

Josué 15.

20 Nous n’encombrons pas notre exposition d’une discussion de l’extraordinaire théorie de Wellhausen, selon laquelle Juda et Siméon, avec Lévi, furent les premiers à traverser le Jourdain et à attaquer les Cananéens ; Siméon et Lévi furent presque anéantis ; Josué, qui appartenait à la tribu d’Éphraïm, ne fit guère plus qu’établir cette tribu ; et il n’y eut guère d’action commune des tribus, la plupart ayant agi et combattu pour leur propre compte. Cette théorie repose, de son propre aveu, sur l’idée que Juges 1 est un récit de l’établissement plus vrai et plus digne de foi que celui de Josué. C’est une étrange preuve de la plus grande véracité du livre des Juges que, selon cette théorie, sa toute première affirmation soit un mensonge : « Après la mort de Josué » ! Le récit des Juges fait naturellement suite à celui de Josué, car il est clair que si Josué assura à son peuple une base dans le pays, il ne lui en assura pas la possession paisible. Josué leur donna un exemple de foi et de courage qui, s’ils l’avaient suivi, leur aurait assuré une possession paisible ; mais, à de rares exceptions près, ils préférèrent tolérer les Cananéens à leurs côtés plutôt que de faire un effort vigoureux pour les déposséder entièrement.

Juda était la tribu royale, et il convenait qu’elle fût établie dans un territoire en vue. Même si la république n’avait pas été destinée à faire place à la monarchie, une certaine prééminence était due à la tribu qui avait hérité la bénédiction patriarcale, et de laquelle devait sortir celui en qui toutes les familles de la terre seraient bénies. Juda et les fils de Joseph semblent avoir obtenu leurs établissements non seulement avant les autres tribus, mais d’une manière différente. Ils ne les obtinrent pas par le sort, mais apparemment par leur propre choix et par une prise de possession anticipée. Juda ne fut pas établi au cœur du pays. Cette position revint à Éphraïm et à Manassé, les enfants de Joseph, tandis que Juda obtint la partie méridionale. Dans cette position, son influence ne fut pas d’abord aussi dominante qu’elle l’aurait été s’il avait occupé le centre. La portion dont Juda prit possession avait appartenu au premier groupe de rois que Josué soumit — les rois qui étaient montés pour se venger des Gabaonites. Ce qui fut d’abord attribué à Juda était trop grand, et la tribu de Siméon trouva place dans son lot (chapitre 19.9). Dan obtint aussi plusieurs villes qui avaient d’abord été données à Juda (comparez 15.21-62 et 19.40-46). En fait, Juda engloutit bientôt une grande partie de Siméon et de Dan, et Benjamin fut si resserré entre lui et Éphraïm que, bien que Jérusalem fût située dans les limites de Benjamin, elle était, à toutes fins pratiques, une ville de Juda.

Le territoire de Juda n’était pas d’une fertilité remarquable ; il n’égalait pas à cet égard celui d’Éphraïm et de Manassé. Il avait quelques étendues fertiles, mais une partie considérable en était montagneuse et stérile. Il était de quatre sortes : la montagne, la vallée ou plaine basse, le midi et le désert. « La montagne, dit le doyen Stanley, est la partie de la Palestine qui illustre le mieux son paysage caractéristique : les collines arrondies, les larges vallées, la végétation clairsemée, les villages et les forteresses, parfois debout, plus souvent en ruine, au sommet des collines ; les puits dans chaque vallée, les vestiges de terrasses pour le blé ou pour la vigne. » C’est là que le lion de la tribu de Juda se retrancha, pour garder la frontière méridionale du Pays élu, avec Siméon, Dan et Benjamin blottis autour de lui. Il méritait bien ce nom dans ce pays sauvage, plus qu’à moitié désert, repaire de bêtes féroces dont les traces disparaissent peu à peu à mesure que l’on avance vers l’intérieur. Fixé là, et jamais délogé, sinon par la ruine de toute la nation, « il ploie les genoux, il se couche comme un lion, comme une lionne : qui le fera lever ? »

Bien des parties de Juda se prêtaient à la culture du blé : témoin Bethléhem, « la maison du pain ». Mais la culture de la vigne était éminemment le trait distinctif de la tribu. « Ici plus qu’ailleurs en Palestine, on voit sur le flanc des collines les vignes, signalées par leurs tours de garde et leurs murs, assises sur leurs antiques terrasses, le plus ancien et le plus récent symbole de Juda. L’altitude des collines et des plateaux de Juda est le vrai climat de la vigne. Il “attache à la vigne son âne, et au meilleur cep le petit de son ânesse ; il lave dans le vin son vêtement, et dans le sang des raisins son manteau”. C’est de la vallée judéenne d’Eschcol, “le torrent de la grappe”, que les espions coupèrent la grappe de raisin gigantesque. “Une vigne sur un coteau d’oliviers”, avec sa “clôture”, ses “pierres ôtées” et la tour “au milieu d’elle”, est la figure naturelle qui, dans les écrits prophétiques comme dans les évangiles, représente le royaume de Juda. La “vigne” était l’emblème de la nation sur les monnaies des Maccabées, et dans la grappe colossale de raisins d’or qui surplombait le portique du second Temple ; et les raisins de Juda marquent encore les pierres tombales de la race hébraïque dans le plus ancien de ses cimetières d’Europe, à Prague. »21

21 Stanley, « Sinai and Palestine ».

Le chapitre que nous avons maintenant sous les yeux a un aspect particulièrement aride ; mais si nous l’examinons avec soin, nous verrons qu’il ne manque pas d’éléments d’intérêt.

1. D’abord, nous avons une description détaillée des limites du territoire attribué à Juda. Il n’est pas difficile de suivre la ligne frontière dans ses grandes lignes, bien que certains noms ne puissent plus être identifiés aujourd’hui. La frontière sud commençait au désert de Tsin, où l’armée avait campé plus de quarante ans auparavant, quand les douze espions revinrent avec leur rapport sur le pays. La ligne se dirigeait vers le sud-ouest jusqu’à ce qu’elle atteignît « le torrent d’Égypte » et le rivage de la mer. Ce qu’était ce « torrent d’Égypte » est loin d’être clair. Naturellement, on pense au Nil, le seul cours d’eau qui semble avoir droit à une telle appellation. D’autre part, le terme traduit par « torrent » s’applique communément, mais non toujours, à des ruisseaux ou à des torrents peu profonds ; et l’on a donc pensé qu’il désignait un ruisseau aujourd’hui appelé El-Arich, à peu près à mi-chemin, dans le désert, entre Gaza et la bouche pélusiaque du Nil. Bien que nous penchions pour la première opinion, nous reconnaissons qu’en pratique la question a peu d’importance ; la seule différence étant que, si la frontière atteignait le Nil, elle comprenait une plus large part du désert que si elle avait une limite plus septentrionale. La mer Morte formait la principale partie de la frontière orientale. La frontière nord commençait près de Guilgal et s’étendait vers l’ouest jusqu’à la Méditerranée par une ligne qui passait juste au sud de Jérusalem.

La position de Juda était particulière en raison des ennemis qui l’entouraient. Sur sa frontière orientale, près de la mer Morte, il était en contact avec Moab, et au sud avec Édom, les descendants d’Ésaü. Au sud-ouest étaient les Amalécites du désert ; et à l’ouest les Philistins, et, éminents parmi eux, jusqu’à ce que Caleb les soumît, les fils d’Anak, les géants. À son extrémité nord, mais dans la tribu de Benjamin, se trouvait la grande forteresse des Jébusiens. Ce n’était pas un lit de roses qui était ainsi préparé pour le lion de la tribu de Juda. S’il devait régner, il devait régner au milieu de ses ennemis. Enserré de tous côtés par des ennemis farouches, il lui fallait montrer sa vaillance s’il voulait l’emporter sur eux. C’est la nécessité de lutter contre ces ennemis et d’autres qui développa le génie militaire de David (1 Samuel 17.50 ; 18.5, 17, 27 ; 27.8), et fit de lui le type approprié du guerrier céleste qui part « en vainqueur et pour vaincre ». La vigilance nécessaire pour tenir ces ennemis en respect fut l’un des moyens de préserver la vigueur et l’indépendance de la tribu. Vivant ainsi au cœur même des ennemis, Juda était d’autant plus apte à symboliser l’Église du Christ, telle qu’on la trouve d’ordinaire quand elle est fidèle à sa haute vocation. « Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » « Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. » Tant que l’Église est militante, il ne peut en être autrement ; et il lui convient mal soit de se plaindre d’un côté, soit de se décourager de l’autre, si forte et si amère que soit l’opposition, ou même la persécution, de ses ennemis.

2. Ensuite, un petit épisode vient s’insérer dans notre récit (versets 13-19), à propos d’une attribution particulière de territoire à l’intérieur de la tribu. L’épisode de Caleb est rappelé, en introduction au récit qui suit. Caleb, en vertu de sa promesse de chasser les Anakim, avait reçu Hébron en héritage, avec une portion du pays alentour. Près d’Hébron, mais en un lieu aujourd’hui inconnu, se trouvait Debir, ou Kirjath-Sépher, apparemment une forteresse des Anakim. Nous ne connaissons pas les circonstances qui amenèrent Caleb à mettre pour ainsi dire ce lieu au concours public. À quiconque le prendrait était promise en mariage sa fille Acsa. Othniel, qui est appelé son frère cadet, ce qui peut signifier le fils de son frère, prit la ville et, selon l’accord, reçut Acsa pour femme. La prise de Debir est rapportée deux fois, ici et en Juges 1.14-15, et dans ce dernier passage avec l’ajout d’un incident qui suivit le mariage, comme si, dans les deux cas, le récit avait été copié d’un document plus ancien. Acsa était évidemment une femme qui savait veiller à ses intérêts. Elle n’était pas satisfaite de la portion de terre échue à Othniel. Il y avait en outre un certain champ sur lequel elle avait jeté son dévolu, et qu’elle poussa son mari à demander à Caleb. Il semble l’avoir obtenu. Puis elle se fit elle-même suppliante ; elle alla vers Caleb et descendit de dessus son âne,22 et Caleb lui ayant dit : « Qu’as-tu ? », elle répondit à son père : « Fais-moi un présent (littéralement : une bénédiction), car tu m’as donné une terre du midi ; donne-moi aussi des sources d’eau. » [« Et elle dit : Donne-moi une bénédiction (en marge, un présent) ; car tu m’as établie dans le pays du midi ; donne-moi aussi des sources d’eau », R.V.] Sa requête fut accordée : « il lui donna les sources supérieures et les sources inférieures ».

22 Se fondant sur l’expression « elle descendit de dessus son âne », certains ont pensé qu’elle feignit de tomber, et que son père venant l’aider avec la compassion qu’on montre en cas d’accident, elle saisit l’occasion de demander et d’obtenir ce don. L’explication est tirée par les cheveux, sinon absurde. Le fait qu’elle mette pied à terre s’explique par la coutume universelle lorsqu’on rencontrait une personne de rang supérieur. Comparez Genèse 24.64. Voir Kitto, « Pictorial Commentary ».

L’incident, bien que pittoresque, est quelque peu étrange, et nous nous demandons naturellement pourquoi il a sa place dans le récit aride de l’établissement. Peut-être précisément parce que ce qui concerne l’établissement était très aride, et qu’un incident comme celui-ci lui donnait quelque chose d’un intérêt vivant. Ceux qui vivaient à l’époque devaient porter un intérêt particulier à l’affaire, car en Juges 1.14 il est dit qu’Acsa poussa Othniel à demander à son père « le champ » (hébreu), ce qui implique qu’il s’agissait d’un champ particulier, bien connu du public. L’intérêt moral du récit est la lumière qu’il jette sur la générosité de Caleb. Son gendre lui demanda un champ, un champ apparemment d’une valeur particulière ; il l’obtint : sa fille demanda des sources d’eau, et elle aussi obtint ce qu’elle demandait. Nous opposons Caleb à Saül, tel que nous le voyons plus tard. Ce n’est pas de cette manière que David fut traité par son beau-père, après ses brillantes victoires sur les Philistins. Loin d’obtenir champ ou source, il n’obtint même pas sa femme : « Lorsque arriva le temps où Mérab, fille de Saül, devait être donnée à David, elle fut donnée pour femme à Adriel, de Mehola » (1 Samuel 18.19). Caleb était animé d’un autre esprit. Il avait un cœur de père, il portait un intérêt sincère à sa fille et à son gendre, et désirait les voir à l’aise et heureux. Bienveillant et généreux, il leur céda aussitôt des biens précieux qu’un homme plus avide aurait gardés pour lui. Il était évidemment l’un de ces hommes semblables à Dieu qui aiment donner, qui ont plus de plaisir à rendre les autres heureux qu’à augmenter leur propre réserve. « Mais celui qui est noble forme de nobles desseins, et il persévère dans ses nobles desseins. » « Tel, qui donne libéralement, devient plus riche ; et tel, qui épargne à l’excès, ne fait que s’appauvrir. »

Il n’est pas étonnant qu’un incident qui révèle la générosité débordante d’un cœur semblable à Dieu soit parfois employé comme symbole de la libéralité de Dieu. Toute générosité humaine n’est qu’une goutte de l’océan de la bonté divine, une pâle ombre de l’inépuisable réalité. « Si donc, méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent. » Si dans le cœur du père terrestre il y a, pour le bien-être de ses enfants, cet intérêt qui l’empresse à les aider là où ils ont besoin d’aide et où il est en son pouvoir de la donner, combien plus dans le cœur du Père céleste ! Pourquoi quelqu’un hésiterait-il à s’adresser à lui — à lui dire, comme Acsa : « Donne-moi une bénédiction » ? Il lui plaît de voir ses enfants mettre leur confiance en lui, croire en son amour infini. Tout ce qu’il nous demande, c’est de venir à lui par Jésus-Christ, en reconnaissant notre indignité et en invoquant le mérite de son sacrifice et de son intercession comme notre seul titre à être agréés devant lui. Après la révélation de sa grâce en Christ, nos requêtes ne peuvent se limiter aux seules choses temporelles ; quand nous demandons une bénédiction, elle doit être d’une portée et d’une qualité plus hautes. Pourtant sa bonté est telle que rien de ce qui est réellement pour notre bien ne peut nous être refusé. « Il ne refuse aucun bien à ceux qui marchent dans l’intégrité. » « Mettez-moi de la sorte à l’épreuve, dit l’Éternel des armées. Et vous verrez si je n’ouvre pas pour vous les écluses des cieux, si je ne répands pas sur vous la bénédiction en abondance. »

3. Nous quittons cet incident pittoresque pour rentrer dans le désert des noms peu familiers. Nous trouvons une liste de pas moins de cent quinze villes situées dans les limites de la tribu de Juda (versets 21-32). Elles se répartissent en quatre divisions. D’abord, vingt-neuf villes appartenaient au « midi » — le « Négueb » des Hébreux, la partie du pays qui bordait le désert et participait dans une certaine mesure de son caractère. On les appelle villes, mais peu d’entre elles étaient plus que des villages, et presque aucune ne fut assez importante pour laisser sa marque dans l’histoire. Il y en a deux, cependant, qui ont des associations mémorables avec des hommes marquants, l’une nous ramenant à un passé glorieux, l’autre nous portant vers un avenir honteux. Étrange association : Abraham et Judas Iscariot ! Au nom de Beer-Schéba est impérissablement associé le nom d’Abraham, de même que celui d’Isaac. Et aujourd’hui encore, le nom même de Beer-Schéba semble exhaler un saint parfum. À Kerijoth (verset 25), nous rattachons le traître Judas — l’Is-cariot du Nouveau Testament équivalant à Isch-Kerijoth, un homme de Kerijoth, de l’Ancien. Notre cœur se soulève de dégoût en rappelant cette association. Le traître était doublement lié à la tribu de Juda — par son nom et par son lieu de naissance. Quelle dérision d’un nom noble ! « Juda, tu recevras les hommages de tes frères. » Quel contraste plus grand pourrait-il y avoir qu’entre le Juda qui s’offrit à l’esclavage pour libérer son frère, et le Judas qui vendit son Seigneur pour trente pièces d’argent ! Quels extrêmes de caractère pouvons-nous trouver sous le même nom, et souvent dans la même famille ! Étrange que si peu soient attirés par l’exemple des nobles, et que tant suivent la voie des vils !

La division suivante, « la vallée », la plaine basse ou Schéphéla, comprenait trois subdivisions : la Schéphéla du nord-est avec ses quatorze villes (versets 33-36), celle du centre avec seize (versets 37-41), et celle du sud avec neuf (versets 42-44) ; à quoi s’ajoutent trois des villes des Philistins — Ékron, Asdod et Gaza (versets 45-47). Beaucoup des lieux de cette liste devinrent célèbres dans l’histoire. Eschthaol et Tsorea furent notables dans l’histoire de Samson, mais à son époque c’étaient des établissements danites. Jarmuth, Lakis, Églon et Makkéda avaient tenu une place en vue dans la grande bataille de Josué à Beth-Horon. Adullam et Keïla figurèrent plus tard dans l’histoire de David proscrit, et Asdod et Ékron furent deux des villes philistines où l’arche fut emportée après la bataille d’Ében-Ézer et d’Aphek (1 Samuel 4.1 ; 5.1, 10). Dans les années suivantes, Lakis et Libna furent parmi les lieux attaqués par Sanchérib, roi d’Assyrie, lors de sa grande incursion dans le pays (Ésaïe 37.8).

Le troisième grand groupe de villes était celui de « la montagne », ou hautes terres. Elles se trouvaient pour la plupart dans la partie centrale du territoire, sur le plateau ou la crête qui le parcourt, s’élevant de la vallée de la mer Morte à l’est et de la Schéphéla, ou « vallée », à l’ouest. Il y avait là quatre groupes de villes : onze au sud-ouest (versets 48-51), neuf plus au nord (versets 52-54), dix à l’est (versets 55-57) et six au nord (versets 58-59), avec Kirjath-Baal et Rabba dans le même voisinage. Ce groupe comprenait Hébron, dont nous entendons tant parler ; ainsi que Carmel, Maon et Ziph, en vue dans la vie de David proscrit. Il est remarquable qu’il ne soit fait aucune mention de Bethléhem, qui se trouvait dans « la montagne » : elle n’avait probablement pas encore atteint le rang de ville. Mais son omission même peut être considérée comme une preuve de la date contemporaine du livre ; car peu après, Bethléhem était un lieu bien connu (Ruth 1 à 4), et si le livre de Josué avait été écrit à la date tardive qu’on lui assigne parfois, cette ville n’aurait pu manquer d’avoir sa place dans l’énumération.

Un quatrième groupe de villes se trouvait dans « le désert », ou Midbar. C’était une région sauvage et rocheuse s’étendant entre la mer Morte et les montagnes d’Hébron. « C’est un plateau de craie blanche, terminé à l’est par des falaises qui s’élèvent verticalement du rivage de la mer Morte jusqu’à une hauteur d’environ deux mille pieds. Le paysage est aride et sauvage au-delà de toute description. Les crêtes crayeuses sont sillonnées d’innombrables torrents, et leurs sommets étroits sont séparés par de larges vallées plates. Des pics et des mamelons aux formes fantastiques surgissent soudain des ondulations du terrain, et de magnifiques précipices de calcaire rugueux se dressent comme des murailles de forteresse au-dessus de la mer. Pas un arbre ni une source n’est visible dans cette étendue désolée ; et seuls la perdrix du désert et le bouquetin parcourent cette solitude. »23 Ce district fut en grande partie le théâtre des errances de David, et il pouvait bien l’appeler « une terre aride, desséchée, sans eau » (Psaumes 63.2). Ce fut aussi le théâtre de la prédication de Jean-Baptiste, du moins au commencement (Matthieu 3.1) ; car lorsque l’administration du baptême devint fréquente, il lui fallut se transporter dans une région mieux arrosée (Jean 3.23). Il y a quelque raison de croire que ce fut aussi le théâtre de la tentation de notre Seigneur (Matthieu 4.1), d’autant plus que l’un des évangélistes a dit qu’« il était avec les bêtes sauvages » (Marc 1.12).

23 Conder, « Handbook to the Bible », p. 213-214.

Seules six villes sont énumérées comme étant « dans le désert » (versets 61-62), de sorte que sa population devait être très faible. Et parmi celles qui sont mentionnées, certaines sont tout à fait inconnues. La plus intéressante des six est En-Guédi, qui tirait son nom d’une source célèbre et signifie « source du chevreau ». Elle est connue comme l’un des refuges de David ; Saül l’y poursuivit, et c’est là que David lui épargna la vie quand il le trouva dans une caverne (1 Samuel 24). Salomon vante ses vignes et son troëne (Cantique des cantiques 1.14) [fleurs de henné, R.V.], Josèphe son baume (Antiquités, IX, 1, § 2), et Pline ses palmiers (V, 17). Dans l’Antiquité, c’était l’emplacement d’une ville, et au quatrième siècle, du temps de Jérôme, il y avait encore un village considérable ; aujourd’hui, cependant, il n’en reste aucune trace. Sir Walter Scott, dans « The Talisman », en fait la demeure d’un ermite chrétien, Théodoric d’Engaddi. Elle est située vers le milieu du rivage occidental de la mer Morte. Une plaine fertile d’un demi-mille carré descend en pente douce du pied des montagnes jusqu’à la mer ; et à environ un mille en remontant la pente occidentale, à quatre cents pieds au-dessus de la plaine, se trouve la source d’Aïn Djiddy, dont le lieu tire son nom.

Telle était donc la répartition des villes de Juda entre les quatre parties du territoire : le midi, la Schéphéla, les hautes terres et le désert. C’était un domaine vaste et varié, et après que Caleb eut expulsé les Anakim, il semble y avoir eu peu ou point d’opposition à l’occupation de l’ensemble par la tribu. Mais « le pli dans le lot » ne manquait pas. La grande forteresse jébusienne, Jérusalem, était au bord même de la frontière nord de Juda. Nominalement, comme nous l’avons dit, Jérusalem était dans le territoire de Benjamin, mais en réalité c’était une ville de Juda. Car il est dit (verset 63) : « Les fils de Juda ne purent pas chasser les Jébusiens qui habitaient à Jérusalem, et les Jébusiens ont habité avec les fils de Juda à Jérusalem jusqu’à ce jour. »24 Pour quelque raison, Josué avait omis de prendre possession de cette forteresse après la bataille de Beth-Horon. Le courant de la poursuite s’était porté vers l’ouest, et l’occasion de prendre Jérusalem, quand le roi avait été tué et son armée taillée en pièces, fut perdue. Et de même que, dans l’histoire moderne, l’occasion de prendre Sébastopol fut perdue après la bataille de l’Alma, et qu’il fallut recourir à un siège long, épuisant et des plus désastreux, ainsi en fut-il de Jérusalem ; les Jébusiens, reprenant courage après la défaite, purent la tenir et défier la tribu de Juda, et toutes les tribus, pendant bien des années. Tant que la forteresse fut tenue par les Jébusiens, Juifs et Jébusiens habitèrent ensemble dans la ville, menant sans doute une vie sans agrément, ni les uns ni les autres ne se sentant vraiment chez eux.

24 Une preuve que le livre de Josué fut écrit avant le temps de David.

La leçon n’est pas difficile à trouver. Il y a une crise dans la vie de certains hommes, quand ils tombent sous la puissance de la religion et sentent l’obligation de vivre pour Dieu. S’ils avaient assez de décision et de courage, à ce moment critique, pour rompre toutes les habitudes et toutes les relations coupables, pour renoncer à toutes les manières de vivre non chrétiennes, pour déclarer avec Josué : « Moi et ma maison, nous servirons l’Éternel », ils rencontreraient sans doute une vive opposition, mais elle passerait, et la paix viendrait. Mais souvent ils hésitent, reculent et se dérobent ; ils ne peuvent supporter l’opposition et le ridicule ; ils gardent assez de religion pour apaiser leur conscience, mais pas assez pour leur donner satisfaction et joie. C’est encore le cas des hommes de Juda habitant avec les Jébusiens, et avec le même résultat : ils ne sont pas heureux, ils ne sont pas en repos ; ils font peu ou point honneur à leur Maître, et ils exercent peu d’influence en bien sur le monde.

Chapitre XXV. L’héritage de Joseph

JOSUÉ 16 ; 17

Après Juda, la tribu la plus importante était celle de Joseph, c’est-à-dire la double tribu à laquelle ses deux fils donnèrent leur nom, Éphraïm et Manassé. En reconnaissance perpétuelle du service rendu par Joseph à la famille, qu’il avait gardée en vie pendant la famine, Jacob ordonna que ses deux fils seraient mis au rang de leurs oncles comme fondateurs de tribus (Genèse 48.5). Jacob ordonna aussi, prophétiquement, qu’Éphraïm, le cadet, aurait le pas sur Manassé (Genèse 48.19). Le privilège de la double part resta cependant à Manassé, comme fils aîné. C’est pourquoi, outre son lot en Galaad et en Basan, il eut aussi une portion dans la Palestine occidentale. Mais à d’autres égards Éphraïm était la tribu la plus importante ; et lorsque survint la séparation des deux royaumes, Éphraïm donna souvent son nom au plus grand des deux. Et dans la belle vision prophétique d’Ézéchiel, où est figurée la réunion future de la nation, il est dit ceci : « Fils de l’homme, prends une pièce de bois, et écris dessus : Pour Juda et pour les enfants d’Israël qui lui sont associés. Prends une autre pièce de bois, et écris dessus : Pour Joseph, bois d’Éphraïm et de toute la maison d’Israël qui lui est associée. Rapproche-les l’une et l’autre pour en former une seule pièce, en sorte qu’elles soient unies dans ta main » (37.16, 17). La supériorité accordée à Éphraïm n’eut pas de très heureux effets ; elle fit naître dans cette tribu un esprit arrogant, dont nous trouvons quelques indices dans le présent chapitre, mais des manifestations plus marquées et plus funestes par la suite.

La délimitation des tribus d’Éphraïm et de Manassé n’est pas facile à suivre, surtout dans la Version autorisée, qui non seulement ne traduit pas très exactement, mais emploie certaines expressions anglaises au sens incertain. La Version révisée est beaucoup plus utile, car elle corrige l’une et l’autre de ces deux sortes de défauts de sa devancière. Pourtant, même la Version révisée nous laisse parfois dans l’embarras. On a même supposé que quelques mots étaient tombés du texte. De plus, on n’a pas pu déterminer la position de tous les lieux mentionnés. Il ne peut donc que régner une incertitude sur les limites précises, et des divergences d’opinion entre les commentateurs. Mais l’incertitude ne porte que sur les détails les plus menus de la description ; elle concerne surtout les points où une tribu touchait à une autre. La portion du pays qu’occupaient Éphraïm et Manassé est, dans l’ensemble, très clairement connue, tout comme leur influence sur l’histoire du pays est très nettement marquée.

En fait, le lot de Joseph dans la Palestine occidentale était, à bien des égards, le plus désirable de tous. C’était une contrée fertile et belle. Elle comprenait la vallée de Sichem, le premier lieu de séjour d’Abraham, que les voyageurs comptent parmi les plus beaux endroits de la Palestine, certains disent le plus beau. Samarie, à la tête d’une autre vallée célèbre pour sa « magnifique parure » et pour sa « fertilité » (Ésaïe 28.1), n’était pas très loin. Thirtsa, symbole de beauté dans le Cantique des cantiques (6.4), était une autre de ses villes, comme aussi Jizreel, « une position charmante pour une capitale » (Tristram). En revanche, cette partie du pays souffrait du désavantage de n’avoir pas été bien débarrassée de ses habitants primitifs. Les hommes d’Éphraïm ne firent pas autant d’efforts que ceux de Juda. On le voit par ce qui est dit au chapitre 16.10 : « Ils ne chassèrent point les Cananéens qui habitaient à Guézer » ; et aussi par la réponse de Josué à la demande d’Éphraïm qui réclamait plus de terre (17.15-18).

Comme nous l’avons déjà dit, nous n’avons aucun renseignement sur la conquête de cette partie du pays par Josué. Il semble qu’elle ait été parcourue plus superficiellement que le nord et le sud. Aussi les anciens habitants y étaient-ils encore très nombreux, et ils étaient de plus redoutables, parce qu’ils avaient des chars de fer.

Dans la définition des limites, nous avons d’abord une indication qui s’applique à Joseph dans son ensemble, puis des précisions propres à Éphraïm et à Manassé respectivement. La frontière méridionale est décrite deux fois avec beaucoup de minutie, et son tracé général, partant des environs du Jourdain près de Jéricho, passant par Béthel et Luz, et descendant le défilé de Beth-Horon jusqu’à la Méditerranée, est assez clair. La frontière entre Éphraïm et Manassé ne l’est pas autant, ni la frontière septentrionale de Manassé. Il faut remarquer en outre que, si nous avons un exposé détaillé des limites, nous n’avons pas de liste des villes d’Éphraïm et de Manassé comme nous en avons pour la tribu de Juda. Cela appuie la supposition qu’une partie de l’ancien document s’est perdue d’une manière ou d’une autre. Nous trouvons cependant, au sujet des villes, une autre indication qui n’est pas sans importance. Au chapitre 16.9, nous voyons que plusieurs villes situées sur le territoire de Manassé furent attribuées à Éphraïm. Et de même plusieurs villes situées dans les tribus d’Issacar et d’Aser furent données à Manassé. De ces dernières, les noms sont donnés. C’étaient Beth-Schean, Jibleam, Dor, En-Dor, Thaanac et Meguiddo. Quelques-unes devinrent célèbres dans l’histoire ultérieure. Beth-Schean fut la ville aux murs de laquelle furent attachés les corps de Saül et de ses fils après la fatale bataille de Guilboa ; Jibleam était dans le voisinage de la vigne de Naboth (2 Rois 9.25, 27) ; En-Dor était le lieu où demeurait la femme qui évoquait les morts, que Saül alla consulter ; Thaanac fut le champ de bataille des rois de Canaan que Barak vainquit, et dont Débora chanta :

« Les rois vinrent, ils combattirent, Alors combattirent les rois de Canaan, À Thaanac, aux eaux de Meguiddo ; Ils ne remportèrent nul butin, nul argent » (Juges 5.19).

Quant à Meguiddo, bien des batailles se livrèrent dans sa plaine. Dès les jours de Thoutmès III d’Égypte (vers 1600 av. J.-C.), elle était célèbre par les combats, car dans une inscription du temple de Karnak, qui contient le récit de ses conquêtes en Syrie, Meguiddo figure comme le théâtre d’un grand combat. La plus triste et la plus remarquable de ses batailles fut celle du roi Josias contre les Égyptiens, où ce bon et jeune roi fut tué. En fait, Meguiddo acquit une telle renommée comme champ de bataille que, dans l’Apocalypse (16.16), Armageddon (Har-Maguédon, Version révisée) est le symbole d’un autre genre de champ de bataille : le lieu de rassemblement pour « le combat du grand jour du Dieu tout-puissant ».

Nous ne pouvons que conjecturer pourquoi ces villes, dont la plupart étaient en Issacar, furent données à Manassé. C’étaient des places fortes dans la grande plaine d’Esdrelon, où se livrèrent la plupart des grandes batailles de Canaan. Pour la défense de la plaine, il semblait important que ces places fussent tenues par une tribu plus forte qu’Issacar. C’est pourquoi elles paraissent avoir été données à Manassé. Mais, comme Éphraïm, Manassé ne put d’abord s’en rendre maître. « Les fils de Manassé ne purent pas prendre possession de ces villes, et les Cananéens voulurent rester dans ce pays. Lorsque les enfants d’Israël furent assez forts, ils assujettirent les Cananéens à un tribut, mais ils ne les chassèrent point » (V. R.). Ce dernier verset paraît avoir été inséré à une date plus tardive, et il s’accorde avec 1 Chroniques 7.29, où plusieurs des mêmes villes sont énumérées, et où il est ajouté : « Dans ces villes habitèrent les fils de Joseph, fils d’Israël. »

Sans aucun doute, ces fils de Joseph occupaient une position qui leur donnait des occasions sans pareilles d’être utiles à leur pays. Mais, à l’exception de l’éclatant exploit de Gédéon, homme de Manassé, et de sa petite troupe, nous n’entendons guère parler, dans l’histoire, de choses qui fassent honneur aux descendants de Joseph. La noblesse de caractère n’est pas héréditaire. Parfois la nature semble dépenser toute sa richesse intellectuelle et morale pour le père, et presque appauvrir les fils. Et parfois les fils vivent des vertus de leurs pères, et ne peuvent être poussés à l’effort ou au sacrifice nécessaires pour continuer leur œuvre et soutenir leur réputation. On rapporte un mot plein d’humour d’un éminent pasteur de l’Église vaudoise qui trouvait son peuple fort enclin à vivre sur la réputation de ses pères, et qui essayait en vain de l’amener à faire comme eux ; il disait qu’ils ressemblaient à la pomme de terre : ce qu’ils avaient de meilleur était sous la terre. Si vous dites : « Nous avons Abraham pour père », prenez garde de le dire dans le bon sens. Assurez-vous que vous marchez de près sur ses traces, et que vous vous servez de son exemple comme d’un aiguillon pour réveiller vos énergies languissantes, et non comme d’un écran pour cacher vos misérables défauts. Si vous pensez à Abraham, ou à un ancêtre, ou à un groupe d’ancêtres, comme à une couverture pour votre nudité ou à une compensation pour vos défauts, vous recourez à un expédient qui n’a jamais réussi dans les siècles passés, et qui ne changera vraisemblablement pas de nature avec vous.

Après le partage, l’esprit vaniteux et suffisant d’Éphraïm éclata d’une manière caractéristique. « Pourquoi, dit-il à Josué, m’as-tu donné en héritage un seul lot, une seule part, tandis que je forme un peuple nombreux et que l’Éternel m’a béni jusqu’à présent ? » Il semble y avoir ici une allusion grincheuse à son frère Manassé, qui avait reçu deux lots, un de chaque côté du Jourdain. Il paraît d’abord que la plainte d’Éphraïm avait quelque fondement. La partie libre de son lot semble avoir été petite, c’est-à-dire la partie non occupée par les Cananéens. Mais nous ne pouvons penser que tout l’héritage d’Éphraïm fût aussi petit qu’on le voit représenté sur la carte du major Conder, du Palestine Exploration Fund, dans son « Handbook to the Bible », car il est dit, aussi bien dans la Version autorisée que dans la Version révisée, que sa limite occidentale s’étendait jusqu’à la mer, tandis que le major Conder la fait s’arrêter beaucoup plus tôt. Mais, à considérer l’ensemble des circonstances, il est probable que la plainte d’Éphraïm lui était dictée par la jalousie envers Manassé, qui avait certainement reçu le double héritage.

Hélas ! combien l’esprit de mécontentement est encore prompt à surgir quand nous comparons notre sort à celui des autres ! Si nous étions tout à fait seuls, ou s’il n’y avait pas matière à comparaison, nous pourrions être assez contents ; c’est quand nous pensons combien notre frère a plus que nous que nous sommes le plus enclins à murmurer. Et, si mauvais que soit le fait de murmurer et de s’affliger du bien de notre frère, il n’est nullement certain que le mauvais esprit s’arrêtera là. À l’aube même de l’histoire, nous trouvons Caïn meurtrier de son frère parce que l’un avait la faveur de Dieu et non l’autre. Quel mauvais sentiment que celui qui envie à notre frère une plus large part de la bénédiction de Dieu ! S’il n’est pas maîtrisé dès le début, il peut nous entraîner à des actes qui pourraient bien nous faire frémir.

Josué traita la plainte d’Éphraïm avec beaucoup de sagesse et d’intrépidité, bien que ce fût sa propre tribu. Vous dites que vous êtes un peuple nombreux : soit ; mais si vous êtes un grand peuple, vous devez être capables de grandes choses. Deux grandes entreprises sont maintenant devant vous. Il y a dans votre lot de grandes forêts qui n’ont pas été défrichées : dirigez vos énergies de ce côté, et elles vous fourniront plus de place pour vous établir. De plus, les Cananéens possèdent encore une grande partie de votre lot : levez-vous, attaquez-les et chassez-les, et vous aurez une autre étendue à posséder. Josué accepta l’estime qu’ils faisaient de leur importance, mais lui donna une tournure pratique toute différente. Ce qu’ils avaient souhaité qu’il fît, c’était d’enlever une portion à quelque autre tribu et de la leur donner comme lot supplémentaire, afin qu’elle fût à eux sans travail ni peine. Ce que fit Josué, ce fut de les aiguillonner à un effort courageux et désintéressé, afin que leur but fût atteint par le moyen de leur propre travail. Au sentiment maladif qui désire voir une mine d’or surgir et répandre à nos pieds ses trésors innombrables, il substitua le sentiment viril du proverbe : « On n’a rien sans peine. » « L’âme du paresseux a des désirs qu’il ne peut satisfaire ; mais la main des diligents enrichit. » S’ils désiraient plus de terre, il fallait qu’ils travaillent pour l’obtenir ; ils ne devaient pas prendre l’oisiveté pour sainte patronne.

Nous avons tous entendu parler de ce père mourant qui apprit à ses fils qu’un trésor précieux se trouvait dans un certain champ, et leur conseilla de se mettre à l’œuvre pour le trouver. Avec grand soin, ils retournèrent chaque parcelle du sol ; mais aucun trésor ne parut, jusqu’à ce que, voyant en automne quelle riche moisson couvrait le champ, ils comprirent que le fruit d’un travail persévérant était le trésor dont leur père avait parlé. Nous avons entendu parler aussi d’un médecin que consulta un homme riche cruellement atteint de la goutte, et qui lui demandait s’il avait un remède. « Oui, dit le médecin : vivez avec six pence par jour, et gagnez-les par votre travail. » Le même principe était à la base du conseil de Josué. Sans doute, une certaine partie de notre nature trouve son plaisir à obtenir une masse de richesses sans travailler. Mais ce n’est pas la meilleure partie de notre nature. Probablement dans aucune classe le grand but de la vie n’a été autant perdu, et l’habitude de l’indolence et de la complaisance envers soi-même n’est devenue aussi dominante, que chez les jeunes gens nés pour posséder une grande fortune et qui n’ont jamais eu à remuer le petit doigt pour obtenir ce qu’ils désiraient. Après tout, la nécessité du travail est une grande bénédiction. Nous parlons de la malédiction du labeur ; mais, sauf quand le travail est excessif, ou malsain dans ses conditions, ou qu’il faut le poursuivre dans la maladie ou avec des forces déclinantes, ce n’est pas une malédiction mais une bénédiction. Au lieu d’avoir honte du travail, nous avons plutôt sujet d’en être fiers. Il préserve d’innombrables tentations ; il favorise un corps sain et un esprit sain ; il accroît le goût de vivre ; il entretient la bonne humeur et l’entrain ; il rend le repos et la saine détente bien plus doux quand ils viennent, et il nous donne une parenté avec le grand Ouvrier céleste, de qui, par qui et pour qui sont toutes choses.

Ce grand principe de la vie ordinaire a aussi sa place dans l’économie spirituelle. Elle est passée, l’époque dont l’idée favorite était que la séparation d’avec le monde et l’exemption de toute occupation séculière étaient la condition la plus désirable pour un serviteur de Dieu. L’expérience des ermites a été faite, mais ce fut un échec. La retraite loin du monde et la consécration de tout l’être à des actes privés de dévotion et de piété n’ont pas réussi. Celui qui circule parmi ses semblables et connaît jour après jour la tension du travail a plus de chances de prospérer spirituellement que celui qui s’enferme dans une cellule et regarde tout travail séculier comme une souillure. Ce n’est pas l’invalide spirituel, qui se tâte sans cesse le pouls et que le moindre souffle de vent jette dans une fièvre d’alarme, qui parvient à la pleine stature du chrétien ; c’est l’homme qui, comme Paul, a toujours les mains et le cœur pleins, et dont chaque fibre spirituelle tire force et vitalité de ses désirs et de ses travaux pour le bien d’autrui. Et il en est des églises comme des individus. Une église oisive est une église stagnante, encline aux querelles et à toutes sortes d’expériences maladives. Une église qui se jette dans l’œuvre de la foi et le travail de la charité est bien plus en voie d’être spirituellement saine et forte. Ce n’est pas seulement pour le bien du monde, mais aussi pour celui de l’Église elle-même, que notre Seigneur a donné ce magnifique mot d'ordre : « Allez par tout le monde, et prêchez la bonne nouvelle à toute la création. »

Avant de quitter l’héritage des fils de Joseph, il convient d’attirer l’attention sur un incident qui peut nous sembler insignifiant, mais qui fut évidemment considéré à l’époque comme d’une importance non négligeable. Nous voulons parler de la requête présentée par les cinq filles de Tselophchad, membre de la tribu de Manassé, pour obtenir un héritage dans leur tribu. Leur père n’avait pas de fils, de sorte que la famille n’était représentée que par des filles. Pas moins de quatre fois l’incident est mentionné, et les noms des cinq jeunes filles sont donnés en entier (Nombres 26.33 ; 27.1-11 ; 36.11 ; Josué 17.3). Nous ne savons s’il existe dans l’Écriture un autre cas où l’on donne une telle importance à des noms, non pour une qualité morale ou spirituelle, mais simplement en rapport avec une loi sur la propriété.

La question tranchée par leur cas était le droit des femmes à hériter d’une propriété foncière quand il n’y avait pas d’héritiers mâles dans la famille. Nous voyons que les jeunes femmes durent elles-mêmes défendre leur propre cause. Évidemment douées d’un caractère peu ordinaire, elles s’étaient déjà présentées devant Moïse, le sacrificateur Éléazar et les princes de l’assemblée, à l’entrée du tabernacle, et avaient formellement réclamé l’héritage qui serait échu à leur père s’il avait été vivant. Le cas fut jugé assez important pour être porté devant l’Éternel, parce que la décision réglerait les cas semblables pour toute la nation et pour toujours. La décision fut que, dans de tels cas, les femmes hériteraient, mais à condition de ne pas se marier hors de leur propre tribu, afin que la propriété ne passât pas à une autre tribu. En fait, les cinq sœurs épousèrent leurs cousins, et gardèrent ainsi la propriété dans la tribu de Manassé.

L’incident est intéressant, parce qu’il montre un plus grand respect des droits des femmes qu’on ne leur en accordait d’ordinaire à cette époque. Certains, il est vrai, ont reproché à la décision de ne pas aller assez loin. Pourquoi, ont-ils demandé, le droit des femmes d’hériter de la terre était-il limité aux cas où il n’y avait pas d’hommes dans la famille ? La décision impliquait que, s’il y avait eu un frère, il aurait eu toute la terre ; les sœurs n’auraient eu droit à rien. La réponse à cette objection est que, si les droits des femmes avaient été reconnus à ce point, c’eût été une avance trop grande sur l’opinion publique du temps. La méthode de Dieu n’était pas de prescrire des lois absolument parfaites, mais de prescrire ce que la conscience et l’opinion publique du temps pouvaient raisonnablement reconnaître et soutenir. Il se peut que, dans un système parfait, les femmes doivent hériter des biens à égalité avec les hommes. Mais la nation juive n’était pas assez avancée pour une telle loi. L’avantage de cette disposition fut que, lorsqu’elle fut proposée, elle rencontra l’approbation générale.

Ce fut certainement un progrès considérable sur la pratique ordinaire des nations. Elle établit le principe que la femme n’était pas un simple bien meuble, une créature inférieure, soumise à l’autorité de l’homme, sans droits propres. Mais ce fut loin d’être la première fois que ce principe fut reconnu. Les femmes des patriarches, Sara, Rebecca, Rachel, n’étaient ni des biens meubles, ni des servantes de corvée, ni des concubines. C’étaient des dames, qui exerçaient l’influence et jouissaient du respect dus à des femmes cultivées et capables d’être de vraies compagnes. Et si la loi de succession ne donnait pas aux femmes de la famille des droits égaux à ceux des hommes, elle les reconnaissait d’une autre manière. Tandis que le fils aîné héritait de la maison familiale et d’une double portion de la terre, on attendait de lui qu’il pourvût à l’entretien de sa mère veuve et de ses sœurs non mariées. Dans la plupart des cas, les sœurs se trouvaient pourvues par le mariage. C’est parce que, chez nous, tant de femmes restent non mariées que leurs droits ont attiré une attention si vive, et qu’on a déjà tant fait, comme sans doute on fera bientôt davantage, pour élargir leur sphère et protéger leurs intérêts.

Sans aucun doute, ces filles de Tselophchad, pleines de caractère, rendirent un grand service à leur sexe en Israël. Leurs noms ont droit à un souvenir reconnaissant, comme ceux de tous ceux qui amènent des dispositions bienfaisantes dont l’effet s’étend dans bien des directions et pour toujours. Cependant, on serait fâché de penser que ce fut là le seul service qu’elles rendirent en leur temps. On aimerait se les représenter répandant sur leur maison et leurs amis l’éclat de ces douces qualités féminines qui sont la gloire de leur sexe. La défense des droits publics peut être un devoir élevé, et qui l’accomplit fidèlement mérite les plus grands éloges ; mais une telle carrière exhale peu du parfum qui émane d’une vie de femme faite d’amour fidèle, d’activité domestique et de dévotion sacrée. Quels bienheureux idéals de vie le christianisme offre aux femmes, même de talent moyen et d’instruction ordinaire ! Il est beau de voir des talents distingués, des dons élevés et des qualités persuasives consacrés à la défense de droits négligés. « Et je vais encore vous montrer une voie par excellence. »

Chapitre XXVI. Le partage achevé

JOSUÉ 18 ; 19

Un événement d’une grande importance se produit maintenant : il a été pourvu dans une certaine mesure à l’organisation civile du pays, et il est temps de mettre en ordre l’établissement religieux. Il faut d’abord trouver un lieu qui soit le centre de la vie religieuse ; ensuite, il faut dresser le tabernacle en ce lieu, et cela en présence de toute l’assemblée. Il est heureux qu’un homme pieux comme Josué soit à la tête de la nation ; un serviteur de Dieu moins zélé aurait pu laisser de côté cette grande œuvre. Combien de fois, dans les émigrations d’hommes partis loin de leur terre natale à la recherche d’un nouveau foyer, les dispositions pour le service divin ont-elles été oubliées ! Dans de tels cas, la dégénérescence en mœurs grossières, en manières de vivre rustres, peut-être en impiété, en débauche et en désordre, a d’ordinaire été d’une effrayante rapidité. Au contraire, quand on a suivi la règle du vieux puritain : « Partout où j’ai une maison, Dieu aura un autel » ; quand la modeste flèche de l’église de bois dans la prairie montre qu’on a tenu compte du précepte de l’Évangile : « Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus », une touche du ciel est communiquée à l’établissement rude et primitif ; nous pouvons croire que l’esprit de Christ n’y est pas inconnu ; les anges de la vertu et de la piété planent sûrement alentour.

Le récit est très bref, et aucune raison n’est donnée du choix de Silo comme centre religieux de la nation. Nous aurions pensé que la préférence serait donnée à Sichem, à quelques milles au nord, dans le voisinage d’Ébal et de Garizim, qui avait déjà été en un sens consacré à Dieu. Que Silo ait été choisi par direction divine, nous ne pouvons guère en douter, bien qu’il y ait pu avoir des raisons de divers ordres qui le recommandaient à Josué. Josèphe dit qu’il fut choisi pour la beauté du site ; mais si l’actuel Seilûn en marque l’emplacement, comme on le croit généralement, il n’y a pas grand-chose pour confirmer l’affirmation de Josèphe. Sa situation est soigneusement définie dans le livre des Juges (21.19) : « au nord de Béthel, à l’orient de la route qui monte de Béthel à Sichem, et au midi de Lebona ». Quant à son aspect, le doyen Stanley dit : « Silo est si complètement dépourvu de traits marquants que, sans la conservation de son nom, Seilûn, et sans l’extrême précision avec laquelle sa situation est décrite dans le livre des Juges, l’endroit n’aurait jamais pu être identifié ; et, de fait, depuis l’époque de Jérôme jusqu’à l’année 1838 [où Robinson l’identifia], son véritable emplacement fut complètement oublié. » Robinson n’en pense pas aussi peu de bien que Stanley, et le décrit comme « entouré de collines, et donnant sur un beau bassin ovale » (« Biblical Researches », II, 268).

Depuis les jours de Josué, durant toute la période des Juges, et jusqu’aux derniers jours du souverain sacrificateur Éli, Silo demeura le séjour du tabernacle et le grand sanctuaire national d’Israël. Situé à peu près à mi-chemin entre Béthel et Sichem, dans la tribu d’Éphraïm, il était proche du centre du pays et, de plus, d’un accès facile pour les tribus de l’est. C’est là que, pendant bien des générations, se tinrent les assemblées annuelles de la nation. C’est là que vint Anne, de sa maison dans la montagne d’Éphraïm, pour demander un fils ; et c’est là que le petit Samuel, « prêté à l’Éternel », passa sa belle enfance. Par cette ouverture dans les montagnes, le vieil Éli vit l’arche emportée par les mains téméraires de ses fils dans la bataille contre les Philistins, et c’est là qu’il était assis sur son siège, guettant le messager qui devait apporter des nouvelles du combat. Après la prise de l’arche par les Philistins, la ville qui s’était formée autour du tabernacle paraît avoir été prise et saccagée, et ses habitants massacrés (Psaumes 78.60-64). Nous en entendons parler plus tard comme de la demeure du prophète Achija (1 Rois 11.29) ; ensuite elle tombe dans l’obscurité. Il faut noter que son nom ne paraît nulle part parmi les villes des Cananéens ; il est probable que c’était un lieu nouveau, fondé par Josué, et qu’il tira son nom de Silo, « repos », de la destination sacrée à laquelle il était désormais consacré.

C’est donc là que toute l’assemblée des enfants d’Israël se réunit pour dresser le tabernacle, probablement avec des rites semblables à ceux qu’accomplit David quand il fut transporté de la maison d’Obed-Édom sur la montagne de Sion. Jusque-là, il était resté à Guilgal, le quartier général et le dépôt de la nation. « Toute l’assemblée » qui se réunit alors ne désigne pas nécessairement la communauté entière, mais seulement des représentants choisis, non seulement de la partie qui avait pris part à la guerre, mais aussi du reste de la nation.

Si nous essayons de nous représenter l’état d’Israël pendant que Josué menait ses campagnes guerrières, il apparaîtra que, son armée n’étant qu’une partie de l’ensemble, le reste du peuple s’occupait de façon assez désordonnée, ici et là, à fournir des vivres à la communauté, à semer et moissonner les champs, à faire paître les troupeaux et à recueillir les fruits. Et, d’après le ton de Josué, il semblerait que beaucoup se contentaient de mener cette vie quelque peu irrégulière. D’un ton assez vif et plein de reproche, il leur dit : « Jusques à quand négligerez-vous de prendre possession du pays que vous a donné l’Éternel, le Dieu de vos pères ? » L’une des grandes difficultés de Josué était d’organiser la vaste masse de gens à la tête de laquelle il se trouvait, de les empêcher de tomber dans des habitudes négligentes et débraillées, et de les maintenir à la hauteur d’une régularité et d’un ordre absolus. Beaucoup se seraient contentés de cheminer négligemment comme ils l’avaient fait au désert, dans une sorte de pêle-mêle confus, et de fourrager çà et là, selon les circonstances, à la recherche du nécessaire. Leur indolence était irritante. Ils savaient que le plan divin était tout autre, que chaque tribu devait avoir son propre territoire, et qu’il fallait prendre sans délai des mesures pour fixer les limites de chaque tribu. Mais ils ne faisaient aucune démarche à cet effet ; ils se contentaient d’un désordre social.

Josué est vieux, mais son impatience devant la paresse et le désordre donne encore du tranchant à sa remontrance : « Jusques à quand négligerez-vous de prendre possession du pays ? » L’accent de l’autorité est encore dans sa voix ; elle commande encore l’obéissance. Plus encore, la faculté d’organisation est toujours active, celle qui décide comment une chose doit se faire. « Choisissez trois hommes par tribu, et je les ferai partir. Ils se lèveront, parcourront le pays, traceront un plan en vue du partage. »

Les hommes sont choisis, trois de chacune des sept tribus qui ne sont pas encore établies ; et ils parcourent le pays et en font le relevé. Juda et Joseph ne doivent pas être dérangés dans les territoires qui leur ont déjà été donnés ; mais les hommes doivent diviser le reste du pays en sept parts, et il sera ensuite déterminé par le sort à quelle tribu chaque part appartiendra. Il semble qu’on devait prendre note spécialement des villes, car lorsque les arpenteurs revinrent et firent leur rapport, ils avaient « tracé un plan du pays par villes en sept parts dans un livre ». Chaque ville avait une certaine portion de terre qui lui était rattachée, et la terre suivait toujours la ville. L’art d’écrire était assez pratiqué pour leur permettre de composer ce qu’on a appelé le « Domesday Book » de Canaan ; et, ce document étant écrit, il offrait une grande garantie contre les contestations qui auraient pu surgir si un rapport aussi étendu n’avait consisté qu’en déclarations orales. Une fois les sept portions tirées au sort, aucune des tribus n’avait plus d’excuse pour s’attacher à cette vie nomade pour laquelle, au désert, elles semblent avoir pris un véritable amour.

Nous arrivons maintenant au partage proprement dit. La plus intéressante des tribus encore non pourvues était Benjamin, et la région qui lui échut était intéressante aussi. On peut remarquer, comme une disposition inhabituelle, que lorsque des parts furent attribuées à Juda et à Éphraïm, on laissa un espace entre elles, de sorte que la frontière nord de Juda était à quelque distance de la frontière sud d’Éphraïm. Comme Juda et Éphraïm étaient les deux tribus principales, et à certains égards rivales, l’avantage de cet espace intermédiaire est évident. Sans lui, chaque fois que leurs relations se seraient tendues, des hostilités auraient pu éclater.

Or c’est cet espace intermédiaire qui constitua l’héritage de la tribu de Benjamin. Il consistait surtout en ravins profonds allant d’ouest en est, du plateau central jusqu’à la vallée du Jourdain, avec des montagnes entre eux. Beaucoup de ses villes étaient perchées haut dans les montagnes, comme le montre la fréquence des noms Gabaon, Guibea, Guéba ou Gaba, qui tous signifient « colline » ; tandis que Rama est un « lieu élevé », et Mitspé une « tour ». Au désert, Benjamin avait marché avec Éphraïm et Manassé, tous les descendants de Joseph formant une troupe unie ; et après l’établissement, Benjamin penchait naturellement vers la communion avec ces tribus. Mais, avec le cours des événements, il se rapprocha davantage de la tribu de Juda ; et bien que Saül, Schimeï et Schéba, les ennemis les plus acharnés de la maison de David, fussent tous Benjamites, cependant, lorsque la séparation des deux royaumes eut lieu sous Roboam, Benjamin prit le parti de Juda (1 Rois 12.21). Au retour de la captivité, ce furent les tribus de Juda et de Benjamin qui prirent la tête (Esdras 1.5), et dans tout le livre d’Esdras les patriotes revenus sont d’ordinaire appelés « les hommes de Juda et de Benjamin ».

Les villes de Benjamin comprenaient plusieurs des plus célèbres. Parmi elles se trouvait Jéricho, dont la reconstruction comme place fortifiée avait été interdite, mais qui était encore habitée dans une certaine mesure ; Béthel, déjà très célèbre dans l’histoire, mais dont, après la séparation des royaumes, Jéroboam s’empara pour en faire le sanctuaire de ses veaux ; Gabaon, capitale des Gabaonites, et plus tard sanctuaire fréquenté par Salomon (1 Rois 3.5) ; Rama, plus tard demeure de Samuel (1 Samuel 7.17) ; Mitspa, l’un des trois lieux où il jugeait Israël (1 Samuel 7.16) ; Guibeath, ou Guibea, où Saül avait son palais (1 Samuel 10.26) ; et enfin, mais non la moindre, Jérusalem. Quant à Jérusalem, certains ont pensé qu’elle se trouvait en partie sur le territoire de Juda et en partie sur celui de Benjamin. Quand on étudie certains termes de la description des limites, il y a des difficultés qui pourraient suggérer cette solution. Mais nous avons vu qu’en pratique il y avait entre les tribus bien des échanges au sujet de villes particulières, et que parfois une ville, située dans une tribu, appartenait au peuple d’une autre. Il en fut ainsi de Jérusalem : située dans l’héritage de Benjamin, elle fut en fait occupée par les hommes de Juda (voir chapitre 15.63).

Benjamin était comptée comme la plus petite des tribus (1 Samuel 9.21), et lorsque, avec d’autres tribus, elle était représentée par son premier magistrat, on la désignait d’une manière assez dédaigneuse : « Benjamin, le plus jeune, qui domine sur eux » (Psaumes 68.28). Elle fut pourtant assez forte, une fois, pour tenir tête un temps aux forces réunies des autres tribus (Juges 20.12, etc.). Elle se distinguait par l’habileté singulière de ses frondeurs ; sept cents, qui étaient gauchers, « pouvaient tous lancer une pierre avec la fronde contre un cheveu sans le manquer » (Juges 20.16). Le caractère de son territoire, abondant en montagnes rocheuses, et probablement en gibier, pour la capture duquel la fronde était faite, pourrait expliquer dans une certaine mesure cette particularité.

Bien des batailles célèbres se livrèrent sur le sol de Benjamin. La bataille d’Aï ; celle de Gabaon, suivie de la poursuite par Beth-Horon, toutes deux sous Josué ; le combat de Jonathan contre les Philistins à Micmasch (1 Samuel 14) ; et le duel de Gabaon entre douze hommes de Saül et douze de David (2 Samuel 2.15, 16) se livrèrent tous sur le territoire de Benjamin. Et quand Sanchérib s’approcha de Jérusalem par le nord, les lieux qui furent saisis de panique à son approche se trouvaient dans cette tribu. « Il marche sur Ajjath, traverse Migron, laisse à Micmasch son bagage. Ils passent le défilé, ils couchent à Guéba ; Rama tremble, Guibea de Saül prend la fuite. Fais éclater ta voix, fille de Gallim ! Prends garde, Laïs ! Malheureuse Anathoth ! Madména se disperse, les habitants de Guébim sont en fuite. Encore un jour de halte à Nob, et il menace de sa main la montagne de la fille de Sion, la colline de Jérusalem » (Ésaïe 10.28-32). Plus tard, Judas Maccabée remporta une victoire sur les forces syriennes à Beth-Horon ; puis Cestius et ses troupes romaines y furent défaits par les Juifs ; et une fois encore, des siècles plus tard, Richard Cœur de Lion et la fleur de la chevalerie anglaise, montant par Beth-Horon dans l’espoir d’atteindre Jérusalem, furent contraints de se retirer.

Jusqu’aux temps du Nouveau Testament, comme le remarque le doyen Stanley, l’influence de Benjamin subsista, car le nom de Saül, le roi que Benjamin donna à la nation, se conserva dans les familles hébraïques ; et quand un homme bien plus grand portant ce nom en appelle à son origine ou à l’histoire passée de sa nation, on voit une lueur de satisfaction dans l’insistance marquée avec laquelle il fait allusion à « la race d’Israël, la tribu de Benjamin » (Philippiens 3.5), et au don que Dieu fit de « Saül, fils de Kis, de la tribu de Benjamin » (Actes 13.21).

Il y a peu à dire de Siméon, le deuxième des sept qui tirèrent leur lot. On admet que sa portion fut prise sur le premier lot attribué à Juda (v. 9), qui se trouva plus grand qu’il ne fallait à cette tribu, et beaucoup de ses villes figurent dans la liste de Juda. Un acte de bravoure de Siméon est rapporté au premier chapitre des Juges : après le premier établissement, il répondit à l’appel de Juda et l’accompagna contre les Cananéens. Mais l’histoire de cette tribu dans son ensemble pourrait s’écrire avec les paroles de la prophétie de Jacob : « Je les séparerai dans Jacob, et je les disperserai dans Israël. » Il n’y a aucune raison historique à la supposition de Wellhausen, selon laquelle Siméon et Lévi auraient été presque anéantis lors de leur attaque contre les Cananéens. Si Siméon avait été pratiquement éteint, on ne lui aurait pas assigné de territoire dans le partage idéal du pays par Ézéchiel (48.24), et il n’aurait pas fourni les douze mille « marqués du sceau » dans la vision symbolique de saint Jean (Apocalypse 7.7). Tandis que la tribu était dispersée, le nom de son fondateur survécut, et, sous la forme de Siméon comme sous celle de Simon, il fut couronné d’honneur. Ce fut le nom de l’un des membres de la famille des patriotes Maccabées ; il fut porté par l’homme juste et pieux qui attendait dans le temple la consolation d’Israël ; et ce fut le nom hébreu du grand apôtre qui eut l’honneur de poser le fondement de l’Église chrétienne.

Vint ensuite la tribu de Zabulon, dont les limites sont données avec beaucoup de précision ; mais comme la plupart des noms sont aujourd’hui inconnus, et que le texte présente aussi des apparences d’imperfection, on ne peut suivre le tracé. « Le torrent qui est vis-à-vis de Jokneam » est, pense-t-on, le Kison ; et Kisloth-Thabor, ou les flancs du Thabor, désigne la montagne qui est le lieu traditionnel, bien que probablement pas réel, de la transfiguration de notre Seigneur. Gath-Hépher était le lieu de naissance du prophète Jonas. Bethléhem, aujourd’hui Beit-Lahm, est un misérable village qu’il ne faut pas confondre avec Bethléhem de Juda. Comme ni la mer ni le lac de Galilée ne sont mentionnés comme limite, il est probable que Zabulon était une tribu entièrement à l’intérieur des terres. Chose étrange, il n’est fait mention, ni ici ni dans aucune partie de l’Ancien Testament, du lieu de loin le plus célèbre de la tribu : Nazareth, la demeure de notre Seigneur dans sa jeunesse. Pourtant sa situation indiquerait que ce devait être un lieu très ancien. Et il n’est guère probable qu’il ait échappé à l’attention des arpenteurs quand ils parcoururent le pays. L’omission de ce nom a fait naître l’opinion que la liste est incomplète.

Issacar occupait un site intéressant et important. Jizreel, le premier nom dans la définition de ses limites, est aussi le plus célèbre. Jizreel, aujourd’hui représenté par Zerin, était situé sur une hauteur élevée et donnait son nom à toute la vallée environnante. C’est là qu’Achab avait son palais au temps d’Élie. Par son association avec le culte de Baal, Jizreel acquit une mauvaise réputation, et chez le prophète Osée, Israël dégénéré est appelé Jizreel, nom quelque peu semblable, mais aux associations bien différentes (chapitre 1.4). Sunem fut le lieu de campement de l’armée philistine avant la bataille de Guilboa, et aussi la demeure de la femme dont Élisée rendit le fils à la vie. Beth-Schémesch ne doit pas être confondue avec la ville du même nom en Juda, ni avec celle de la tribu de Nephthali. Ce nom, qui signifie « maison du soleil », était très commun chez les Cananéens, connus pour le culte des astres. Comme nous l’avons déjà remarqué au sujet de Meguiddo, qui appartenait à Manassé, la vallée de Jizreel, aujourd’hui appelée d’ordinaire plaine d’Esdrelon, était connue comme le grand champ de bataille de la Palestine.

Aser avait aussi un territoire intéressant. En théorie, il s’étendait du Carmel à Sidon, embrassant toute la bande phénicienne ; mais en pratique il n’allait pas si loin. Nephthali était voisin d’Aser, et avait pour limite orientale le Jourdain et les lacs de Mérom et de Galilée. C’est dans le Nouveau Testament que Nephthali jouit de sa plus grande distinction, car le lac de Galilée et les villes de ses rives, si en vue dans l’histoire évangélique, s’y trouvaient.

Ces tribus du nord constituaient, comme on le sait, la région de la Galilée. Le contraste entre son insignifiance première et sa gloire ultérieure est bien mis en relief dans la Version révisée d’Ésaïe 9.1, 2 ; Segond le rend ainsi : « Mais les ténèbres ne régneront pas toujours sur la terre où il y a maintenant des angoisses : si les temps passés ont couvert d’opprobre le pays de Zabulon et le pays de Nephthali, les temps à venir couvriront de gloire la contrée voisine de la mer, au-delà du Jourdain, le territoire des Gentils. Le peuple qui marchait dans les ténèbres voit une grande lumière ; sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre de la mort une lumière resplendit. »

Dan fut la dernière tribu dont le lot fut tiré. Et il sembla vraiment que la moins désirable de toutes les portions lui échut. Il était resserré entre Juda d’un côté et les Philistins de l’autre, et les Philistins étaient tout sauf des voisins commodes. La meilleure partie de la plaine était sans doute entre leurs mains, et Dan était réduit à ce qui se trouvait au pied des montagnes (voir Juges 1.34, 35). Très tôt donc dans l’histoire, une colonie de Dan partit à la recherche d’autres possessions et, ayant dépossédé des Sidoniens à Laïs, à l’extrême nord, donna son nom à cette ville, qui désignait proverbialement la ville la plus septentrionale du pays, comme Beer-Schéba désignait de même la plus méridionale.

Le partage du pays était maintenant achevé, sauf qu’un seul homme n’était pas encore pourvu. C’était Josué lui-même. Comme, dans un naufrage, le capitaine est le dernier à quitter le navire perdu, de même ici le chef de la nation fut le dernier à recevoir une portion. Avec un rare renoncement, il attendit que tous les autres fussent pourvus. Nous avons là un aperçu de son noble esprit. Il comptait sans doute comme inévitable qu’il y aurait bien des murmures au sujet du partage du pays, et il allait de soi que le peuple serait disposé à venir lui porter ses plaintes. Voyez comme il les devance ! Quiconque aurait été disposé à venir se plaindre de son lot savait quelle réponse toute prête il recevrait : vous n’êtes pas plus mal loti que moi, car jusqu’ici je n’ai rien reçu ! Josué se contenta de voir les plus beaux héritages attribués à d’autres, tandis qu’aucun ne lui avait encore été assigné. Quand, enfin, son tour vint, sa demande fut modeste : « Ils lui donnèrent la ville qu’il demanda, Thimnath-Sérach, dans la montagne d’Éphraïm. » Il aurait pu demander un héritage dans la fertile et belle vallée de Sichem, consacrée par l’une des premières promesses faites à Abraham, près du puits de Jacob et du tombeau de son ancêtre Joseph, ou à l’ombre des deux montagnes, Ébal et Garizim, où un acte si solennel avait eu lieu après l’entrée de son peuple dans le pays. Il ne demande rien de tel, mais un coin de l’une des hautes collines d’Éphraïm, un lieu si obscur qu’il n’en reste aucune trace. Il est décrit en Juges 2.9 comme « Thimnath-Hérès, dans la montagne d’Éphraïm, au nord de la montagne de Gaasch ». Le côté nord de la montagne n’indique pas un lieu remarquable ni par son agrément ni par sa fertilité. Au temps de Jérôme, son amie Paula aurait exprimé sa surprise que celui qui avait distribué tout le pays se fût réservé une contrée aussi sauvage et montagneuse.

Se pourrait-il que ce fût une terre refusée par tous les autres ? que le chef de la nation se soit contenté de ce que personne d’autre n’aurait voulu ? S’il en était ainsi, combien cela dut élever Josué aux yeux de ses compatriotes, et combien cela est propre à l’élever aux nôtres ! Que ce fût ou non une portion que tous les autres avaient dédaignée, c’était sans aucun doute un héritage relativement pauvre et éloigné. Son choix fut un magnifique reproche aux murmures de sa tribu, à l’orgueil et à l’égoïsme du « peuple nombreux » qui ne voulait pas se contenter d’un seul lot et souhaitait qu’on lui en assignât un supplémentaire. « Montez à la montagne », avait été la vive réponse de Josué ; « abattez la forêt, et chassez les Cananéens ! »

Et Josué n’était pas homme à prescrire aux autres un remède qu’il n’était pas prêt à prendre lui-même. À la montagne, il y monta certainement ; et comme il était maintenant trop vieux pour combattre, il passa fort probablement ses dernières années à défricher son lot, à abattre des arbres et à préparer laborieusement le sol pour les récoltes. En tout cas, il donna un magnifique exemple d’humilité désintéressée. Il se montra le digne successeur de Moïse, qui n’avait jamais fait la moindre allusion à une distinction pour sa famille ou à une possession dans le pays au-delà de ce qui pourrait être donné à un Lévite ordinaire. Quel noble contraste tous deux font avec des hommes comme Napoléon, qui usa si avidement de son influence pour enrichir et élever chaque membre de sa famille ! Josué approcha de très près l’esprit de notre bienheureux Seigneur, « lequel, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ». Quand nous voyons le Jésus de l’Ancien Testament se retirer dans sa vieillesse, non dans un paradis au fond de quelque vallée fertile et fleurie, mais sur une ferme aride et rocailleuse au nord de la montagne de Gaasch, ou dans une forêt hirsute encore habitée par le loup et l’ours, nous pensons au Josué du Nouveau Testament : « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. »

Chapitre XXX. L’autel Ed

JOSUÉ 22

Les deux tribus et demie s’étaient bien conduites. Elles avaient tenu parole, étaient restées avec leurs frères pendant toute la campagne de Josué, et avaient pris leur part de tous les périls et de toutes les luttes que l’armée avait traversés. Et maintenant elles reçoivent la juste récompense d’une conduite honorable. Leur général les félicite ; leurs services sont rappelés avec approbation ; leur triple fidélité, envers Dieu, envers Moïse et envers Josué, est louée ; elles sont congédiées avec honneur, et elles reçoivent pour récompense une part substantielle du butin pris sur l’ennemi. « Vous retournez à vos tentes, dit Josué, avec de grandes richesses, avec des troupeaux fort nombreux, et avec une quantité considérable d’argent, d’or, d’airain, de fer, et de vêtements. Partagez avec vos frères le butin de vos ennemis. » Il apparut ainsi que l’honneur, comme l’honnêteté, est la meilleure politique. Si ces deux tribus et demie avaient choisi le parti de l’égoïsme, refusé de passer le Jourdain pour aider leurs frères et consacré d’emblée toutes leurs énergies à leurs champs et à leurs troupeaux, elles s’en seraient plus mal trouvées à la fin. Sans doute, en repassant le Jourdain, chargées du trésor acquis sur la rive occidentale, leurs cœurs étaient remplis de ce sentiment heureux qui naît d’un devoir fidèlement accompli et d’une conduite honorable amplement récompensée. Elles rapportaient « la paix avec l’honneur », et la prospérité par-dessus le marché. Après tout, ce sont les principes élevés qui paient. Ils exigent un temps de travail patient et d’attente patiente, mais leurs traites sont pleinement honorées à la fin.

En renvoyant les deux tribus et demie, Josué leur donna avec insistance deux conseils. Le premier était de partager le butin avec ceux de leurs frères qui étaient restés à la maison. Ici encore, l’égoïsme aurait pu trouver prise. Pourquoi des hommes qui n’avaient pris aucune part au travail ni au péril jouiraient-ils du butin ? N’eût-il pas été juste que ceux qui avaient supporté la fatigue du jour et la chaleur en recueillent seuls les récompenses ? Mais en fait, il y avait de bonnes raisons pour qu’une partie restât à la maison. Laisser les femmes et les enfants entièrement sans défense eût été la témérité même. Il fallait aussi prendre des dispositions pour garder les troupeaux de menu et de gros bétail. Et comme la manne avait cessé, il fallait pourvoir à la production de la nourriture. Les hommes restés à la maison avaient fait le devoir qui leur avait été assigné aussi bien que ceux qui étaient au loin. S’ils ne pouvaient établir en justice un droit à une part du butin, l’esprit de fraternité et de générosité plaidait en leur faveur. La partie combattante des deux tribus et demie avait fait sa part honorablement et généreusement envers les neuf tribus et demie ; qu’elle agisse dans le même esprit envers ses propres frères. Qu’elle leur fasse part des bonnes choses qu’elle rapportait, afin qu’un esprit de joie et de contentement se répande dans toute la communauté, et que l’accueil fait aux absents soit cordial et complet, sans la moindre trace de mécontentement ou d’envie.

Il peut encore se présenter des occasions où ce conseil de Josué vient fort à propos. Il n’arrive pas toujours que des frères ou de proches parents qui ont prospéré au loin se souviennent beaucoup de ceux qu’ils ont laissés à la maison. Ils aiment jouir de leur abondance, et si le cas de leurs parents pauvres leur traverse l’esprit, ils l’écartent en pensant que les sorts des hommes doivent différer, et qu’ils ne vont pas perdre tout le bénéfice de leur succès à entretenir d’autres familles que la leur. Pourtant, quel bien pourrait résulter d’un peu de générosité, ne fût-ce qu’un don occasionnel, envers ceux qui sont dans la gêne ! Et combien il vaudrait mieux allumer par ce moyen un sentiment de reconnaissance et d’affection, que de laisser l’envie et la jalousie s’envenimer dans leurs cœurs !

L’autre conseil de Josué portait sur ce qui occupait toujours la première place dans son cœur : la fidélité envers Dieu. « Ayez soin seulement d’observer et de mettre en pratique les ordonnances et les lois que vous a prescrites Moïse, serviteur de l’Éternel : aimez l’Éternel, votre Dieu, marchez dans toutes ses voies, gardez ses commandements, attachez-vous à lui, et servez-le de tout votre cœur et de toute votre âme. » Il est évident que Josué mit tout son cœur dans ce conseil. Il était manifestement inquiet de l’effet que leur séparation d’avec leurs frères aurait sur leur état religieux. C’est à l’ouest du Jourdain que le sanctuaire avait été placé, et que s’exercerait principalement la grande influence centrale en faveur du culte national. Ces tribus de l’est ne seraient-elles pas en grand danger de s’éloigner peu à peu du culte reconnu de Dieu et de devenir idolâtres ? Josué savait bien que la nation était encore loin d’être sevrée de l’idolâtrie (voir 24.14). Il savait que beaucoup y avaient de forts penchants. Il éprouvait un peu ce qu’éprouverait un parent chrétien sérieux en envoyant un fils, peu décidé en matière de religion, dans quelque colonie où les mœurs publiques sont relâchées, et où les tentations de l’esprit mondain et de l’indifférence religieuse sont fortes. Il n’en mettait que plus d’ardeur dans ses exhortations, car il sentait que toute leur prospérité, tout leur bonheur, leur vie même, dépendaient de leur fidélité envers leur Dieu.

Nous ne pouvons dire combien de temps s’était écoulé quand on apporta sur la rive occidentale la nouvelle que les deux tribus et demie avaient bâti un grand autel au bord du Jourdain, apparemment pour rivaliser avec l’établissement religieux de Silo. On semble avoir tenu pour acquis que telle était leur intention, car nous trouvons l’assemblée générale d’Israël réunie à Silo pour se préparer à la guerre contre les tribus schismatiques. La guerre leur était évidemment devenue une idée familière, et d’abord aucun autre moyen ne se présenta pour arrêter le projet. Ce fut une des nombreuses occasions d’impétuosité irréfléchie que présente l’histoire d’Israël.

Il n’est pas fait mention de Josué dans le récit de cette affaire ; il s’était retiré de la vie active, et peut-être ce qui est rapporté ici n’eut-il lieu que longtemps après le retour des deux tribus et demie. Il se peut que nous ayons ici un exemple de la méthode si souvent suivie dans les annales hébraïques, qui consiste à rapporter ensemble certains incidents se rapportant à la même affaire ou au même peuple, bien que ces incidents aient été séparés par un intervalle de temps considérable.

Il fut heureux que l’assemblée se réunît à Silo. Le lieu même lui rappelait que de grands mouvements nationaux ne devaient pas être entrepris à la légère, puisque Dieu était le souverain suprême de la nation. On ne nous dit pas si l’on eut recours à la méthode habituelle pour consulter Dieu, mais certainement la voie suivie fut plus raisonnable que de se précipiter dans la guerre. On résolut de commencer par adresser des remontrances aux deux tribus et demie. On ne renonça pas à l’idée que leur projet était schismatique, voire idolâtre, mais on pensa que si une remontrance solennelle et un avertissement leur étaient adressés, on pourrait les amener à abandonner leur dessein.

On envoya une délégation, composée de Phinées, fils du sacrificateur Éléazar, représentant l’intérêt religieux, et de dix princes, représentant les dix tribus, pour s’entretenir avec les chefs des deux tribus et demie. Quand ils se rencontrèrent, la délégation attaqua ses frères avec une grande violence. Elle les accusa d’une méchanceté inouïe. Ce qu’ils avaient fait était un acte audacieux de rébellion. Cela méritait d’être rangé avec le crime de Peor, l’une des actions les plus viles qui eussent jamais déshonoré la nation. C’était de nature à attirer les jugements de Dieu sur la nation tout entière, et cela le ferait certainement. Si l’acte secret d’Acan avait enveloppé l’assemblée dans la colère, quelle calamité pour tout le peuple ne résulterait pas de cet acte de rébellion audacieux et ouvert ? Ils n’étaient pas en sûreté un seul jour. Les coupes de la colère divine ne pouvaient qu’être prêtes, et en vingt-quatre heures toute l’assemblée d’Israël pourrait être accablée par les marques de son déplaisir.

On aurait dit que, si quelque chose était de nature à produire un mauvais effet sur les deux tribus et demie, c’était cette manière de procéder. Il n’est pas sage de supposer que votre frère est un scélérat. Et les réprimandes, comme on l’a bien dit, ne font pas regretter aux hommes leurs péchés. Mais la délégation dit une chose qui était propre à produire un effet différent. « Si vous tenez pour impur le pays qui est votre propriété, passez dans le pays qui est la propriété de l’Éternel, où est fixée la demeure de l’Éternel, et établissez-vous au milieu de nous ; mais ne vous révoltez pas contre l’Éternel et ne vous révoltez pas contre nous, en vous bâtissant un autel, outre l’autel de l’Éternel, notre Dieu. »

C’était là une proposition généreuse et pleine de renoncement ; certaines des dix tribus étaient elles-mêmes à l’étroit, trouvant beaucoup trop exigu l’espace dont elles disposaient ; néanmoins elles étaient prêtes à partager ce qu’elles avaient avec leurs frères, si ceux-ci sentaient réellement que la rive orientale du Jourdain était en dehors de l’influence sainte et sanctifiante de la présence de l’Éternel.

Au lieu donc de s’enflammer sous le dur reproche de leurs frères, les deux tribus et demie furent adoucies par cette proposition vraiment bienveillante et firent une réponse rassurante. Elles répudièrent solennellement toute idée d’un établissement rival. Elles savaient qu’il n’y avait qu’un seul lieu où pussent être le tabernacle et l’arche de l’alliance, et elles n’avaient pas la moindre intention de porter atteinte au lieu choisi à cet effet. Elles n’avaient jamais eu la pensée d’offrir sur leur autel des holocaustes, des offrandes ou des sacrifices d’actions de grâces. Elles abjurèrent solennellement toute intention de manquer de respect à l’Éternel ou à sa loi. L’autel qu’elles avaient bâti avait un tout autre but. Il était motivé par la configuration physique du pays, et par l’effet qu’elle pourrait avoir sur leurs enfants dans les années à venir. « Vos fils pourraient un jour dire à nos fils : Qu’y a-t-il de commun entre vous et l’Éternel, le Dieu d’Israël ? L’Éternel a mis le Jourdain pour limite entre nous et vous, fils de Ruben et fils de Gad ; vous n’avez point de part à l’Éternel ! Et vos fils seraient ainsi cause que nos fils cesseraient de craindre l’Éternel. C’est pourquoi nous avons dit : Bâtissons-nous donc un autel, non pour des holocaustes et pour des sacrifices, mais comme un témoin entre nous et vous, entre nos descendants et les vôtres. » Ce n’était pas un rival, mais un témoin, une copie ; un rappel aux deux tribus et demie que le véritable autel, le sanctuaire divin, sanctifié par le signe de la présence de Dieu, était ailleurs, et que c’était là, et là seulement, que devaient être offerts les sacrifices publics.

La connaissance de la configuration physique de la Palestine que nous avons acquise ces dernières années nous permet d’apprécier le sentiment des deux tribus et demie mieux qu’on n’aurait pu le faire auparavant. Le simple fait qu’un fleuve séparait l’est de l’ouest de la Palestine n’aurait pas suffi à expliquer le sentiment d’isolement, et la crainte qui en résultait, dont les chefs des deux tribus et demie avaient été saisis. C’est la structure particulière de la vallée où coule le fleuve qui explique l’histoire. La vallée du Jourdain, comme on l’a déjà dit, est située au-dessous du niveau de la Méditerranée, la dépression augmentant graduellement à mesure que le fleuve s’écoule vers la mer Morte, où elle atteint 1 300 pieds. En outre, le plateau montagneux de chaque côté de la vallée du Jourdain s’élève à 2 000 ou 2 500 pieds au-dessus de la mer, de sorte que la dépression totale, du haut du plateau jusqu’au bord du fleuve, est de trois à quatre mille pieds. De chaque côté, l’approche du Jourdain est difficile, et pendant la saison chaude la grande chaleur accroît la fatigue du voyage et décourage de l’entreprendre. Tout cela rend la séparation entre les deux parties du pays, causée par le fleuve et sa vallée, beaucoup plus complète que dans les cas ordinaires de frontières fluviales. On ne peut douter maintenant que les chefs des deux tribus et demie aient eu des raisons sérieuses de craindre. Il y avait quelque risque qu’on cessât de les considérer comme faisant partie de la nation ; et leur explication de l’autel semble avoir été sincère. Il était destiné simplement à servir de mémorial, non de lieu de sacrifices. Nous voyons quel bonheur ce fut pour toute la nation que la délégation eût été envoyée de l’autre côté avant de recourir aux armes. Une lumière nouvelle fut jetée sur ce qui avait semblé un péché audacieux ; ce n’était qu’une disposition innocente ; et les terribles pressentiments qu’elle avait éveillés furent aussitôt dispersés aux quatre vents.

Mais qui peut estimer toute la misère qu’ont causée, presque à chaque époque, dans les sphères publiques comme privées, des soupçons hâtifs de mal, qu’un peu de patience, un peu d’enquête, une petite occasion de s’expliquer auraient aussitôt prévenus ? L’histoire, la tradition, la fiction nous en fournissent également des exemples. Nous nous rappelons l’histoire de Llewellyn et de son chien Gelert, poignardé par son maître, qui croyait que les taches autour de sa gueule étaient le sang de son enfant bien-aimé ; tandis qu’en relevant le berceau renversé il trouva son enfant endormi et sain et sauf, et un énorme loup mort, des crocs duquel le chien l’avait délivré. Nous nous souvenons de la tragédie d’Othello et de Desdémone ; nous voyons comment l’amour le plus tendre peut être empoisonné par un soupçon hâtif, et la plus chère des épouses assassinée, alors qu’un peu de patience l’aurait montrée innocente, montrée bien trop pure pour entrer en contact même avec un vestige de la chose mauvaise. Nous pensons aux nombreuses histoires de croisés et d’autres, quittant leur foyer après avoir engagé leur amour, retenus dans des pays lointains sans moyens de communication, entendant la rumeur que leur bien-aimée était devenue infidèle, et commettant quelque acte téméraire et irrévocable, alors qu’un peu plus d’attente aurait réalisé toutes leurs espérances. Mais c’est peut-être dans des circonstances moins tragiques que l’esprit de soupçon et d’accusation injuste se manifeste le plus couramment. Une rumeur défavorable à votre réputation se met à circuler ; vous soupçonnez quelqu’un d’en être l’auteur, et vous le traitez durement en conséquence ; il se trouve qu’il est entièrement innocent. Un ami a apparemment écrit contre vous une lettre qui vous a rendu furieux ; vous déversez sur lui un torrent de reproches ; il se trouve que la lettre a été écrite par quelqu’un d’autre portant un nom semblable. Mais vraiment, il n’y a pas de fin au mal qu’engendrent l’impatience et le manque d’enquête, ou le refus d’attendre des explications qui donneraient un tout autre aspect à nos sujets de plainte. La vraie charité « ne soupçonne point le mal », car « elle ne se réjouit point de l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité ; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout ». Si l’on prêtait davantage attention à sa douce voix, quelle multitude d’offenses s’évanouiraient, et combien le règne de la paix serait plus étendu !

L’explication offerte par Ruben, Gad et Manassé satisfit Phinées et les princes de l’assemblée, et de même le peuple de l’ouest en général, quand la délégation rendit compte de sa démarche. La remarque de Phinées avant de quitter ses frères de l’est fut frappante : « Nous reconnaissons maintenant que l’Éternel est au milieu de nous, puisque vous n’avez point commis cette infidélité contre l’Éternel ; vous avez ainsi délivré les enfants d’Israël de la main de l’Éternel. » Il y avait une grande différence entre le fait que l’Éternel fût au milieu d’eux et le fait qu’ils fussent dans la main de l’Éternel. Si l’Éternel était au milieu d’eux, ils étaient sous toutes sortes d’influences de grâce ; s’ils étaient dans la main de l’Éternel, ils étaient exposés aux plus terribles châtiments de sa colère. La joie de Phinées fut de découvrir non seulement qu’aucune provocation n’avait été faite à la juste jalousie de Dieu, mais qu’une preuve avait été donnée qu’il les bénissait dans sa grâce. Si Dieu se retire souvent de nous sans que nous le soupçonnions, il est parfois présent avec nous dans sa grâce alors que nous craignions qu’il ne fût parti. Il en fut ainsi maintenant. Phinées avait vu en imagination se former une terrible tempête, comme si l’ennemi même de l’homme avait poussé ses compatriotes à la rébellion et au mépris de Dieu ; mais au lieu de cela, il voit qu’ils ont pris conseil pour l’honneur de Dieu, pour la permanence de ses institutions et pour la préservation de l’unité entre les deux parties de la nation ; et il y trouve la preuve que Dieu a agi parmi eux dans sa grâce. Car Dieu est le Dieu de paix, non de discorde, et l’Esprit est l’Esprit d’ordre, et non de confusion. Et quand deux parties d’une communauté sont amenées à désirer l’avancement de son service et l’honneur de son nom, même par des méthodes qui ne sont pas semblables en tout point, c’est la preuve qu’il est au milieu d’elles, attirant leurs cœurs à lui-même et l’un vers l’autre.

Peut-être aurait-on pu appliquer à ce cas l’adage commun selon lequel il y avait des torts des deux côtés. Si les dix tribus avaient été trop promptes à se préparer à la guerre, les deux tribus et demie avaient été trop promptes à décider la construction de leur autel, sans en conférer avec les sacrificateurs et les chefs civils de la nation. Dans une affaire si sacrée, aucune démarche de ce genre n’aurait dû être faite sans une pleine consultation et une claire vue du devoir. La bonté de leur motif ne les excusait pas de n’avoir pas pris tous les moyens disponibles pour réaliser leur projet d’une manière entièrement irréprochable. Ainsi qu’il en fut, elles coururent le grand risque d’allumer un feu qui aurait pu à la fois les détruire elles-mêmes et affaiblir à jamais le reste de la nation. Dans leur effort pour favoriser l’unité, elles avaient presque provoqué un schisme fatal. Ainsi les deux parties de la nation avaient été au bord d’une effroyable catastrophe.

Mais il apparaissait maintenant que la partie qui avait semblé si gravement coupable était animée d’un sentiment tout à fait loyal. Phinées saisit avec joie ce fait comme une preuve que Dieu était au milieu d’eux. Un homme moins pieux n’y aurait pas attaché beaucoup d’importance. Il n’aurait guère cru que cela pût exister ailleurs que dans une imagination fanatique. Mais plus on connaît Dieu, plus ce privilège paraît réel et bienheureux. Bien plus, on en vient à le sentir comme ce qui fait la plus grande différence concevable entre un individu ou une communauté et une autre. La grande malédiction du péché est qu’il nous a séparés de Dieu. La gloire de la grâce de Dieu en Christ est que nous sommes réunis. L’homme sans Dieu est comme la terre sans le soleil, ou le corps sans l’âme. L’homme en communion avec Dieu est l’homme rempli de toutes les bénédictions divines et de toutes les saintes influences. Une église où Dieu n’habite pas est un repaire de tout esprit impur, un repaire de tout oiseau impur et odieux. Une église habitée par Dieu, comme l’épouse du Cantique des cantiques, « apparaît comme l’aurore, belle comme la lune, pure comme le soleil, mais terrible comme des troupes sous leurs bannières ».

Chapitre XXXI. L’Éternel, champion d’Israël

JOSUÉ 23

Les deux derniers chapitres de Josué se ressemblent beaucoup. Chacun se présente comme le compte rendu de la réunion d’adieu du vieux chef avec les chefs du peuple. Aucun lieu de réunion n’est précisé dans l’un ; Sichem est le lieu nommé dans l’autre. Le discours rapporté au vingt-troisième chapitre est en termes assez généraux ; au vingt-quatrième, nous avons plus de détails. La question se pose : y eut-il deux réunions, ou avons-nous dans ces chapitres des comptes rendus différents de la même ? La question n’a pas grande importance en elle-même ; mais elle touche à la structure du livre. À notre avis, les deux comptes rendus se rapportent à la même occasion ; et s’il en est ainsi, tout ce qu’il faut dire de leur origine, c’est que l’auteur du livre, ayant obtenu deux comptes rendus de sources dignes de foi, n’a pas adopté le parti de les fondre en un seul, mais les a donnés séparément, tels qu’il les avait reçus. Cette circonstance est une preuve de la fiabilité du récit ; si l’écrivain avait simplement consigné ce que Josué était censé avoir dit, il n’aurait pas adopté cette double forme de récit.

Josué avait suivi de près Moïse en bien des choses, et maintenant il le suit en convoquant le peuple pour entendre ses dernières paroles. Au seuil de la vie future, à la veille de rendre son propre compte, au moment critique où les hommes sont le plus disposés à dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, il appelle ses enfants autour de lui pour entendre ses paroles d’adieu. Il connaît, comme Moïse le connaissait aussi, le caractère impulsif et capricieux du peuple. Il n’en jugeait que plus souhaitable de ne pas laisser passer une telle occasion de faire impression. « Toutes les occasions émouvantes, a-t-on bien dit, devraient être gardées précieusement dans la mémoire : la dernière entrevue, le dernier sermon, la dernière prière, le dernier regard tendre et prolongé ; on peut traiter tout cela avec légèreté comme du sentimentalisme ; mais celui qui le traite ainsi est un insensé dans son cœur. Tout ce qui peut soumettre l’esprit, épurer le caractère et élargir la charité de l’âme doit être accueilli comme un ministère venant de Dieu. »29

29 « The People’s Bible », de Joseph Parker.

Quel était le fond du discours de Josué ? Quelle était à la fois la note initiale, la note centrale et la note finale, le commencement, le milieu et la fin ? Vous l’avez dans ces mots : « C’est l’Éternel, votre Dieu, qui a combattu pour vous » ; c’est pourquoi « attachez-vous à l’Éternel, votre Dieu ». Vous devez tout à l’Éternel ; rendez-lui donc tout ce qui lui est dû. Qu’il reçoive de vous dans la mesure où il vous a donné ; qu’il soit honoré par vous dans la proportion où vous avez été bénis par lui ; et veillez à ce qu’aucun de vous, jusqu’au dernier jour de sa vie, ne donne le moindre appui à l’idolâtrie de ses voisins, ni ne consente à une liaison compromettante qui fournirait une tentation de s’associer à leur méchanceté.

Ce point de départ du discours de Josué, « C’est l’Éternel, votre Dieu, qui a combattu pour vous », est grave et demande un examen attentif. Dieu y est expressément présenté comme le champion d’Israël, combattant pour lui contre les Cananéens et les chassant. Il est ici le Dieu des batailles ; et la terrible désolation qui suivit le passage d’Israël est ici attribuée à l’intervention du Très-Haut comme son champion.

Il y a des commentateurs qui expliquent ces paroles dans un sens général. Il existe, disent-ils, de grandes lois de conquête, sanctionnées en gros par la Providence, en vertu desquelles une race avance sur une autre. Les nations amollies par le luxe et l’oisiveté sont d’ordinaire supplantées par des races plus vigoureuses. Les Goths et les Vandales vainquirent les Romains ; les Anglo-Saxons soumirent les Bretons, pour être à leur tour conquis par les Normands ; la domination hollandaise a prévalu sur le Noir, l’anglaise sur l’Hindou, l’américaine sur l’Indien indigène. Dans le traitement des races conquises par les conquérants, il y a souvent eu beaucoup de choses grossières et répréhensibles. Même quand une race civilisée et cultivée a eu affaire à une race barbare, au lieu de la douceur et de la lumière de la culture, on a souvent eu les artifices de l’injustice et de l’oppression. Nous ne pouvons justifier tout le gouvernement des Britanniques en Inde ; la cupidité, l’insolence et la convoitise y ont laissé bien des taches. Cependant, le résultat dans l’ensemble a été bon. Les Anglais ont une conception plus élevée de la vie humaine que les Hindous. Ils ont un sens plus élevé de l’ordre, de la justice, de la vie de famille, du bien-être national. Il y a en eux une vigueur qui ne tolère pas la politique du laisser-aller ; qui ne peut rester immobile ou couchée à voir tout aller de travers ; qui s’efforce de remédier à l’injustice, de réformer les abus, de corriger ce qui est vicieux et désordonné, et de favoriser l’organisation et le progrès. À ces égards, la domination britannique a été un bienfait pour l’Inde. Il a pu y avoir des actes d’oppression et d’injustice qui glacent le sang, ou des habitudes de complaisance envers soi-même pratiquées aux dépens des indigènes qui choquent notre sens de l’humanité, comme si la race inférieure ne pouvait avoir aucun droit contre la race supérieure ; mais ce ne sont que les remous ou les à-côtés d’un grand courant bienfaisant, et dans le bilan de ce long compte ils n’occupent qu’une place insignifiante. En eux-mêmes, ils doivent être détestés et dénoncés ; mais quand on évalue de grandes forces nationales, quand on examine si dans l’ensemble ces forces ont été bienfaisantes ou mauvaises, si elles venaient du ciel ou du diable, il ne faut pas laisser ces épisodes d’injustice trancher toute la question. On est obligé d’adopter une vue plus large. Et quand on considère le grand résultat ; quand on voit un vaste continent comme l’Inde, autrefois déchiré de toutes parts par des guerres intestines, devenu paisible et ordonné ; quand on voit la justice soigneusement administrée, la vie et les biens protégés, l’instruction et la civilisation avancées, sans parler de l’esprit du christianisme introduit, on ne peut résister à la conclusion que l’influence de ses nouveaux maîtres a été un gain pour l’Inde, et donc que la domination britannique a eu l’approbation du ciel.

Il y a, disons-nous, des commentateurs qui soutiennent que c’est seulement d’une manière parallèle à celle-là que la conquête de Canaan par les Israélites eut l’approbation de Dieu. Sans insister beaucoup sur la méchanceté des tribus cananéennes, ils s’arrêtent sur leur faiblesse, leurs pauvres idées de la vie, leurs faibles visées, leur manque de force de développement, leur incapacité à s’élever. Au cœur de ces tribus arrive une race qui possède d’une manière ou d’une autre des capacités et une force extraordinaires. L’histoire a montré qu’elle est l’une des grandes races dominantes du monde. Le nouveau peuple s’applique avec une énergie extraordinaire à acquérir le pays de l’autre. La dépossession d’une race par une autre était la pratique courante du temps, et du point de vue moral on n’y attachait guère d’importance. Les temps étaient rudes et sauvages, la propriété n’était pas devenue sacrée, la vie humaine valait peu, la douleur et la souffrance étaient peu prises en considération. Ayant passé quelques siècles en Égypte, la nouvelle race apportait avec elle une part de la culture et des talents égyptiens ; mais sa grande force résidait dans son ardeur religieuse, et dans les habitudes d’ordre et de maîtrise de soi que favorisait sa religion. Le souvenir de leurs ancêtres, qui avaient demeuré comme pèlerins dans ce pays, mais avec les promesses les plus fortes de la part de Dieu qu’il le donnerait en héritage à leurs descendants, accroissait l’ardeur de l’invasion et la confiance des envahisseurs. Avec tout l’enthousiasme d’une race guidée par le ciel, ils se jetèrent sur les anciens habitants, qui chancelèrent sous le coup. Dans une large mesure, les anciens occupants tombèrent sous la violence habituelle des envahisseurs : l’épée du combat et le massacre après la victoire. Le processus s’accompagna de bien des actes sauvages qui, de nos jours, exciteraient l’horreur. S’il avait complètement réussi, il aurait entièrement anéanti les races indigènes ; mais le courage et la persévérance des envahisseurs ne furent pas à la hauteur de ce résultat ; beaucoup des habitants primitifs demeurèrent, et finirent par se fondre avec leurs conquérants.

Or, dans ce cas, comme dans la conquête de l’Inde par la Grande-Bretagne, il s’accomplit un processus qui fut un grand bienfait à large échelle. Il n’était pas destiné à être un bienfait pour les habitants primitifs, comme le fut l’occupation britannique de l’Inde, car ils étaient une race condamnée, comme nous allons le voir. Mais l’établissement du peuple d’Israël en Canaan était destiné et propre à être un grand bienfait pour le monde. Qu’on l’explique comme on voudra, Israël avait des idées de la vie plus élevées que les autres nations, des dons d’intelligence et de cœur plus riches, plus d’aptitude à gouverner, et un sentiment religieux bien plus pur. Partout où Israël serait planté, s’il demeurait dans la pureté, l’humanité devait en profiter. Un peuple si doué, d’une telle capacité intellectuelle, d’une telle puissance morale et spirituelle, avec de si hauts idéaux, et produisant de temps à autre des hommes d’un caractère et d’une influence si remarquables, ne pouvait qu’aider à élever d’autres races. Qu’un tel peuple l’emporte sur des tribus énervées par le vice, dégradées par la superstition idolâtre, et affaiblies et rabougries par les luttes mutuelles, n’était que conforme à la nature des choses. En vertu du principe qu’une race comme celle-là devait nécessairement l’emporter sur des tribus comme celles qui avaient occupé auparavant la Palestine, on pouvait bien dire que la conquête de Josué avait l’approbation divine. On pouvait dire en vérité que Dieu sortait avec les armées d’Israël et dispersait leurs ennemis comme la fumée est dispersée par le vent.

Mais ce n’était pas tout. Il y avait déjà une sentence judiciaire contre les sept nations, dont Israël était désigné pour être l’exécuteur. Dès le temps d’Abraham, nous avons d’abondantes preuves qu’elles étaient fort avancées dans la corruption, et la destruction de Sodome et de Gomorrhe ne fut qu’un premier coup de cette sainte épée qui devait s’abattre sur une région bien plus vaste quand l’iniquité des Amoréens serait à son comble. Nous n’avons pas de compte rendu détaillé de l’état moral et religieux du peuple au temps de Josué, mais nous avons certains aperçus qui en disent long. Dans l’histoire de Baal-Peor, nous avons un tableau effroyable de la débauche idolâtre des Moabites ; et les Moabites n’étaient pas aussi enfoncés dans le vice que les Cananéens. La première maison cananéenne où entrèrent des Israélites fut celle d’une femme de mauvaise vie, qui fut pourtant sauvée par sa foi, comme l’aurait été n’importe quel Cananéen, s’il avait cru. Le tableau le plus révoltant que nous ayons du vice cananéen est lié à la pratique de brûler vifs des enfants en sacrifice aux dieux. Quelle pratique hideuse ! Qui peut estimer son effet sur la nature joyeuse des enfants, ou dire comment la seule pensée de cette pratique et la possibilité d’en souffrir ont dû peser comme un cauchemar sur bien des enfants, changeant la saison de la joyeuse enfance en un temps de pressentiments affreux, sinon pour eux-mêmes, du moins pour quelques-uns de leurs compagnons ! Un vice répugnant consacré par le sceau de la religion ; une convoitise contre nature, rendant les êtres humains pires que les bêtes ; l’affection naturelle changée en instrument de la plus horrible cruauté : des pratiques pouvaient-elles montrer avec plus de force la dégradation sans espoir de ces nations au point de vue moral et religieux, ou leur maturité pour le jugement ? Israël était l’exécuteur désigné de la justice de Dieu contre elles, et afin qu’Israël pût remplir cette fonction, Dieu marchait devant lui dans ses batailles et livrait ses ennemis entre ses mains. Et ce qu’Israël faisait ainsi, il le faisait avec le sentiment solennel qu’il infligeait une rétribution divine. Que le processus fût mené avec quelque chose de la solennité d’une exécution, cela ressort, comme nous l’avons déjà vu, de l’injonction de Jéricho, qui défendait à tous, sous peine de mort, de toucher la moindre parcelle du butin. Et cette leçon fut gravée au plus profond de leur âme par le terrible sort d’Acan. Plus tard, il est vrai, on leur permit de s’approprier le butin, mais pas avant qu’on leur eût appris de la manière la plus saisissante, à Jéricho, que le butin appartenait à Dieu, de sorte que, même quand il devint le leur, ce fut comme s’ils l’avaient reçu de sa main.

Nous ne pouvons supposer que le peuple ait toujours agi avec la modération et la retenue qui conviennent à des exécuteurs de Dieu. Sans doute y eut-il bien des exemples de violence injustifiable et inhumaine. De tels excès sont inévitables quand des êtres humains sont employés comme exécuteurs de Dieu. Les imputer à Dieu n’est pas juste. C’étaient les taches et les souillures qui révèlent toujours la main de l’homme, même quand il fait l’œuvre de Dieu. Il n’est pas nécessaire de les approuver pour justifier la loi qui condamnait les Cananéens à l’extermination et faisait des Israélites leurs exécuteurs. Il n’est pas nécessaire de justifier tout ce que les Anglais ont fait en Inde, tout en tenant que leur présence et leur influence y ont été conformes à un dessein divin et bienfaisant. Là où Dieu et l’homme sont associés, nous pouvons nous attendre à un produit mélangé ; mais n’attribuons jamais les défauts de l’un à l’influence de l’autre.

Si l’on dit que le langage de l’historien semble parfois attribuer à Dieu ce qui provenait en réalité des passions du peuple, il faut observer qu’on ne nous dit pas sous quelle forme l’Éternel communiquait ses ordres. Sans doute les Hébreux étaient-ils disposés à revendiquer l’autorité divine pour ce qu’ils faisaient, dans la plus large mesure. Il a pu y avoir des moments où ils s’imaginaient accomplir les exigences de Dieu, alors qu’ils ne faisaient que donner cours à leurs propres sentiments. Et en général, ils ont pu être enclins à supposer que des manières de tuer qui leur paraissaient tout à fait convenables étaient agréables aux yeux de Dieu. Ils ont pu croire que Dieu participait à ce qui n’était en réalité que l’esprit du temps. Ainsi ont-ils pu être amenés à penser, et par eux l’impression a pu nous parvenir, que Dieu avait, pour ainsi dire, une part plus active dans bien des détails de la guerre que nous ne devrions lui en attribuer. Car Dieu accomplit souvent ses saints desseins en laissant ses instruments agir à leur manière.

Mais nous nous sommes éloignés de Josué et de l’assemblée d’Israël. Ce que nous avons essayé de faire, c’est de montrer la solidité de la position fondamentale de Josué : Dieu combattait pour Israël. On pourrait montrer la même chose par une démarche négative. Si Dieu n’avait pas été activement et surnaturellement avec Israël, Israël n’aurait jamais pu devenir ce qu’il fut. Qu’est-ce qui fit d’Israël une nation si remarquable et si puissante ? Si vous faites appel à l’hérédité et remontez à son ancêtre, vous trouvez toute la carrière d’Abraham déterminée par ce qu’il considérait sans aucun doute comme une promesse surnaturelle : qu’en lui et en sa postérité toutes les familles de la terre seraient bénies. Si vous parlez de Moïse comme du fondateur de la nation, vous trouvez un homme qui fut complètement vaincu et humilié quand il agissait par ses propres ressources, et qui ne réussit que lorsqu’il entra en contact avec une puissance surnaturelle. Si vous recherchez la cause de la supériorité militaire d’Israël, vous ne pouvez la trouver dans leur condition d’esclaves en Égypte, ni dans leur vie errante et pastorale au désert. Vous ne parvenez pas à expliquer l’énergie et l’habileté guerrières qui balayèrent les Cananéens, avec toutes leurs ressources, devant leur force invincible. Qu’un Alexandre le Grand, un César ou un Napoléon, avec leur longue expérience, leurs légions entraînées, leur prestige éclatant et leurs ressources sans pareilles, aient balayé leurs ennemis, nous ne nous en étonnons pas. Mais Moïse et sa troupe d’esclaves, Josué et son armée de bergers : qu’est-ce qui aurait pu faire de ces hommes de tels soldats, si l’Éternel n’avait combattu de leur côté ?

La prise de possession de Canaan, comme Josué le rappela au peuple, fut une œuvre en trois temps : Dieu, combattant pour eux, avait soumis leurs ennemis ; Josué avait partagé le pays ; et maintenant Dieu était prêt à chasser le reste des peuples, mais seulement par leur moyen. L’accent est mis sur « repousser » et « chasser » (v. 5), d’où nous concluons qu’il ne devait plus y avoir de massacre, mais que le reste des Cananéens devait chercher à s’établir ailleurs. Une rétribution suffisante était tombée sur eux pour leurs péchés, par la destruction virtuelle de leur peuple et la perte de leur pays ; le misérable reste pourrait avoir une chance d’échapper, dans quelque pays peu peuplé où il ne s’élèverait jamais à l’influence et où la terreur le retiendrait de sa méchanceté passée.

Josué fut très ferme pour interdire les mariages mixtes et les relations sociales amicales avec les Cananéens. Il voyait combien était nécessaire la prière : « Ne nous induis pas en tentation. » Il comprenait ce qu’est un terrain enchanté. Il savait qu’entre le domaine de la sainteté et le domaine du péché il existe une sorte de territoire neutre, qui n’appartient strictement ni à l’un ni à l’autre, mais qui penche vers le domaine du péché et qui, en fait, fournit le plus souvent bon nombre de recrues à l’armée du mal. Hélas ! combien cela est encore vrai ! Mariages entre croyants et incroyants ; communion sociale amicale, sur un pied d’égalité, entre l’Église et le monde ; associations d’affaires entre les pieux et les impies : qui ne connaît le résultat habituel ? Dans quelques cas isolés, peut-être, l’enfant du monde est amené dans le royaume ; mais dans combien de cas voyons-nous les bourgeons de la promesse chrétienne gelés, et la tiédeur et le relâchement, sinon l’apostasie, prendre leur place ! Il n’y a pas de meilleur secours pour la vie chrétienne, pas de plus grand encouragement à la communion avec Dieu, qu’une communion harmonieuse avec d’autres chrétiens, surtout au foyer, comme il n’y a pas de plus grand obstacle à ces choses qu’un esprit étranger dans ce foyer. Et si les hommes et les femmes se souvenaient que, de tout ce qui les concerne en cette vie, leur relation avec Dieu est infiniment la plus importante, et que tout ce qui met cette relation en péril est de tous les maux le plus à redouter, nous ne les trouverions pas si prompts à former des liaisons compromettantes qui peuvent être un gain pour les choses de ce monde, mais qui, pour les choses de l’éternité, sont d’ordinaire une perte cruelle.

C’est un tableau très vivant que Josué trace des effets de ce coupable compromis avec leurs voisins cananéens contre lequel il les avait avertis. « Si vous vous détournez et que vous vous attachiez au reste de ces nations qui sont demeurées parmi vous, si vous vous unissez avec elles par des mariages, et si vous formez ensemble des relations, soyez certains que l’Éternel, votre Dieu, ne continuera pas à chasser ces nations devant vous ; mais elles seront pour vous un filet et un piège, un fouet dans vos côtés et des épines dans vos yeux, jusqu’à ce que vous ayez péri de dessus ce bon pays que l’Éternel, votre Dieu, vous a donné. »

Le jardin d’Éden ne fut pas le seul paradis que le péché ruina. Il y avait là comme un nouveau paradis pour les enfants d’Israël ; et pourtant il y avait une possibilité, plus qu’une possibilité, qu’il fût ruiné par le péché. L’histoire de l’avenir montra que Josué avait raison. Les Cananéens restés dans le pays furent des fouets et des épines pour le peuple d’Israël, et la complaisance d’Israël pour leurs pratiques idolâtres conduisit d’abord à l’invasion et à l’oppression, puis à la captivité et à l’exil, et enfin à la dispersion sur la face de la terre. Quelle que soit la manière dont le péché trompe au début, à la fin il se montre toujours fidèle à son vrai caractère : « le salaire du péché, c’est la mort ». Le malheur est que les hommes ne veulent pas croire ce qu’ils n’aiment pas croire. Le péché a bien des plaisirs ; et tant que le plaisir n’est pas grossier, mais prend un air de raffinement, il semble n’y avoir aucun mal, et on en jouit librement. Mais, sans être vu, il agit comme la pourriture sèche, réduisant l’âme en poussière, détruisant toute trace de goût spirituel ou de jouissance des choses divines, et attachant plus fortement le cœur aux seuls biens matériels. Et parfois, quand la mort apparaît et qu’on sent qu’il faudra compter avec Dieu, et qu’on s’efforce honnêtement de se préparer à cette rencontre solennelle en regardant au divin Rédempteur, on découvre que le penchant du cœur va entièrement dans l’autre sens. La foi et la repentance ne viennent pas ; se tourner vers Dieu est une attitude étrangère, impossible ; le cœur a trop ses racines dans le monde pour en être ainsi retiré. De tels hommes se sont laissé détourner de leur premier espoir par l’influence de la fréquentation du monde, pour découvrir qu’il ne sert de rien à un homme de gagner le monde entier, s’il perd son âme.

Combien sont terribles les paroles de saint Jacques : « Adultères que vous êtes ! ne savez-vous pas que l’amour du monde est inimitié contre Dieu ? Celui donc qui veut être ami du monde se rend ennemi de Dieu. »

Chapitre XXXII. Le dernier appel de Josué

JOSUÉ 24

C’est à Sichem qu’eut lieu la dernière réunion de Josué avec le peuple. La Septante place la scène à Silo dans un verset (v. 1), mais à Sichem dans un autre (v. 25) ; mais il n’y a pas de raison suffisante de rejeter la leçon courante. Josué pouvait sentir qu’une réunion qui ne se rattachait pas aux affaires ordinaires du sanctuaire, mais avait plutôt un but personnel, celui d’un adieu solennel de sa part au peuple, se tiendrait mieux à Sichem. Beaucoup de choses recommandaient ce lieu. Il se trouvait à quelques milles au nord-ouest de Silo, et se distinguait non seulement (comme nous l’avons déjà dit) comme le premier lieu de repos d’Abraham dans le pays et le théâtre de la plus ancienne des promesses qui lui y furent faites, mais aussi comme le lieu où, entre les monts Ébal et Garizim, les bénédictions et les malédictions de la loi avaient été lues peu après l’entrée de Josué dans le pays, et où le peuple y avait donné son assentiment solennel. Et s’il est dit (v. 26) que la grande pierre dressée comme témoin était « près du sanctuaire de l’Éternel », cette pierre a pu être placée à Silo après la réunion, parce qu’elle y serait mieux sous les yeux du peuple quand il monterait aux fêtes annuelles (voir 1 Samuel 1.7, 9). Sichem fut donc le théâtre du discours d’adieu de Josué. Peut-être fut-il prononcé tout près du puits de Jacob et du tombeau de Joseph, à l’endroit même où, bien des siècles plus tard, le Josué du Nouveau Testament s’assit, fatigué du voyage, et dévoila à la femme samaritaine les richesses de la grâce divine.

1. Dans le compte rendu du discours de Josué que contient le vingt-quatrième chapitre, il commence par retracer l’histoire de la nation. Il a une excellente raison de commencer par le nom vénéré d’Abraham, car Abraham s’était distingué par cette grâce même, la fidélité à l’Éternel, qu’il tient tant à leur inculquer. Abraham avait fait un choix solennel en matière de religion. Il avait délibérément rompu avec un culte et en avait accepté un autre. Ses pères avaient été idolâtres, et il avait été élevé dans l’idolâtrie. Mais Abraham renonça pour toujours à l’idolâtrie. Il le fit au prix d’un grand sacrifice, et ce que Josué demandait instamment au peuple, c’était d’être aussi complet et aussi ferme que lui dans son rejet de l’idolâtrie. Le rappel de l’histoire est donné dans les paroles de Dieu, pour leur rappeler que toute l’histoire d’Israël avait été conçue et réglée par lui. Il avait été au milieu d’eux du commencement à la fin ; il avait été avec eux tout au long de la vie des patriarches ; c’était lui qui les avait délivrés d’Égypte par Moïse et Aaron, qui avait englouti les Égyptiens sous les eaux de la mer, qui avait chassé les Amoréens des provinces orientales, qui avait changé la malédiction de Balaam en bénédiction, qui avait dépossédé les sept nations et avait établi les Israélites dans leurs demeures agréables et paisibles.

Nous remarquons dans ce rappel les traits bien connus de l’histoire nationale, tels qu’on les représentait toujours : la franche reconnaissance du surnaturel, sans aucune trace de mythe ou de légende, sans rien de la brume ou du prestige dont la légende est d’ordinaire enveloppée. Et puisque Dieu avait fait tout cela pour eux, la conclusion était qu’il avait droit à leur fidélité et à leur obéissance les plus cordiales. « Maintenant, craignez l’Éternel, et servez-le avec intégrité et fidélité. Faites disparaître les dieux qu’ont servis vos pères de l’autre côté du fleuve et en Égypte, et servez l’Éternel. » Il semble étrange qu’à ce moment même le peuple eût besoin d’être appelé à faire disparaître d’autres dieux. Mais cela montre seulement combien est dénuée de fondement l’impression commune selon laquelle, à partir de la sortie d’Égypte, toute l’armée d’Israël était attachée à la loi telle que Moïse l’avait donnée. Il y avait encore parmi eux beaucoup d’idolâtrie, et un fort penchant vers elle. Ce n’était pas un peuple entièrement réformé ou converti. Josué le savait fort bien ; il savait qu’il y avait parmi eux un feu couvant, susceptible d’éclater en incendie ; de là son attitude offensive, et son effort pour entretenir en eux un esprit offensif ; il doit les engager par toutes les considérations possibles à renoncer entièrement à toute reconnaissance d’autres dieux, et à faire de l’Éternel le seul et unique objet de leur culte. Jamais homme de bien ne fut plus sérieux, ni plus pleinement persuadé que tout ce qui contribuait au bien-être d’une nation était engagé dans la voie qu’il les pressait de suivre.

2. Mais Josué ne les exhortait pas seulement sur la force de sa propre conviction. Il lui fallait mettre leur raison de son côté ; et c’est pourquoi il les invita alors à peser délibérément les prétentions des autres dieux et les avantages des autres formes de culte, et à choisir ce qui devait être déclaré le meilleur. Il y avait quatre prétendants à considérer : 1) l’Éternel ; 2) les dieux chaldéens adorés par leurs ancêtres ; 3) les dieux des Égyptiens ; et 4) les dieux des Amoréens parmi lesquels ils habitaient. Faites votre choix entre eux, dit Josué, si vous n’êtes pas satisfaits de l’Éternel. Mais pouvait-il y avoir un choix raisonnable entre ces dieux et l’Éternel ? Il est souvent utile, quand nous hésitons sur une ligne de conduite, de noter les diverses raisons pour et contre, peut-être les raisons de notre jugement contre celles de nos sentiments ; car souvent cela nous permet de voir combien l’une l’emporte entièrement sur l’autre. Ne serait-il pas utile pour nous de faire ce que Josué pressait Israël de faire ?

Si nous mettons les raisons de faire de Dieu, de Dieu en Christ, l’objet suprême de notre culte en regard de celles qui plaident en faveur du monde, combien un plateau de la balance l’emportera infiniment sur l’autre ! Dans le choix d’un maître, il est raisonnable qu’un serviteur considère lequel a le plus de droits sur lui ; lequel est en lui-même le plus digne d’être servi ; lequel lui apportera les plus grands avantages ; lequel lui donnera le plus de satisfaction intérieure et de paix ; lequel exercera la meilleure influence sur son caractère, et lequel est le plus recommandé par d’anciens serviteurs dont le témoignage doit avoir du poids pour lui. Si ce sont là les fondements d’un choix raisonnable dans le cas d’un serviteur qui s’engage auprès d’un maître, combien plus à l’égard du Maître de nos esprits ! Rien ne peut être plus clair que les Israélites du temps de Josué avaient toutes les raisons imaginables de choisir le Dieu de leurs pères comme objet suprême de leur culte, et que tout autre parti eût été à la fois le plus coupable et le plus insensé qu’on pût prendre. Les raisons sont-elles un tant soit peu moins puissantes pour que chacun de nous consacre son cœur, sa vie, son intelligence et son âme au service de celui qui s’est donné lui-même pour nous, et qui nous a aimés d’un amour éternel ?

3. Mais Josué est tout prêt à joindre l’exemple au précepte. Quoi que vous fassiez en cette affaire, ma décision est prise, ma voie est claire : « Moi et ma maison, nous servirons l’Éternel. » Il nous fait penser à un général exhortant ses troupes à monter à la brèche meurtrière et à s’élancer dans la citadelle ennemie. Ses appels sont forts et pressants ; mais plus fort et plus éloquent est son acte quand, faisant face au danger droit devant lui, il s’élance, résolu, quoi que fassent les autres, à ne pas reculer devant son devoir. C’est le Josué d’autrefois qui revient, le Josué qui, seul avec Caleb, resta fidèle au milieu de la trahison des espions, qui a été fidèle à Dieu toute sa vie, et qui maintenant, dans la décrépitude de la vieillesse, est encore prêt à rester seul plutôt que de déshonorer le Dieu vivant. « Moi et ma maison, nous servirons l’Éternel. » Il eut le bonheur de pouvoir associer sa maison à lui-même, comme partageant ses convictions et son dessein. Il le devait, selon toute vraisemblance, à sa propre attitude ferme et intrépide tout au long de sa vie. Sa maison avait vu avec quelle constance et quelle fidélité il reconnaissait les droits suprêmes de l’Éternel. Elle n’avait pas vu moins clairement combien constamment il éprouvait le bonheur de son choix.

4. Convaincu par ses arguments, ému par son éloquence et entraîné par le magnétisme de son exemple, le peuple répond avec enthousiasme, repousse la seule pensée d’abandonner l’Éternel pour servir d’autres dieux, et reconnaît de tout cœur les droits que l’Éternel s’est acquis sur lui en le délivrant d’Égypte, en le préservant au désert et en chassant les Amoréens de son pays. Après cela, un chef ordinaire se serait senti parfaitement tranquille, et aurait remercié Dieu de ce que son appel avait rencontré un tel écho, et qu’une telle démonstration de la fidélité du peuple eût été donnée. Mais Josué connaissait quelque peu leur humeur inconstante. Il a pu se rappeler l’extraordinaire enthousiasme de leurs pères lors de la préparation du tabernacle ; l’empressement singulier avec lequel ils avaient offert leurs trésors les plus précieux, et le changement affligeant qu’ils subirent après le retour des espions. Même un élan d’enthousiasme comme celui-là ne mérite pas confiance. Il doit aller plus profond ; il doit essayer de les amener à réfléchir plus sérieusement à la chose, et à ne pas se fier au sentiment du moment.

5. C’est pourquoi il trace un tableau quelque peu sombre du caractère de l’Éternel. Il s’arrête sur les attributs les moins agréables à l’homme naturel : sa sainteté, sa jalousie et son opposition inexorable au péché. Quand il dit : « Il ne pardonnera pas vos transgressions et vos péchés », il ne peut vouloir dire que Dieu n’est pas un Dieu de pardon. Il ne peut vouloir contredire la première partie de cette déclaration pleine de grâce que Dieu donna à Moïse : « L’Éternel, l’Éternel, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité, … qui pardonne l’iniquité, la rébellion et le péché. » Son but est de souligner la proposition : « mais qui ne tient point le coupable pour innocent ». Évidemment, il veut dire que le péché d’idolâtrie est un péché que Dieu ne peut laisser passer, qu’il ne peut manquer de punir, jusqu’à ce que, probablement par de terribles jugements, ses auteurs soient amenés à la contrition et s’humilient dans la poussière devant lui. « Vous n’aurez pas la force de servir l’Éternel, dit Josué ; prenez garde d’entreprendre ce qui dépasse vos forces ! » Peut-être voulait-il leur faire sentir le besoin de la force divine pour un devoir si difficile. Certainement il ne changea pas leur dessein, mais en tira seulement une expression plus résolue. « Non ! car nous servirons l’Éternel. Josué dit au peuple : Vous êtes témoins contre vous-mêmes que c’est vous qui avez choisi l’Éternel pour le servir. Ils répondirent : Nous en sommes témoins. »

6. Et maintenant Josué en vient à un point qu’il avait sans doute à l’esprit depuis le début, mais pour lequel il attendait une occasion favorable. Il avait engagé le peuple à un service de Dieu absolu et sans réserve, et maintenant il exige une preuve pratique de leur sincérité. Il sait fort bien qu’ils ont parmi eux des « dieux étrangers ». Des théraphim, des images ou des ornements se rapportant aux dieux païens : il sait qu’ils en possèdent. Et il ne parle pas comme si c’était une chose rare, limitée à un tout petit nombre. Il parle comme si c’était une pratique commune, généralement répandue. Nous voyons encore une fois combien nous sommes loin du compte quand nous pensons à la nation entière comme suivant de tout cœur la religion de Moïse, au sens d’un renoncement à tous les autres dieux. Des formes mineures d’idolâtrie, des reconnaissances mineures des dieux des Chaldéens, des Égyptiens et des Amoréens, étaient encore répandues. Probablement Josué se rappela-t-il la scène qui s’était passée en ce même lieu des centaines d’années auparavant, quand Jacob, repris par Dieu et obligé de quitter Sichem, dit à sa maison : « Ôtez les dieux étrangers qui sont au milieu de vous, purifiez-vous, et changez de vêtements. … Et ils donnèrent à Jacob tous les dieux étrangers qui étaient entre leurs mains, et les anneaux qui étaient à leurs oreilles. Jacob les enfouit sous le térébinthe qui est près de Sichem. » Hélas ! des siècles plus tard, il fallut que Josué, au même lieu, donne le même ordre : Ôtez les dieux qui sont au milieu de vous, et servez l’Éternel. Quelle mauvaise herbe que le péché, et comme il reparaît sans cesse ! Et il reparaît aussi parmi nous, sous une variété différente, mais essentiellement le même. Car quel cœur honnête et sérieux ne sent pas qu’il y a parmi nous des idoles et des images qui portent atteinte aux droits et à la gloire de Dieu autant que les théraphim et les anneaux d’oreilles des Israélites ? Les images des Israélites étaient de petites images, et c’est probablement à des moments perdus et dans la retraite qu’ils en faisaient usage ; de même, ce n’est peut-être pas dans les grandes occasions ni dans l’œuvre principale de notre vie que nous avons coutume de déshonorer Dieu. Mais qui se connaît lui-même sans penser avec humiliation aux innombrables occasions où il satisfait de petits caprices ou de petits penchants sans penser à la volonté de Dieu ; aux nombreux petits actes de sa vie quotidienne auxquels la conscience n’est pas appliquée ; à l’état de son esprit, détaché de cette influence suprême et souveraine qui s’exercerait sur lui si Dieu était constamment reconnu comme son Maître ? Et qui ne trouve que, malgré ses efforts de temps à autre pour être plus consciencieux, la vieille habitude, comme une mauvaise herbe dont les racines n’ont été que coupées, se montre toujours vivante ?

7. Et maintenant vient l’acte final et décisif de cette réunion de Sichem. Josué conclut une alliance formelle avec le peuple ; il consigne leurs paroles dans le livre de la loi de l’Éternel ; il prend une grande pierre et la dresse sous le chêne qui était près du sanctuaire de l’Éternel ; et il fait de la pierre un témoin, comme si elle avait entendu tout ce que l’Éternel leur avait dit et ce qu’ils avaient dit à l’Éternel. L’alliance était un acte revêtu d’une solennité particulière chez tous les peuples d’Orient, et spécialement chez les Israélites. Bien des exemples s’en étaient présentés dans leur histoire, d’alliances avec Dieu et d’autres alliances, comme celle d’Abraham avec Abimélec, ou celle de Jacob avec Laban. La violation gratuite d’une alliance était tenue pour un acte d’impiété grossière, méritant la réprobation de Dieu comme des hommes. Quand Josué eut lié le peuple par un acte de ce genre, il sembla obtenir une nouvelle garantie de sa fidélité ; une nouvelle barrière était élevée contre sa rechute dans l’idolâtrie. Il était naturel qu’il en attendît quelque bien, et sans doute cela contribua-t-il à l’heureux résultat : « Israël servit l’Éternel pendant toute la vie de Josué, et pendant toute la vie des anciens qui survécurent à Josué et qui connaissaient tout ce que l’Éternel avait fait en faveur d’Israël. » Et pourtant ce n’était qu’une barrière temporaire contre un flot qui semblait toujours prendre des forces sans être vu, et se préparer à une nouvelle et violente irruption de ses eaux désastreuses.

Du moins cette réunion assura-t-elle à Josué un coucher de soleil paisible, et lui permit-elle de chanter son « Nunc dimittis ». Le mal qu’il redoutait le plus n’était pas à l’œuvre tandis que le courant de la vie se retirait de lui ; ce fut son grand privilège de regarder autour de lui et de voir son peuple fidèle à son Seigneur. Il ne paraît pas que Josué ait eu des visées bien vastes ou bien lointaines quant à la formation et au développement moraux du peuple. Son idée de la religion semble avoir été une fidélité très simple à l’Éternel, en opposition aux perversions de l’idolâtrie. Il n’est même pas très clair s’il était beaucoup frappé par la capacité de la vraie religion à pénétrer toutes les relations et tous les engagements des hommes, et à éclairer et purifier la vie entière. Nous sommes trop enclins à attribuer toutes les vertus aux hommes de bien de l’Ancien Testament, oubliant que beaucoup de vertus n’ont connu qu’un développement progressif, et qu’il n’est pas raisonnable de chercher une excellence au-delà de la mesure de l’époque. Josué était un soldat, un soldat de l’Ancien Testament, un homme magnifique pour son temps, mais pas au-delà de son temps. Comme soldat, son affaire était de vaincre ses ennemis et d’être fidèle à son Maître céleste. Il ne lui revenait pas de faire valoir les innombrables applications que l’esprit de confiance en Dieu pouvait avoir sur tous les intérêts de la vie : sur la famille, sur les livres, sur l’agriculture et le commerce, ou sur le développement des humanités et des bienséances de la société. D’autres hommes furent suscités de temps à autre, beaucoup d’autres, chargés par Dieu de consacrer leurs énergies à ces choses.

Il est fort possible que, sous Josué, la religion n’ait pas paru en relation très étroite avec bien des choses aimables et de bonne réputation. Un écrivain anglais célèbre (Matthew Arnold) a demandé si Virgile ou Shakespeare, s’ils avaient navigué sur le Mayflower avec les pères puritains, se seraient trouvés en société agréable. La question n’est pas juste, car elle suppose que des hommes dont la destinée était de combattre comme pour leur vie même, et pour ce qui leur était plus cher que la vie, étaient du même moule que d’autres qui pouvaient se consacrer dans un loisir paisible aux agréments de la littérature. Josué avait sans doute beaucoup de la rudesse du soldat des premiers temps, et il n’est pas juste de lui reprocher son manque de douceur et de lumière. Très probablement c’est de lui que Débora tira quelque chose de son mépris, et Jaël, femme de Héber, de son rude courage. Tout le livre des Juges est pénétré de son esprit. Il n’était pas l’apôtre de la charité ou de la douceur. Il avait une vertu, mais c’était la vertu suprême : il honorait Dieu. Partout où les droits de Dieu étaient en jeu, il ne pouvait rien voir, rien écouter, se soucier de rien, sinon qu’il obtienne ce qui lui était dû. Partout où les droits de Dieu étaient reconnus et satisfaits, les choses étaient essentiellement en ordre, et les autres intérêts s’arrangeraient. Pour sa fidélité absolue et suprême envers son Seigneur, il a droit à notre plus haute vénération. Cette fidélité est une vertu rare, dans les proportions sublimes où elle parut en lui. Quand un homme honore Dieu de cette manière, il a quelque chose de l’apparence d’un être surnaturel, s’élevant bien au-dessus des craintes et de la faiblesse de la pauvre humanité. Il remplit ses semblables d’une sorte de crainte respectueuse.

Parmi les réformateurs, les puritains et les covenantaires, on trouvait souvent de tels hommes. Les meilleurs d’entre eux, en vérité, étaient de ce type, et c’étaient des hommes très authentiques. Ce n’étaient pas des hommes que le monde aimait ; ils étaient trop jaloux des droits de Dieu pour cela, et trop sévères envers ceux qui les refusaient. Et nous avons encore le type du chrétien combattant. Mais hélas ! c’est un type sujet à une effroyable dégénérescence. La fidélité à une tradition humaine se substitue souvent, inconsciemment sans doute, à la fidélité à Dieu. La pureté et la noblesse sublimes de l’une passent dans l’obstination, la propre justice et l’affirmation de soi de l’autre. Quand un homme du type authentique paraît, les hommes sont arrêtés, étonnés, comme par une apparition surnaturelle. La rareté même, l’excentricité du caractère, lui assure un hommage respectueux. Et pourtant, qui peut nier que ce soit la vraie représentation de ce que devrait être tout homme qui dit : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre » ?

Après une vie de cent dix ans, l’heure vient où Josué doit mourir. Nous n’avons aucun récit des mouvements intérieurs de son esprit, aucune indication de ses sentiments à la vue de ses péchés, aucune allusion à la source de sa confiance pour le pardon et l’acceptation. Mais nous nous le représentons volontiers comme l’héritier de la foi de son père Abraham, l’héritier de la justice qui vient de la foi, et comme passant avec calme en la présence de son Juge, parce que, comme Jacob, il a espéré en son salut. Il avait pleinement droit aux plus grands honneurs que la nation pouvait rendre à sa mémoire ; car tous lui devaient leurs foyers et leur repos. Son nom doit toujours être associé à celui du plus grand héros de la nation : Moïse les fit sortir de la maison de servitude ; Josué les fit entrer dans la maison du repos. Parfois, comme nous l’avons déjà dit, on a essayé d’établir une antithèse tranchée entre Moïse et Josué, l’un représentant la loi et l’autre l’Évangile. L’antithèse est plus dans les mots que dans les faits. Moïse représenta à la fois l’Évangile et la loi, car il fit sortir le peuple de la servitude d’Égypte ; il l’amena à son autel nuptial, et il exposa à l’épouse la loi de la maison de son divin Époux. Josué conduisit l’épouse à sa demeure, et au repos dont elle devait y jouir ; mais il ne fut pas moins ferme que Moïse pour insister qu’elle devait être une épouse obéissante, suivant la loi de son mari. Il serait difficile de dire lequel des deux fut le type le plus instructif de Christ, tant dans ses sentiments que dans ses actes. L’amour de chacun pour son peuple était des plus intenses, des plus désintéressés ; et ni l’un ni l’autre, s’il y avait été appelé, n’aurait hésité à donner sa vie pour lui.

* * * * *

C’est probablement par une disposition purement fortuite que le livre se termine par le récit de la sépulture de Joseph, et de la mort et de la sépulture d’Éléazar, fils d’Aaron. Quant à la chronologie, nous ne pouvons guère supposer que la sépulture de Joseph dans le champ de son père Jacob à Sichem ait été différée jusqu’après la mort de Josué. Ce devait être un acte tout indiqué après le partage du pays, et surtout après que le territoire contenant le champ eut été assigné à Éphraïm, fils de Joseph. Ce devait être comme une grande doxologie, une célébration en forme de Te Deum de l’accomplissement de la promesse dans laquelle, tant de siècles auparavant, Joseph avait si noblement montré sa confiance.

Mais pourquoi les ossements de Joseph ne trouvèrent-ils pas leur lieu de repos dans la vénérable caverne de Macpéla ? Pourquoi ne fut-il pas déposé à côté de son père, qui aurait sans doute fort aimé que son fils bien-aimé fût couché à ses côtés ? Nous pouvons seulement dire de Joseph, comme de Rachel, que le droit de sépulture dans ce tombeau semble avoir été limité à l’épouse reconnue par la loi et au fils qui héritait de la promesse messianique. Les autres membres de la famille devaient avoir leur lieu de repos ailleurs ; de plus, il y avait cet avantage à ce que Joseph eût sa sépulture à Sichem, qu’elle se trouvait au centre même du pays, et près du lieu où les tribus devaient s’assembler pour les grandes fêtes annuelles. Pendant bien des générations, le tombeau de Joseph serait pour le peuple un témoin mémorable ; par lui, le patriarche, quoique mort, continuerait de rendre témoignage à la fidélité de Dieu ; tandis qu’il dirigerait encore les espérances du peuple pieux vers l’avenir, où la dernière proposition de la promesse faite à Abraham s’accomplirait de façon éclatante, et où paraîtrait au milieu d’eux cette Postérité en qui toutes les familles de la terre seraient bénies.

Y avait-il une raison de rapporter la mort d’Éléazar ? Il y avait certainement une convenance à placer ensemble le récit de la mort de Josué et celui de la mort d’Éléazar. Car Josué était le successeur de Moïse, et Éléazar le successeur d’Aaron. La mention simultanée de la mort de l’un et de l’autre indique de façon significative que la génération à laquelle ils appartenaient avait maintenant disparu. Un deuxième âge depuis la sortie d’Égypte venait de glisser dans le passé silencieux. C’était le signe que les devoirs et les responsabilités de la vie étaient maintenant échus à une nouvelle génération, et un avertissement silencieux pour elle de se souvenir que

« Le temps, comme un fleuve qui coule sans cesse, Emporte tous ses fils ; Ils s’envolent oubliés, comme un songe S’évanouit au lever du jour. »

Combien la vie d’une génération paraît courte quand nous regardons en arrière vers ces jours lointains ! Combien la vie de l’individu est courte quand il se rend compte que son voyage est pratiquement terminé ! Combien vaine l’attente, autrefois caressée, d’un avenir indéfini où il y aurait amplement le temps de réparer toutes les négligences des années passées ! Que Dieu nous donne à tous de connaître le vrai sens de cette parole : « le temps est court », et : « Enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse ! »

Chapitre XXXIII. L’œuvre de Josué pour Israël

Il ne nous reste plus qu’à jeter un regard rétrospectif sur l’œuvre de Josué, et à indiquer ce qu’il fit pour Israël et la marque qu’il laissa sur l’histoire nationale.

1. Josué était un soldat, un soldat croyant. Il fut le premier d’un type qui a fourni bien des exemples remarquables. Abraham avait combattu, mais il avait combattu comme un quaker pourrait être amené à combattre, car il était essentiellement un homme de paix. Moïse avait dirigé des campagnes militaires, mais Moïse était essentiellement un sacrificateur et un prophète. Josué n’était ni quaker, ni sacrificateur, ni prophète, mais simplement un soldat. Il y avait sans doute en abondance des hommes de guerre avant le déluge, mais, autant que nous le sachions, pas des hommes croyants. Josué fut le premier d’un ordre qui semble à beaucoup un paradoxe moral : un serviteur dévoué de Dieu, et pourtant un combattant enthousiaste. Son esprit suivait naturellement le sillon du travail militaire. Préparer des expéditions, concevoir des moyens d’attaquer, de disperser ou d’anéantir les adversaires, lui venait naturellement. Génie militaire, il se donnait con amore à son œuvre.

Cependant, en même temps, la crainte de Dieu le dirigeait et le guidait continuellement. Il ne faisait rien délibérément sans être convaincu que c’était la volonté de Dieu. Dans toute son œuvre de carnage, il se croyait en train d’accomplir les justes desseins de l’Éternel. Sa vie était habituellement guidée par la considération de l’invisible. Il n’avait d’autre ambition que de servir son Dieu et de servir son pays. Il se serait contenté des conditions de vie les plus simples, car ses habitudes étaient simples et ses goûts naturels. Il croyait que Dieu était derrière lui, et cette croyance le rendait intrépide. Sa carrière, faite de succès presque ininterrompus, justifia sa foi.

Il y a eu des soldats qui étaient religieux bien qu’ils fussent soldats, certains regrettant au fond de leur cœur la triste fortune qui avait fait de l’épée leur arme ; mais il y a eu aussi des hommes chez qui l’énergie dans la religion et dans le combat se sont soutenues et fortifiées mutuellement. De tels hommes, cependant, ne se trouvent d’ordinaire qu’en des temps de grande lutte morale et spirituelle, quand la force brutale du monde a été rassemblée en masse écrasante pour briser quelque mouvement religieux. Ils ont la conviction intense que le mouvement vient de Dieu, et quant à l’usage de l’épée, ils n’y peuvent rien ; ils n’ont pas le choix, car l’instinct de légitime défense les oblige à la tirer. Tels sont les guerriers de l’Apocalypse, les soldats d’Armageddon ; car bien que leur combat soit essentiellement spirituel, il nous est présenté dans ce livre guerrier sous les symboles d’une guerre matérielle. Tels furent les Ziska et les Procope de la réforme bohémienne ; les Gustave-Adolphe de la guerre de Trente Ans ; les Cromwell du Commonwealth, et les généraux Leslie du Covenant. Gouvernés souverainement par la crainte de Dieu, et convaincus d’un appel divin à leur œuvre, ils se sont entretenus avec lui à son sujet aussi étroitement et aussi sincèrement que le missionnaire au sujet de sa prédication ou de ses traductions, ou le philanthrope au sujet de ses maisons d’accueil ou de ses œuvres de sauvetage. C’est à la grande bonté de Dieu qu’ils ont toujours eu coutume d’attribuer leurs succès ; et quand une entreprise a échoué, ils ont cherché les causes de l’échec dans le déplaisir divin. Et dans leurs rapports avec leurs familles et leurs amis, ils n’ont d’ordinaire pas manqué de grâces plus douces, d’affection, de générosité ou de pitié. Tout cela doit être franchement admis, même par ceux à qui la guerre est la plus odieuse. Cela s’accorde parfaitement avec la conviction qu’une grande partie des guerres ont été entièrement injustifiables, et que, dans des circonstances ordinaires, l’épée ne doit pas plus être considérée comme l’arme juste et appropriée pour régler les querelles des nations que le duel pour régler les querelles des individus. Et le meilleur des soldats ne peut que sentir que le combat est au mieux une cruelle nécessité, et que ce sera un jour heureux pour le monde que celui où les hommes forgeront de leurs glaives des hoyaux, et de leurs lances des serpes.

2. Étant soldat, Josué se borna pour l’essentiel à l’œuvre d’un soldat. Cette œuvre consistait à vaincre l’ennemi et à partager le pays. Il se limita à ces deux domaines, en les subordonnant toutefois à sa profonde conviction qu’ils n’étaient que des moyens en vue d’une fin, et que cette fin serait entièrement manquée si le peuple n’était pas pénétré de fidélité envers Dieu et d’attachement à la forme de culte qu’il avait prescrite. Il ne négligea aucune occasion d’imprimer cette considération dans leur esprit. Elle était à la racine de toute leur prospérité ; et si Josué ne la leur avait pas inculquée par tous les moyens disponibles, toute son œuvre aurait été comme de l’eau versée sur le sable ou de la semence jetée sur les rochers du rivage.

Josué n’était pas appelé à l’œuvre ecclésiastique, certainement pas au sens de l’exécution des détails ecclésiastiques. Ce domaine appartenait au souverain sacrificateur et à ses frères. Du vivant de Moïse, il avait été sous son autorité, parce que Moïse était à la tête de tous les domaines. Josué ne prit pas non plus en main l’organisation détaillée du domaine civil de la république. C’était principalement l’œuvre des anciens et des officiers désignés pour le régler. C’est parce que Josué se borna personnellement à ses deux grands devoirs que le livre qui porte son nom va si peu au-delà. En ne lisant que Josué, nous pourrions avoir l’impression qu’on accordait très peu d’attention au rituel prescrit dans les livres de Moïse. Nous pourrions supposer qu’on fit bien peu pour appliquer les dispositions de la Torah, comme on en vint à appeler la loi. Mais cette conclusion ne serait pas fondée, pour la simple raison que ces choses n’entraient pas dans la sphère de Josué ni dans le dessein du livre qui porte son nom. Nous pouvons tirer ce que nous pouvons d’allusions incidentes, mais nous ne devons pas nous attendre à des descriptions détaillées. Il y a bien des choses qu’il nous eût été fort intéressant de connaître sur cette période de l’histoire d’Israël ; mais le livre se limite comme Josué se limita. Ce n’est pas une histoire complète de l’époque. Ce n’est pas un chapitre d’annales nationales universelles. C’est l’histoire de l’établissement, et de la part qu’y prit Josué.

Et le fait qu’il ait ce caractère est un témoignage de son authenticité. S’il avait été une œuvre d’une date beaucoup plus tardive, il est peu probable qu’il eût été renfermé dans des limites si étroites. Il aurait selon toute vraisemblance présenté une vue beaucoup plus large de l’état et des progrès de la nation que ne le fait le livre actuel. Le fait qu’il tourne si étroitement autour de Josué semble indiquer que la personnalité de Josué était encore une grande puissance ; son souvenir était clair et vivant quand le livre fut écrit. De plus, les listes de noms, dont beaucoup semblent avoir été les anciens noms cananéens et avoir disparu de l’histoire hébraïque parce que les villes ne furent pas effectivement prises aux Cananéens et ne devinrent pas des villes hébraïques, sont un autre témoignage de la date contemporaine du livre, ou des documents sur lesquels il est fondé.

3. Si nous examinons attentivement le caractère de Josué comme soldat, ou plutôt comme stratège, nous trouverons probablement qu’il avait un défaut. Il ne semble pas avoir réussi à rendre ses conquêtes permanentes. Ce qu’il gagnait un jour était souvent repris par l’ennemi peu de temps après. À lire le récit de ce qui suivit la victoire de Gabaon et de Beth-Horon, on conclurait que toute la région au sud de Gabaon tomba complètement entre ses mains. Pourtant, peu après, nous trouvons Hébron et Jérusalem au pouvoir de l’ennemi, tandis qu’un roi jusque-là inconnu entre en scène, Adoni-Bézek, de Bézek, dont le peuple perdit, après la mort de Josué, dix mille hommes (Juges 1.4). Quant à Hébron, nous lisons d’abord que Josué « l’attaqua, la prit, et la frappa du tranchant de l’épée, elle, son roi, toutes ses villes, et tous ceux qui s’y trouvaient ; il n’échappa personne ; il la dévoua par interdit, elle et tous ceux qui s’y trouvaient » (Josué 10.37). Pourtant, peu de temps après, quand Caleb demanda Hébron pour son héritage, ce fut (comme nous l’avons vu) précisément parce qu’elle était fortement tenue par l’ennemi : « Peut-être l’Éternel sera-t-il avec moi, et je les chasserai, comme l’Éternel a dit » (14.12). De même, dans la campagne contre Jabin, roi de Hatsor, s’il est dit que Hatsor fut entièrement détruite, il est dit aussi que Josué ne détruisit pas « les villes qui se trouvaient sur leurs collines » (11.13) ; aussi voyons-nous quelque temps après un autre Jabin à la tête d’une Hatsor restaurée, et c’est contre lui que fut entreprise l’expédition à laquelle la prophétesse Débora poussa Barak (Juges 4.2). Josué se trompa-t-il dans son estimation du nombre et des ressources des Cananéens du pays ? fut-il incapable de diviser ses propres forces de manière à empêcher la réoccupation et la restauration de places une fois détruites ? ou surestima-t-il les effets de ses premières victoires, sans tenir assez compte de la résolution d’un peuple vaincu de combattre jusqu’au bout pour ses foyers et ses autels ? nous ne pouvons le déterminer ; mais certainement le résultat fut qu’après avoir été vaincus et dispersés au début, ils se rallièrent et se rassemblèrent, et posèrent un problème des plus redoutables aux tribus dans leurs divers territoires. Il n’y a aucune raison de recourir à l’explication de nos critiques modernes, selon laquelle nous aurions ici les traces de deux écrivains, dont l’un aurait eu pour dessein de représenter Josué comme entièrement victorieux, et l’autre comme très loin d’avoir réussi. La vraie manière de voir est que sa première invasion, ou sa première traversée rapide du pays, comme on peut l’appeler, fut un succès complet, mais que, par le ralliement de ses adversaires, une grande partie du terrain gagné au début fut ensuite perdue.

4. Le grand service que Josué rendit à son peuple (comme nous l’avons déjà remarqué) fut de lui donner un établissement. Il lui donna le repos. Certains, il est vrai, seront peut-être disposés à se demander si ce que Josué leur donna méritait le nom de repos. Si les Cananéens étaient encore parmi eux, leur disputant la possession du pays ; si de sauvages Adoni-Bézek étaient encore en liberté, dont les victimes portaient dans leurs corps mutilés les marques de leur cruauté et de leur barbarie ; si la puissance des Philistins au sud, des Sidoniens au nord et des Gueschuriens au nord-est n’était pas encore brisée, comment pouvait-on dire qu’ils avaient obtenu le repos ?

L’objection vient de l’incapacité à apprécier la force du comparatif. Josué leur donna le repos en ce sens qu’il leur donna des foyers à eux. Il n’y avait plus besoin de la vie errante qu’ils avaient menée au désert. Ils avaient des habitations plus solides et plus confortables que les tentes du désert, aux minces couvertures qui ne pouvaient efficacement arrêter ni le froid de l’hiver, ni la chaleur de l’été, ni les pluies diluviennes. Ils avaient à contempler des objets plus riants que la végétation maigre et monotone du désert. Sans doute devaient-ils défendre leurs nouveaux foyers, et pour cela chasser les Cananéens qui rôdaient encore autour d’eux. Mais c’étaient pourtant de vrais foyers ; ce n’étaient pas des foyers qu’ils attendaient ou espéraient seulement obtenir, mais des foyers qu’ils avaient effectivement obtenus. C’étaient des foyers avec les multiples attraits de la vie à la campagne : le champ, le puits, le jardin, le verger, garni de vignes, de figuiers et de grenadiers ; le bosquet d’oliviers, l’escarpement rocheux et le vallon tranquille. On pouvait voir les brebis et les bœufs brouter en groupes pittoresques dans les pâturages, comme s’ils faisaient partie de la famille. C’était un intérêt de suivre les progrès de la végétation, de remarquer comment la vigne bourgeonnait et le lis s’épanouissait dans sa beauté, de cueillir la première rose ou de partager la première grenade mûre. La vie prenait un intérêt nouveau quand, par un clair matin de printemps, le jeune homme pouvait ainsi inviter son épouse :

« Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens ! Car voici, l’hiver est passé ; la pluie a cessé, elle s’en est allée. Les fleurs paraissent sur la terre, le temps de chanter est arrivé, et la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes. Le figuier embaume ses fruits, et les vignes en fleur exhalent leur parfum. »

Tel fut, pour ainsi dire, le don de Josué à Israël, ou plutôt le don de Dieu par Josué. Il était bien propre à allumer leur reconnaissance, et bien qu’il ne fût pas encore complet ni parfaitement assuré, il méritait d’être appelé « repos ». Car s’il fallait encore combattre pour achever la conquête, c’était combattre dans des conditions faciles. S’ils sortaient sous l’influence de cette foi dont Josué leur avait donné un exemple si mémorable, ils étaient sûrs de la protection et de la victoire. L’expérience passée avait démontré qu’aucun de leurs ennemis ne pouvait tenir devant eux, et l’avenir serait comme le passé. Dieu était encore au milieu d’eux ; s’ils l’invoquaient, il se lèverait, ses ennemis seraient dispersés, et ceux qui le haïssaient fuiraient devant sa face. La fidélité envers lui leur assurerait toutes les bénédictions qui avaient été lues au mont Garizim et auxquelles ils avaient répondu avec enthousiasme : Amen. Le tableau tracé par Moïse avant sa mort se réaliserait dans ses plus brillantes couleurs : « Tu seras béni dans la ville, et tu seras béni dans les champs. Le fruit de tes entrailles, le fruit de ton sol, le fruit de tes troupeaux, les portées de ton gros et de ton menu bétail, toutes ces choses seront bénies. Ta corbeille et ta huche seront bénies. Tu seras béni à ton arrivée, et tu seras béni à ton départ. »

Mais ici une objection très sérieuse peut être soulevée. Est-il concevable, demandera-t-on, que les Israélites aient goûté cette sereine satisfaction, alors qu’ils n’avaient obtenu leurs nouveaux foyers qu’en dépossédant les anciens propriétaires ; alors que tout autour d’eux était taché du sang des morts, et que les cris et les gémissements de leurs prédécesseurs résonnaient encore à leurs oreilles ? Si ces foyers n’étaient pas hantés par les fantômes de leurs anciens propriétaires, les cœurs et les consciences des nouveaux occupants ne devaient-ils pas être hantés par le souvenir des scènes d’horreur qui s’y étaient déroulées ? Est-il possible qu’ils aient été dans cette disposition tranquille et heureuse où ils pouvaient vraiment goûter la douceur de leurs nouvelles demeures ?

La question est certes troublante, et toute réponse qu’on y peut donner doit paraître imparfaite, précisément parce que nous sommes incapables de nous placer entièrement dans la situation des enfants d’Israël.

Nous sommes incapables d’entrer dans l’insensibilité du cœur oriental à l’égard des souffrances ou de la mort des ennemis. Il y avait sans doute des exceptions ; mais, en règle générale, l’indifférence au sort des ennemis, dans la vie comme dans la mort, était le sentiment dominant.

Deux parties de leur nature pouvaient être affectées par le changement qui mit les Israélites en possession des maisons et des champs des Cananéens détruits : leur conscience et leur cœur.

Quant à leur conscience, le cas était clair : « À l’Éternel la terre et ce qu’elle renferme, le monde et ceux qui l’habitent ! » Dieu, comme propriétaire du pays de Canaan, l’avait donné, quelque six cents ans auparavant, à Abraham et à sa postérité. Ce don avait été ratifié par de nombreuses solennités, et la foi en lui avait été entretenue dans le cœur des descendants d’Abraham de génération en génération. Il n’y avait là aucun secret, et les Cananéens devaient bien connaître cette tradition. Par conséquent, pendant tous ces siècles, ils n’avaient été que des locataires révocables à volonté. Quand, sous la conduite de l’Éternel, Israël traversa la mer Rouge et que l’armée de Pharaon fut engloutie, un frisson dut traverser le cœur des Cananéens, et la nouvelle dut leur parvenir comme un congé. Les échos du cantique de Moïse retentirent dans toute la région :

« Les peuples l’apprennent, et ils tremblent : La terreur s’empare des Philistins ; Les chefs d’Édom s’épouvantent ; Un tremblement saisit les guerriers de Moab ; Tous les habitants de Canaan tombent en défaillance. La crainte et la frayeur les surprendront ; Par la grandeur de ton bras Ils deviendront muets comme une pierre, Jusqu’à ce que ton peuple soit passé, ô Éternel ! Jusqu’à ce qu’il soit passé, Le peuple que tu as acquis. Tu les amèneras et tu les établiras sur la montagne de ton héritage, Au lieu que tu as préparé pour ta demeure, ô Éternel ! Au sanctuaire, Seigneur ! que tes mains ont fondé. L’Éternel régnera éternellement et à toujours. »

On savait donc bien que, pour ce qui était du droit divin, les enfants d’Israël avaient droit au pays. Mais même après cela, les Cananéens eurent un répit et jouirent de la possession pendant quarante ans. En outre, ils avaient été condamnés judiciairement à cause de leurs péchés ; et de plus, quand ils étaient arrivés dans le pays, ils en avaient dépossédé les anciens habitants. Enfin, après un long délai, l’heure du destin arriva. Quand les Israélites prirent possession, ils sentirent qu’ils ne faisaient que reprendre leur bien. Ce n’étaient pas eux, mais les Cananéens, qui étaient les intrus ; et le sentiment que les Israélites pouvaient avoir sur la question du droit devait être plutôt l’indignation d’avoir été si longtemps tenus à l’écart de ce qui avait été promis à Abraham, que le scrupule de déposséder les Cananéens d’un bien qui n’était pas le leur.

Toutefois, on pourrait supposer qu’il restait place pour une pitié naturelle. Mais celle-ci n’était pas très active. Nous pouvons nous faire quelque idée du sentiment dominant par le cantique de Débora et l’action de Jaël. Ce n’était pas un âge d’humanité. Toute la période des Juges fut en vérité un « âge de fer ». Gédéon, Jephthé, Samson étaient des hommes de la trempe la plus rude. Même le traitement que David infligea à ses prisonniers ammonites était révoltant. Tout ce qu’on peut dire en faveur d’Israël, c’est que son traitement des ennemis n’atteignit pas cette infâme prééminence dans la cruauté pour laquelle les Assyriens et les Babyloniens étaient tristement célèbres. Mais ils avaient assez de l’insensibilité régnante pour entrer sans grand malaise dans les maisons et les possessions de leurs ennemis dépossédés. Ils n’avaient pas de réserve sentimentale capable de faire obstacle à une vive reconnaissance envers Josué, l’homme qui leur avait donné le repos.

Probablement, en regardant en arrière vers ces temps, ne nous rendons-nous pas compte de la merveilleuse influence, dans le sens de tout ce qui est humain et aimant, qui entra dans notre monde et commença d’agir avec toute sa force à l’avènement de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Nous oublions combien le monde devait être plus sombre avant que vienne la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. Nous oublions quel don Dieu fit au monde quand Jésus y entra, apportant avec lui la lumière et l’amour, la joie et la paix, l’espérance et la sainteté du ciel. Nous oublions que la venue de Jésus fut le lever du soleil de la justice, avec la guérison sous ses ailes. Venant parmi nous comme l’incarnation de l’amour divin, il était naturel qu’il corrigeât la pratique régnante dans le traitement des ennemis et qu’il insufflât un esprit nouveau d’humanité. Même l’apôtre qui devint plus tard l’apôtre de l’amour put manifester toute l’amertume de l’ancien esprit quand il proposa de faire descendre le feu du ciel pour consumer le village samaritain qui ne voulait pas les recevoir. « Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés. Car le Fils de l’homme est venu, non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver. » Qui ne sent que l’esprit humain du christianisme est l’un de ses joyaux les plus brillants, et l’un de ses principaux contrastes avec l’économie imparfaite qui l’a précédé ? C’est quand nous remarquons combien l’ancien esprit de haine était invétéré que nous voyons quel grand changement Christ a introduit. Si ce fut la grande distinction de l’amour de Christ que « lorsque nous étions ennemis, Christ est mort pour nous », son précepte d’aimer nos ennemis devrait rencontrer notre obéissance la plus prompte. Ce n’est pas sans une profonde intuition prophétique que l’ange qui annonça la naissance de Jésus proclama : « Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, et paix sur la terre parmi les hommes qu’il agrée ! »

Hélas ! c’est avec beaucoup d’humiliation que nous devons avouer que, dans la pratique de cet esprit humain de son Seigneur, les progrès de l’Église ont été lents et faibles. Il semblait impliqué dans les prophéties que le christianisme mettrait fin à la guerre ; pourtant l’un des phénomènes les plus frappants du monde, ce sont les nations dites chrétiennes de l’Europe armées jusqu’aux dents, dépensant des millions année après année en armements destructeurs, et retirant des millions de soldats des occupations qui accroissent la richesse et le bien-être, pour être entretenus par des impôts arrachés aux forces des travailleurs, et être prêts, quand on les appellera, à semer la destruction et la mort dans les rangs de leurs ennemis. C’est assurément une honte pour la diplomatie de l’Europe qu’on fasse si peu pour arrêter ce mal criant ; que nation après nation continue d’accroître ses armements, et que le seul mérite qu’un bon homme d’État puisse acquérir soit de retarder une collision qui, quand elle se produira, sera la plus vaste par ses dimensions, et la plus immense et la plus hideuse par la destruction qu’elle causera, que le monde ait jamais vue ! Honneur aux quelques hommes sérieux qui ont essayé de substituer l’arbitrage à la guerre !

Et ce n’est assurément pas à l’honneur de l’Église chrétienne que, lorsque ses membres sont divisés d’opinion, il y ait tant d’amertume dans l’esprit de ses controverses. Admettons que ce qui excite si vivement les hommes, c’est la crainte que, la vérité de Dieu étant en jeu, ce qu’ils estiment le plus sacré en soi et le plus vital par son influence pour le bien ne risque de souffrir ; de là vient qu’ils considèrent comme un devoir de reprendre sévèrement tous ceux qui paraissent prêts à la trahir ou à la compromettre. N’est-il pas évident que, si l’amour ne se mêle pas aux controverses des chrétiens, il est vain d’attendre que la violence et la guerre cessent parmi les nations ? Bien plus, si l’amour n’est pas plus visible parmi les chrétiens qu’il ne l’a été d’ordinaire, nous pouvons bien trembler pour la cause elle-même. On rapporte qu’un des chefs de l’incrédulité allemande a remarqué qu’il ne pensait pas que le christianisme pût être divin, parce qu’il ne trouvait pas que les gens appelés chrétiens tinssent plus compte que les autres du commandement de Jésus d’aimer leurs ennemis.

5. Il reste à signaler un autre service rendu par Josué à la nation d’Israël : il chercha de tout son cœur à en faire un peuple gouverné par Dieu, un peuple qui, dans tous les domaines de la vie, serait dirigé par l’effort de faire la volonté de Dieu. Il les y exhorta avec tant de sérieux, il le recommanda par son propre exemple avec tant de sincérité, il y appliqua toute son autorité et toute son influence avec tant de force, qu’il réussit dans une large mesure, bien que l’impression lui ait à peine survécu. « Le peuple servit l’Éternel pendant toute la vie de Josué, et pendant toute la vie des anciens qui survécurent à Josué et qui avaient vu toutes les grandes choses que l’Éternel avait faites en faveur d’Israël. » Josué semblait toujours lutter contre un virus idolâtre qui empoisonnait le sang du peuple et ne pouvait être extirpé. La seule chose qui semblait capable de l’écraser, c’était le bras étendu de l’Éternel se manifestant sous quelque forme terrible. Tant que durait l’effet de cette manifestation, le penchant à l’idolâtrie était maîtrisé, mais non extirpé ; et dès que l’impression s’en était dissipée, le mal éclatait de nouveau. Il était difficile de leur inculquer des principes de conduite souverains qui les guideraient en dépit des influences extérieures. En règle générale, ils n’étaient pas comme Abraham, Isaac et Jacob, ou comme Moïse qui « se montra ferme, comme voyant celui qui est invisible ». Il y avait parmi eux des individus, comme Caleb et Josué lui-même, qui marchaient par la foi ; mais la grande masse de la nation était charnelle, et elle illustrait la pente ou la tendance de cet esprit : « l’affection de la chair est inimitié contre Dieu ».

Josué travailla cependant à inculquer la leçon, la grande leçon de la théocratie : Laissez Dieu vous gouverner ; suivez invariablement sa volonté. C’est une règle pour les nations, pour les églises, pour les individus. La théocratie hébraïque a disparu ; mais il y a un sens dans lequel toute nation chrétienne devrait être une théocratie modifiée. Dans la mesure où Dieu a donné des règles permanentes pour la conduite des nations, toute nation devrait en tenir compte. Si c’est un principe divin que la justice élève une nation ; si c’est un commandement divin de se souvenir du jour du repos pour le sanctifier ; si c’est une instruction divine aux gouvernants de délivrer le pauvre qui crie, et le malheureux qui n’a point d’aide, dans ces choses et dans toutes les choses semblables les nations devraient être gouvernées par Dieu. Il est blasphématoire d’élever des règles d’opportunité au-dessus de ces émanations éternelles de la volonté divine.

De même, les églises devraient être gouvernées par Dieu. Il n’y a qu’un seul Seigneur dans l’Église chrétienne, celui qui est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. Il peut y avoir dans la vie de l’Église bien des détails laissés à la discrétion de ses conducteurs, agissant conformément à l’esprit de l’Écriture ; mais aucune église ne devrait accepter un chef dont la volonté pourrait écarter celle de son Seigneur, ni permettre à une autorité humaine de remplacer ce qu’il a établi.

Et pour les individus, la règle universelle est : « Quoi que vous fassiez, en parole ou en œuvre, faites tout au nom du Seigneur Jésus, en rendant par lui des actions de grâces à Dieu le Père. » Chaque cœur vraiment chrétien est une théocratie, une âme gouvernée par Christ. Non pas dirigée par des moyens extérieurs ni par des règles mécaniques, ni par le simple effort de suivre un exemple prescrit ; mais par la présence intérieure de l’Esprit de Christ, par une force vitale communiquée par lui-même. La source de la vie chrétienne est ici : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ». C’est la source de toutes les belles et fécondes vies chrétiennes qui ont jamais été, de toutes celles qui sont, et de toutes celles qui seront jamais.

FIN.

Imprimé par Hazell, Watson, & Viney, Ld., Londres et Aylesbury.

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Note du transcripteur :

Le texte entre traits de soulignement est en italique (italique).

Le texte en petites capitales a été remplacé par des majuscules.

L’accent circonflexe (^) indique que la lettre suivante est en exposant (exemple : D^2).

Les variations d’orthographe, de ponctuation et de coupure des mots ont été conservées, sauf dans les cas évidents d’erreur typographique.

Page 75 : « who have never been required to work » : le transcripteur a ajouté « been ».

La couverture de la version numérique de ce livre a été créée par le transcripteur et est placée dans le domaine public.